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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Nébuleuses » (Andréas Becker)

Inventer, en l’arrachant au souvenir et au fantasme, le langage cathartique de la folie et de la meurtrissure elles-mêmes.

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Nébuleuses

Publié en 2013 aux éditions La Différence, le deuxième roman d’Andréas Becker poursuit le travail proprement incroyable accompli un an plus tôt dans « L’effrayable », explorant les limites de la langue que peut et que doit s’inventer le tordu, le physiquement opprimé, la victime indicible, le fou.

Après avoir inventé le jaillissement d’une parole entrechoquée, d’une parole schizophrène au coeur de laquelle s’affrontaient inlassablement les deux faces d’une même victime recroquevillée sur le souvenir omniprésent de sa souffrance passée, ne sachant plus distinguer en elle la victime du bourreau, avec « L’effrayable », avant de plonger dans l’improvisation du langage brisé des mâchoires et des faces cassées de 1914-18, avec « Gueules » (2015), Andréas Becker nous invitait ici au plus dérangeant peut-être de ses voyages, proposant un nombre infini de saisons en enfer, dans le cerveau définitivement embrumé, mais capable aléatoirement de quelques fulgurances troublantes, d’une internée en hôpital psychiatrique, souffrant de traumatismes multiples et complexes.

j’ai toujours rêvé d’être malade – enfin malade – infirme – invalide cogité-j’e – valétudinaire – égrotante cacochyme – mauvaise – mal gerbé-j’e – toujours mal gerbé j’ai – toujours mal – (moi) j’e – (moi) toujours – j’e – j’ai rêvé d’être malade – chétive – disparaître dans un maigre néant – plus rien rentrer dans ce corps – plus rien sortir de ce corps – pour parler d’amour enfin – de mOn amOur – pour finir ce corps – ce corps mauvais – ce corps dégoulinant d’infections – d’impuretés – de boues de bourbes d’ordures – ce corps qui suit (moi) encore et qu’encore j’e suis – ce corps qui se traîne – pénible – d’un état à l’autre – d’un avant vers un après – vers un avenir barricadé – vers une réalité déclinée selon mes mauvaises humeurs – sans savoir de vérité – ce corps matraque – déchiré – violenté – ce corps banni éjecté – ce corps éliminé
muscles flasques – artères bouchées – la peau grasse – ocre par endroits et brun nicotine – le ventre gonflé d’eau retenue – des varices comme des nœuds autoroutiers avec parkings et self-services – mon sourire andouille – mon regard bécasse – mon cerveau amoché avec dedans plein de pensées disgracieuses et de viandes hachées mal digérées – ingrates et laides – qui devraient être tues et que (moi) j’e pourtant balbutie sans cesse – que j’e hoquette mélangées à ma salive putride et mon haleine cadavérique – seule que j’e suis – seule (moi) fille de ma pauvre mère

AB Peinture 1

Une peinture d’Andréas Becker.

Dans les mots qui s’écoulent, parfois parcimonieusement, parfois torrentueusement, des cahiers de la narratrice retranchée dans sa mystérieuse « I!nstI!tutI!on », il faudra à la lectrice ou au lecteur patiemment décrypter les bribes terribles d’une vie de pauvreté, de promiscuité, de déséquilibre, d’inceste, de mort et de folie, séparer avec grande difficulté le possible souvenir réel du tout aussi possible fantasme imaginé, tenter de comprendre les mots crus et violents comme ceux qui ont pris en elle un sens différent de celui communément admis, traduire les métaphores instinctives qui lui échappent, reconstituer une chronologie ou une simple logique presque irrémédiablement détruites.

y avait à la ferme des enfants et des chats en nombre – elle disait élevé – on savait pas toujours de qui étaient les enfants – des chats surtout pas – ç’avait pas d’importance – dans la cuisine y avait de la terre battue par terre et les toilettes dans la cour – on allait aux toilettes seulement pour les grandes occasions – les toilettes c’était des planches par-dessus un trou et c’était tout – les autres affaires on les faisait là où on se trouvait – derrière un buisson – debout – allongé dans un champ – sur le chemin qui menait à la ferme – tout le monde faisait comme tout le monde – ça dégoulinait les cuisses – ça faisait des flaques – mais après il pleuvait de nouveau et l’eau rentrait dans la cuisine – c’était alors de la boue par terre
parfois la mère de ma mère jetait l’eau de vaisselle lavage lessive par terre exprès – quand il avait pas plu – peut-être qu’elle aimait la boue – peut-être que c’était pour les poules qui entraient dans la cuisine – leurs crottes finissaient par faire comme un sol en dur – les hommes mangeaient les œufs crus – y disaient que c’était bien pour bander – les hommes bandaient souvent – presque toujours – y en avait toujours un quelque part qui courait après les filles – les filles couraient tout le temps – se cachant – et puis elles commençaient à saigner – à mettre bas ici ou là

Andreas Becker

Là où « L’effrayable » inventait le langage du mal reçu en partage, là où « Gueules » inventera la langue de la parole détruite, « Nébuleuses » imagine les mots de la folie même, les nuages et les géantes gazeuses dont un tragique résidu, mais aussi une bien surprenante beauté et une curieuse forme de poésie du désastre, semblent fuir ou s’échapper. Résonnant avec « Le plancher » de Perrine Le Querrec, qui offrait des mots au silence dévastateur ayant engendré la psychose et créait le sens reconstitué d’une cryptique gravure sur bois, Andréas Becker prouve ici qu’au cœur des ténèbres – les vraies – peut pulser une vitalité qui s’épuise à tenter de dire la folie, depuis l’intérieur où elle a été cadenassée par l’horreur, le malheur, les mauvais hasards et les méchantes volontés du monde, vitalité que les psychiatres seuls ne sauraient appréhender dans sa tragique puissance recroquevillée.

Ce qu’en dit avec un grande justesse François Xavier dans le Salon Littéraire est ici. Ce qu’en dit non moins justement Adrien Battini dans La Cause Littéraire est .

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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