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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Règne animal » (Jean-Baptiste Del Amo)

Un siècle d’exploitation agricole décharnée comme emblème d’une constance humaine et animale, d’une mutation économique et politique.

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Des premiers soirs du printemps aux dernières veillées de l’automne, il s’assied sur le petit banc de bois clouté et vermoulu, à l’assise ployée, sous la fenêtre dont le cadre détache dans la nuit et sur la façade de pierre un petit théâtre d’ombres. À l’intérieur, sur la table en chêne massif, une lampe à huile halète et l’éternel feu de cheminée projette sur les murs couverts de salpêtre la silhouette affairée de l’épouse, l’élance brusquement vers les solives ou la brise sur un angle, et cette lumière jaune, hésitante, gonfle la grande pièce puis crève l’obscurité de la cour, laissant le père contourné, immobile et sombre dans un semblant de contre-jour. Quelle que soit la saison, il attend la nuit sur le banc de bois sur lequel il a vu son père prendre place avant lui, et dont les pieds moussus et rompus par les ans sont à présent affaissés. Lorsqu’il y est assis, ses genoux remontent au quart de son ventre et il peine à s’en relever, mais il n’a pourtant jamais envisagé de le remplacer, quand bien même n’en subsisterait qu’une planche sur le sol. Il estime que les choses doivent rester telles qu’il les a connues, le plus longtemps possible, telles que d’autres avant lui ont estimé bon qu’elles soient, ou telles que l’usage en a fait ce qu’elles sont.

Avec ce quatrième roman, publié en 2016 chez Gallimard, Jean-Baptiste Del Amo a réussi un condensé assez extraordinaire de thématiques et de narrations, lui permettant de propulser la littérature dans la zone de ses effets maximaux sur la lectrice ou le lecteur. En s’emparant ainsi, non sans une certaine sauvagerie, de l’histoire imaginaire d’une famille paysanne blanchie sous le harnais, entre 1898 et 1981, il établit avec force, dans chaque interstice d’un récit extraordinairement et lucidement taiseux, ce qui s’y transmet, pour le meilleur et pour le pire, de génération en génération : sans atteindre les basculements tragiques et déments mis à jour par exemple par Perrine Le Querrec dans « Le plancher » (2013), mais en s’en approchant néanmoins par cercles rusés, terribles et poignants, il orchestre une impressionnante symphonie du non-dit, du mal deviné ou du surinterprété, qui font le lit de l’échec et du malheur, même lorsque les apparences de la réussite pointent leur nez blafard à l’horizon des espoirs ou des résignations des uns et des autres.

Ce corps lui est étranger, tout comme l’être qui l’incarne, ce père taiseux et souffreteux avec lequel elle n’a pas échangé plus de cent mots depuis sa venue en ce monde, ce paysan minable qui se tue à la tâche ou y hâte sa fin, comme pressé d’en finir, mais après la moisson, après les semailles, après les labours, après… La génitrice hausse les épaules, soupire. Elle dit : « nous verrons bien », « si Dieu le veut », « que le Seigneur t’entende et qu’Il prenne pitié de nous ». Elle redoute qu’il ne tienne pas une énième échéance car que ferait-elle, orpheline de père et de mère qu’elle est, avec un enfant à nourrir ? Elle dit aussi la peine qu’elle a eue à enfanter et le malheur d’y être parvenue trop tard, déjà vieille à vingt-huit ans. Et pas même d’un fils qui, dès l’adolescence, aurait prêté main-forte au père, cet homme vaillant et opiniâtre mais sans ambition aucune et qui ne laissera derrière lui qu’une terre revêche, l’une de ces fermes familiales aux rendements médiocres. Autrefois, la famille de l’époux possédait de la vigne, mais les ravages du phylloxéra sur le vignoble n’ont pas épargné leurs quelques arpents de terre morcelés et caillouteux, et l’ancêtre, le père du père, s’est alors éteint, du jour au lendemain et sans dire un mot. Il est simplement tombé au pied de sa vache, que l’on a retrouvée occupée à paître dans le fossé où elle avait entraîné la charrue, tandis qu’il reposait au milieu des bourrelets de terre, sec et ratatiné comme un cep de vigne morte. Rien ou presque ne semble avoir survécu à la crise agricole et à la dévaluation du blé. Les friches progressent, les jeunes désertent, les filles ambitionnent des emplois de nourrices ou de domestiques au service des familles bourgeoises de la ville. Les gars louent à meilleur coût aux carrières ou dans le bâtiment leurs bras élargis par les travaux des champs. Elle dit parfois qu’il ne restera bientôt qu’eux dans cette campagne hostile, irréductibles piochant une terre rétive qui finira bien par avoir leur peau.

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Disposant d’emblée sous nos yeux les fondations d’un drame de l’évolution socio-économique et du progrès avide (mais pas uniquement cela, loin de là), en mettant en scène avec force et justesse des rapports humains et animaux qui n’auraient sans doute pas déparé chez le Jean Giono du « Chant du monde » (1934) ou du « Roi sans divertissement » (1947), toujours plus finement politique qu’on ne le croit souvent, mais en résistant aussi, dans ce « Règne animal », à toute tentation d’idéalisation du passé paysan, Jean-Baptiste Del Amo transforme à mi-roman, au prix d’un saut de plusieurs dizaines d’années d’ellipse qui ajoute curieusement au plaisir de la lecture, la petite exploitation vivrière familiale du début du vingtième siècle en massif élevage porcin des Trente Glorieuses. Dès lors, loin du charme trouble du « Palais des cochons » (2005) de Kitty Fitzgerald, il s’agit bien de saisir ce que l’élevage industriel fait, au moins autant aux hommes qu’aux bêtes.

Dans la nuit traversée par un filet de lune, lové au creux d’une combe, à flanc de vallon, à la lisière d’une chênaie bruissante, le corps de ferme est tout juste discernable par la ligne du toit, le reflet des tuiles, le grain roux de la façade. Les fenêtres sont des trous d’ombre dans lesquels sont figés des rideaux en cotonnade grise. Les assiettes de faïence épaisse reposent entassées dans l’évier. Des mouches sommeillent sur les éclaboussures de la toile cirée, tendue sur la table. Sur le bâtiment principal de la porcherie, les plaques en fibrociment frissonnent comme une eau glauque. Le quartz des pierres plates enfoncées à demi dans la terre noire scintille faiblement. Des lames de silex tranchent l’humus à l’orée du bois, et cloportes et mollusques rampent dans les mousses et dans les tourbes. Un renard se faufile entre les racines et les ronces, les babines rosies par le sang du lièvre poisseux de salive qu’il tient entre ses mâchoires. Il se fige, hume le vent d’est. Ses yeux dont deux sphères de bronze. Son pelage frémit sur ses flancs ; il disparaît sous une souche noire. L’ombre efflanquée d’un chien traverse la cour d’une ferme. Une chouette effraie hulule à la cime d’un arbre, puis prend son envol en silence. Dans la porcherie où la nuit opaline ne filtre pas, les porcs reposent sur des caillebotis. Les truies sont affalées dans les stalles les unes contre les autres, hanches, cuisses et flancs maculés par leurs déjections. Le vent siffle entre les plaques de fibrociment. Quelques verrats somnolent dans leurs enclos. Sous des lampes infrarouges, des porcelets se pressent en couinant aux mamelles des femelles allaitantes et entravées par les sangles et les barres de métal. Elles sont assommées par le sommeil ; leurs yeux roulent dans leurs orbites sous des paupières ciliées. Des truies gestantes dorment et leur abdomen rond et dur bouge sous l’impulsion des gorets encore à naître. Dans leurs rêves s’esquisse la silhouette des hommes.

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Si « Règne animal » ne constitue en aucun cas un travail spécifique sur le spécisme et l’anti-spécisme (différemment donc du « Défaite des maîtres et possesseurs » de Vincent Message), et malgré l’engagement manifeste de Jean-Baptiste Del Amo aux côtés de l’association L214 éthique et animaux, il n’est pas anodin que, dès même le retour de la Grande Boucherie de 1914-1918 – et l’on songera ici peut-être au trop oublié « Jules Matrat » (1942) de Charles Exbrayat, rare roman « non-policier » d’un vieux maître aujourd’hui passé de mode -, la violence exercée, consciemment ou inconsciemment, à l’égard des animaux – ceux de boucherie ou de production plus que ceux de servitude, encore et toujours plus proches de l’animal familier (ce qu’explore notamment, comme indiqué plus haut, Vincent Message) – se constitue en symptôme ou en indice d’une violence humaine en approche, ou même déjà à l’œuvre, et montre qu’une perte de repères et un ensauvagement peuvent alors plus aisément rôder : deux excellents récents romans, le « Des châteaux qui brûlent » d’Arno Bertina et le « Jusqu’à la bête » de Timothée Demeillers, nous rappellent d’ailleurs qu’en matière de violence individuelle et collective, l’élevage industriel – et davantage encore l’abattoir – ne peut en aucun cas former un décor neutre.

La Bête est éveillé, énervé par la proximité des truies en chaleur dont lui parvient l’odeur depuis le bâtiment consacré à la conception, à travers les cloisons poreuses. De son groin, il pousse la porte de l’enclos. Le verrou est légèrement dévissé et cliquète, branle et se soulève à chacun des coups qu’il assène aux barres de métal. Il cogne, prend un barreau dans la gueule, pousse la porte, la tire à lui, pousse de nouveau, et les vis sont peu à peu délogée de leur pas. Après des heures de patiente manœuvre, la targette et le verrou tombent sur le béton nu de l’allée et la porte du box s’ouvre lentement sur le verrat qui en jaillit, prêt à affronter l’obstacle du corps des hommes dressés devant lui. Il longe les enclos, humant les quatre autres reproducteurs qui s’éveillent à son passage, puis, quelque part au-delà des murs, l’odeur des cochettes nerveuses, des truies gravides et des porcelets. Sa masse énorme se meut en silence dans l’obscurité.

Filant presque tout au long de son texte, mine de rien, une impressionnante métaphore rampante du lisier comme stade ultime du capitalisme productiviste et conquérant, Jean-Baptiste Del Amo nous offre ici un roman rare et précieux, où l’intime est plus que jamais politique, où le bucolique est économique, et où les choix individuels malaxent la destinée collective.

On peut écouter ici l’entretien avec l’auteur à ce propos, réalisé au téléphone  le jeudi 19 juillet dernier sur Radio Ground Control, dans l’émission animée par la librairie Charybde.

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" Au fil des mots " Enregistrement de l'emission sur TF1

® Ginies / SIPA

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