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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Jeanne L’Étang » (Perrine Le Querrec)

Trouver la tendresse au cœur des enfermements : Jeanne et la Salpêtrière.

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Ma mère n’est pas folle. Elle est mon amie. Je suis la poupée préférée de ma mère. Traces blanches, traînées rouges, silence noir, je m’habille de ses lambeaux ; le visage tourné vers la fenêtre, j’attends le bruit de ses pas, je redoute tout autre bruit.
Ma seconde mère me prend entre ses murs.
Ma chambre.
Ma chambre m’élève. Nous répétons les leçons : jour, nuit, absence, présence, bruit, silence. Ma chambre me prête ses murs pour que je m’y tienne, son sol pour que je m’y allonge, elle a même pensé à s’incurver pour me fabriquer une ligne sur laquelle mes yeux apprennent à caresser. Ma chambre me donne de la lumière, elle me donne la douceur de son bois, elle me protège de Maismaman, nous protège toutes les deux, Maman et moi. Ma chambre est mon château, ma forêt, mon soleil, mon étang, ma saison. Sur ses murs, mes premiers dessins, mes premiers mots, mes lettres rondes à la craie recopient les lettres de Maman.
M A M AMA MA. MAMAN, le mot le plus difficile à écrire.
Ma chambre, ma maman.
Elle me donne parfois, selon les saisons, des insectes durs et marrons, noirs et fragiles, des mouvements vifs, des cavalcades, des morts, sans doute des naissances mais je ne les vois pas.

Peut-être davantage encore qu’avec « Le plancher », incroyable brûlot psychiatrique et rural grâce auquel je fus initié à la prose poétique si particulière et si puissante de Perrine Le Querrec, « Jeanne L’Étang », deuxième roman de l’auteur, publié en 2013 chez Bruit Blanc, illustre la manière dont le talent d’écriture peut sublimer l’intense recherche documentaire – en l’espèce, la fréquentation assidue des archives de l’Assistance Publique, de la Bibliothèque Universitaire Pierre et Marie Curie et de la Bibliothèque historique de la ville de Paris, pour y dénicher les traces tangibles de ce que fut une certaine politique d’enfermement, charitable ou non, dans la seconde moitié du XIXème siècle en général, à Paris incarné dans la citadelle médicale et religieuse de La Pitié-Salpêtrière en particulier.

 

La chambre de Jeanne, suspendue dans les combles d’une maison parisienne, ignore tout de l’agitation de la capitale. Jeanne est cachée aux yeux des médecins législateurs, elle échappe à l’hygiénisme galopant, à sa gestion étatique des corps, aux classifications de tous ordres qui se mettent en place : sa mère serait-elle alors criminelle aliénée, criminelle d’habitude, criminelle par passion ou criminelle née ? La santé est un bien collectif dont Dora est privée. L’officier de santé n’entre jamais chez Maismaman, ne visite jamais Dora, ignore la présence de Jeanne.
Perversion, dégénérescence, homosexualité, peur du juif, criminalité, décadence, syphilis, statistiques, population migrante : Paris détruit ses taudis et se reconstruit dans un vocabulaire brutal.

 

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Pinel délivrant les aliénés à la Salpêtrière en 1795 (Tony Robert-Fleury)

La dégageant de la gangue des archives, Perrine Le Querrec invente et façonne Jeanne L’Étang et son parcours insensé – et pourtant presque banal dans le contexte de l’époque -, de « maison mère » en « maison des folles », en passant par la « maison close », avant de revenir, par l’un de ces coups de dé qui n’abolissent guère le hasard, à la « maison mère ». Rythmé par les abécédaires redoutables que se créent la fillette puis la jeune fille, par les amours et les amitiés rigoureusement improbables, le récit est aussi celui du regard des autres, et plus encore sans doute du regard qu’élabore la société à un moment donné (et il annonce ainsi, d’une certaine façon, les affres du « Prénom a été modifié » en 2014), sur celles et ceux qu’elle ne saurait voir.

Un jour comme un autre Dora offrit à Jeanne une petite boîte en bois. Ce jour devint alors le Jour de la Boîte.
Jeanne pose la boîte sur le plancher. Observe la lumière les poussières la boîte que rien ni personne ne perturbe. Compacte. Secrète. Inquiétante. Jeanne s’avance, bascule le couvercle. La boîte est ouverte. Ses contours se dissolvent, elle flotte, couvercle béant. La lumière s’engouffre, crache jets de soleil et de poussières. Jeanne bondit et claque le couvercle. Elle colle son œil contre la fente, il n’y a plus que du froid. Si ce n’est que cela, alors elle connaît.
Le jour décline. Une colonne d’insectes aux élytres verdâtres passe le long du mur. Jeanne en capture un. Le loge dans la boîte. Referme le couvercle.
Jeanne L’Étang, la boîte sur les genoux, guette l’ennemi éventuel.

 

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Une leçon de Charcot à la Salpêtrière (André Brouillet, 1887)

Utilisant son personnage comme un terrible et poignant – en veillant toutefois minutieusement à ne pas secréter du pathos, selon les termes travaillés par Arno Bertina dans son excellent journal de résidence, « SebecoroChambord » – liquide révélateur, Perrine Le Querrec met aussi en lumière les ambiguïtés religieuses (dont son propre « L’apparition » se nourrira en 2016), les ambiguïtés médicales, autour de la figure emblématique du docteur et professeur Charcot (et l’on songera ainsi au « Crâne parfait de Lucien Bel » de Jean-Philippe Depotte), les ambiguïtés policières aussi, en filigrane. Et elle effectue tout cela en inventant le langage ad hoc, capable de traduire et de créer l’impact avec les mots de Jeanne comme avec ceux façonnés pour décrire le quasiment indescriptible du traitement hygiéniste de la misère sociale et humaine (et l’on pourra ici songer aussi aux travaux d’Andréas Becker, dans « L’effrayable », « Nébuleuses » ou « Les invécus »). Un tour de force de créativité poétique et stylistique au service de l’art  fragile du récit subtilement politique, qui n’oublie jamais la possibilité de la tendresse, fût-ce sur des mers extrêmement ignorées.

 

Trente -six jours pour apprivoiser le dortoir, et maintenant ? La Salpêtrière entière ? Cette ville fortifiée, trente et un hectares d’allées et venues, quarante cinq bâtiments organisés en quartiers, articulés autour de rues, de places, de jardins, d’églises, de chalets, gigantesque monstre vivant et se nourrissant des plaintes et du sang de ses cinq mille habitantes. Cinq mille habitantes, aliénées, prostituées, syphilitiques, mi-prisonnières, mi-malades, vice et folie, enfants abandonnées, orphelines, bâtardes, reniées, oubliées, effacées, vieillardes, hagardes, cancéreuses, infirmes, indigentes, épileptiques, idiotes.
Éprouvées. Réprouvées. Crétines. Teigneuses. Cholériques.
Cinq mille internées de la misère, prises de corps, prises de tête, agitées et semi-agitées, vices de naissance, criminelles par épuisement, convulsions, désordres des règles, effets critiques du temps, libertinage, hystérie, colère, frayeur, amour contrarié.
La sourde invasion des folles au beau milieu de la déraison du monde.

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