☀︎
Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Appartement 816 » (Olivier Bordaçarre)

Dans le filet serré de la sécurité sanitaire et sociale, le huis clos ravageur, conté à même les murs, d’une famille presque ordinaire. Un tour de force justement terrifiant.

x

Bordaçarre

Vérification faite sur le calendrier : on va bientôt entamer le sixième mois d’Isolement Général Total (un IGT qui a succédé à six mois d’IGSP – semi-partiel – et six mois d’IGP – partiel -, eux-mêmes ayant été précédés par des formes variées d’Isolement régional, local… pour un temps global de trente mois). Principe essentiel de l’IGT : interdiction absolue de sortir de chez soi. La vie se déroule entièrement à domicile sur l’ensemble des agglomérations de plus de six cents habitants à l’échelle nationale. Une autorisation spécifique permet aux habitants de zones isolées ou inaccessibles par les services de se déplacer sur un rayon de trois kilomètres pour effectuer des achats de première nécessité inscrits dans des listes fournies. Seuls les services d’urgence, les forces de police et les agents de livraison sont autorisés à circuler librement.
Ce matin, je me suis levé à 7 h 30. J’avais calé l’alarme du réveil sur cette heure-là bien que ma femme Karine m’ait toujours dit que ce n’était pas utile de se réveiller si tôt quand on n’a pas à se rendre au travail. Mais, premièrement : le télétravail demande une discipline stricte pour ne pas accumuler les retards de dossier et, deuxièmement : je préfère maintenir de bonnes habitudes. Pourquoi bouleverser les usages alors que, justement, la situation est telle qu’il nous faut conserver nos repères afin de ne pas sombrer dans l’ennui, la déprime ou le laisser-aller ? La vie est déterminée par le rythme des périodes et chacun doit faire preuve de sa capacité à s’adapter. Ce serait condamnable, à mon avis, de faire la grasse matinée, de profiter de cet IGT pour se lever à n’importe quelle heure, faire comme si le virus était un bienfait, un motif valable pour s’adonner à l’oisiveté. Je préfère exposer mes convictions sincères. Par souci d’honnêteté. Le virus a déjà tué des millions de personnes à travers le monde. Je me sentirais coupable d’en profiter pour rester au lit plus longtemps que d’habitude. C’est mon devoir de citoyen de respecter les règles. S’il y a des règles, ce n’est sûrement pas pour les ignorer. Je me lève à 7 h 30 et j’en suis fier.

Depuis « La France tranquille » (et son inoubliable monologue avec gémissements, en ouverture, à écouter – et voir – mis en musique et en voix par Femke Lavrijssen, Gilles Bel Ange, Marco Vittoria et l’auteur lui-même, ici) en 2011, au moins (car bien que de tonalités fort différentes, « Géométrie variable » en 2006 et « Régime sec » en 2008 en laissaient sans doute discerner certains germes précocement mutants) – ce que confirmait de façon particulièrement éclatante en 2014 le soigneusement terrifiant et décalé « Dernier désir » -, Olivier Bordaçarre a développé un talent bien particulier pour explorer, détourner et amplifier les névroses obsessionnelles contemporaines et leurs répercussions mortifères dans des directions souvent terriblement inattendues.

Imaginer désormais un confinement domestique, avec quelques variations sanitaires et sécuritaires, devenu la norme, face à la multiplication des attaques virales au plan mondial : la tentation était immense d’aller tester ce changement de paradigme social et familial dans ses implications quotidiennes, sur une famille on ne peut plus « normale ». De cette possible expérience de pensée pourtant un rien attendue, cet « Appartement 816 », publié en octobre 2021 dans la collection Fusion, récemment créée chez L’Atalante pour accueillir romans noirs et romans policiers, a su faire quelque chose de profondément plus ambitieux, et de nettement plus dérangeant que ce que sa simple prémisse aurait laissé supposer. Une fois de plus, cette rare capacité dont dispose Olivier Bordaçarre de tordre la langue, d’agencer minutieusement chaque mot et chaque phrase pour enfanter le malaise diffus nous dirigeant vers un paroxysme qui peut confiner à l’horreur, intime bien entendu, mais diablement politique, toujours, fait ici merveille. Son si beau « Accidents » de 2016 passait une famille au crible de la conduite forcée d’une reconstruction impossible : cet appartement-ci transforme l’expérience du huis clos obligatoire en une quête forcenée de ce que le conformisme benoît et l’obéissance sociale logique peuvent nous faire – pour peu que quelque chose se mette à déraper, fatalement ou non.

Réinventant l’obsession compulsive de l’authentique Jeannot, si magnifiquement et cruellement rendu à la poésie par « Le plancher » de Perrine Le Querrec, l’expert-comptable narrateur de cet « Appartement 816 », rationnel s’il en est, en retraite imposée avec sa femme et son fils décidément invisibles, couvre désormais les moindres interstices domestiques de son écriture : journal, confidence peu fiable, logorrhée, réflexion automatisée, enfilement de clichés médiatiques acceptés, invention d’une logique enveloppante pour résister au doute et peut-être à la folie, chaque mot compte ici, et pas uniquement parce qu’in fine la place est limitée…

L’art de la satire sophistiquée est délicat : Olivier Bordaçarre nous avait montré en 2018 avec son « Sexe du ministre » qu’il en maîtrise sauvagement certaines des plus fines mécaniques et des plus secrets codes. Laissant filtrer d’étranges résonances sensibles avec le « Liquide » de Philippe Annocque, « Les échappées » de Lucie Taïeb ou l’« American Psycho » de Brett Easton Ellis, dans leurs modalités variées de test de la résistance (ou de l’abdication) du langage face à la norme sociale, « Appartement 816 » orchestre de main de maître un dérèglement des discours faussement rationnels de réassurance politique, et laisse subtilement sourdre au fil des pages le foisonnement des incohérences férocement habillées de logique qui témoignent d’un cheminement lent mais sûr vers la folie, individuelle ou sociale.

x

IMG-0530

Après le café, j’ai posé ma tasse dans l’évier. Je ne l’ai pas lavée tout de suite. On a tout le temps, maintenant. Je ferai la vaisselle quand l’évier sera plein. C’est agréable de pouvoir se permettre des choses qu’on ne se permettait pas auparavant. Ma femme déteste que je laisse les choses sécher dans l’évier. Moi non plus je ne supportais pas que les aliments sèchent dans les assiettes, que le fond des tasses se teigne de café brun, eh bien, dorénavant, j’aime gratter le fond des assiettes. Je prend tout mon temps pour cela. Je n’utilise même plus le lave-vaisselle. J’ai allumé la radio en sourdine pour ne déranger personne. De temps en temps, le matin, je mets la télévision et je bois mon café devant les informations. Les voix, les couleurs, les musiques facilitent le réveil. Mais, aujourd’hui, c’est comme un dimanche. Ma femme et mon fils ont toujours protesté quand j’allumais la télévision trop fort alors qu’ils étaient encore au lit. Cela m’est déjà arrivé, hélas, de ne pas prendre garde au volume. Un jour, mon fils est sorti de sa chambre, il est arrivé comme un fou dans la cuisine et il m’a dit (c’est vraiment arrivé) : « Pourquoi tu mets cette putain de radio hyper fort, putain ! On peut plus dormir dans cette baraque de merde putain fait chier ! » Et d’autres insanités que je n’écris pas ici. Il est intenable. Je m’en souviens comme si c’était hier et pourtant cet événement a eu lieu avant octobre dernier, un dimanche bien entendu. Je me demande d’où lui vient cette vulgarité. Alors, maintenant, je fais attention. Il y a les voisins tout autour.
J’ai écouté les titres et une partie du développement. Ils ont dit que les choses ne s’arrangeraient pas de sitôt, que l’IGT allait durer un bon moment (c’est déjà assez long, mais on finit par s’y faire, bon gré mal gré), qu’il fallait prendre son mal en patience. Les autorités comptent sur notre ténacité et notre capacité à être solidaires et responsables. Plusieurs fois par jour, les messages suivants passent sur tous les médias : il faut s’occuper de soi et prendre des nouvelles des siens, ne pas manger trop gras, noter sa température régulièrement, éternuer dans un mouchoir en papier puis le jeter, aérer son logement aux heures indiquées, ne pas croire tout ce qui traîne sur le web parallèle. Personnellement, je n’ai plus accès qu’à l’Internet agréé, alors je ne me sens pas concerné par ces alertes. Peut-être que des pirates parviennent malgré tout à franchir les barrages et à diffuser des idées malsaines sur la haute administration et l’État et je ne sais pas quoi d’autre. Je reste bien informé des mesures et de leur évolution au quotidien en écoutant scrupuleusement les annonces gouvernementales et je n’oublie jamais de pointer chaque jour grâce à l’application EasyHere. À 8 heures précises, j’envoie ma Fiche Journalière de Présence. Ils ont donné le nombre de morts, le nombre de contaminés et le nombre de victimes dans le monde. Ils ont aussi donné les statistiques et le prévisionnel sur les morts par semaine pour les mois à venir. Cela signifie que l’isolement est loin d’être terminé, parce que les chiffres ne sont vraiment pas bons. Il y a eu trois témoignages : une femme et deux hommes. J’ai pu en déduire qu’en général cela se passe plutôt bien, les gens trouvent à s’occuper et le journaliste a dit que le peuple enfermé depuis si longtemps est un héros. Il faut reconnaître que toutes les chaînes, tous les sites d’information ainsi que les stations de radio ont mis les bouchées doubles afin de subvenir aux besoins des utilisateurs. Il y a les grandes rencontres avec des experts, des analystes et des personnalités politiques, des rediffusions d’émissions qui ont marqué l’histoire des médias, des débats contradictoires, des événements sportifs retransmis en direct, des jeux nouveaux chaque semaine, des concerts mythiques, des artistes qui jouent en live depuis chez eux, des milliers de vidéos classées par thématique (nature, animaux, voyage, histoire des civilisations perdues, cuisine, sport), des communiqués et des alertes, et Rezo est une source inépuisable d’informations. Au final, je dis que celui qui s’ennuie ne doit pas faire beaucoup d’efforts.

x

2000003764893

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :