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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Ruines » (Perrine Le Querrec)

48 balles traçantes pour dire le mystère Unica Zürn

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Soulignée d’un trait rouge à la naissance
Tout au début du chemin
Pour l’éclairer, des balles traçantes
Il faut du temps pour purger sa peine
Unica-perpétuité

On sait, au moins depuis les violences à peine contenues de son recueil « La Patagonie », ou depuis le miracle ciné-poétique « De la guerre », que Perrine Le Querrec peut se compter sans hésiter parmi les plus inspirés des artisans actuels de la langue. On sait aussi sa fréquentation professionnelle des archives psychiatriques et hospitalières et sa capacité à rendre compte d’une manière extraordinaire de l’assignation médicale et sociale à la folie, comme en témoignent notamment « Jeanne L’Étang » et « Le plancher ». Cette heureuse et rare conjonction en faisait la candidate idéale, nécessaire même, pour tenter de condenser sans dévoiler, de dire sans trahir, d’expliquer sans gloser, en toute poésie, le mystère brûlant de la vie et de l’œuvre d’Unica Zürn.

Berlin 1953
Unica
Voit Hans, son fantôme du Paradis
Enfant recherché.
Hans
Voit Unica, sa poupée incarnée
Enfant détournée.

En 48 bulles, en 48 balles, publiées en avril 2017 aux éditions Tinbad, assorties d’une précieuse postface de Manuel Anceau, Perrine Le Querrec réussit ce défi : de l’enfance fratricide au milieu des adultères peu discrets au premier mariage malheureux, de la soumission plus ou moins librement consentie à l’artiste Hans Bellmer à la floraison surréaliste des anagrammes, de l’écriture du corps à la terrible valse des hospitalisations psychiatriques, et jusqu’à la course d’élan finale vers la fenêtre, en 1970, à cinquante-quatre ans, les mots ici frappent et déchirent, glacent et déchiffrent – sans tenter d’épuiser le mystère, mais en en proposant une saisissante lecture empathique et complice.

 

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Un sein comme un éventail
un ventre en plissé rose
une nuque comme un paon
des jambes de tulle froissé
un cou en ruban
Sur le canapé noir, Unica assise
dans un silence de presque morte

Pour saisir les myriades ténues des composants de cette existence hors normes, Perrine Le Querrec a visiblement absorbé les moindres détails des oeuvres d’Unica Zürn et d’Hans Bellmer, ainsi que les correspondances et les témoignages, pour en restituer la substance au moment ad hoc, d’une flèche simple et puissante. Si un Homme-Jasmin peut ainsi rôder à l’arrière-plan, si Henri Michaux et le psychiatre Ferdière sont à leur place, si l’on devine Man Ray ici ou là, la puissance des médicaments et des institutions de contrôle socio-médical est aussi rendue dans la litanie obsédante de ces interventions. Certains des 48 textes créent aussi leur propre profondeur de champ, introduisant une distance presque spectrale qui résonne par exemple avec le travail conduit par Claro dans son « Crash-test ». Dernier paradoxe spectaculaire de cette écriture pour laquelle on retrouve un sens à l’adjectif « habitée » : la violence des faits, la machine à broyer cette existence flamboyante et bizarre dont il s’agit bien de nommer les rouages, apparaissent ici enveloppées d’une énorme tendresse pour l’héroïne de ce film d’avant-garde si cruel et si beau.

Hans déterre les traumatismes
les engraisse du purin de sa fabrication
les ongles noirs
s’émerveille de l’horreur
des fleurs nouvelles qui poussent et vampirisent.
Hans n’est pas jardinier, jamais ne désherbe
Les racines du mal qui
soulèvent Unica, la fendent, la ruinent.
Hans le grand créateur s’en va planter encore
Ensemencer
Unica
obligée d’arracher les fruits de ces entrailles,
ces fantômes bavards.

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Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Ruines » (Perrine Le Querrec)

  1. Un grand Merci à « Charybde2 », pour ce texte-critique si inspiré.

    Publié par Christelle Mercier | 19 août 2017, 21:43

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Rouge pute  (Perrine Le Querrec) | «Charybde 27 : le Blog - 3 juin 2018

  2. Pingback: Note de lecture : « Bacon le cannibale  (Perrine Le Querrec) | «Charybde 27 : le Blog - 16 octobre 2018

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