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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « L’effrayable » (Andréas Becker)

Inventer la véritable langue d’une société du viol ordinaire, en un texte extraordinaire.

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L'effrayable

Publié en août 2012 aux éditions de La Différence, le premier roman de l’Allemand Andréas Becker, vivant en France depuis 1991, fait certainement partie de ce petit ensemble de textes, relativement rares, majeurs, dans lesquels la langue, malaxée sans pitié, avec une minutie  calculée pour donner l’apparence angoissante d’une logorrhée spontanée, peut à la fois rendre compte d’une horreur proche de l’indicible et établir connections et perspectives vers les racines sociales, historiques et politiques (certains pessimistes diraient sans doute : humaines) de cette horreur, questionnant et inquiétant (comme le dit Claro ici à propos de ce que fait la littérature, au prétexte d’un tout autre sujet) en profondeur notre vision – toujours à risque, quoiqu’une certaine béatitude satisfaite puisse en penser, d’être trop replète – du monde comme il va.

Andréas Becker nous agresse avec ferveur d’une double narration infiniment torturée, celle des deux personnalités d’un schizophrène interné en hôpital psychiatrique : Karminol, homme replié à l’écart, à la parole initialement bien rare, et Angélique, fillette qui raconte à sa manière unique le cheminement qui les a conduits, tous deux, ici, depuis une famille allemande des années 30 et 40, assistant, prenant son parti, profitant aussi, de la montée du nazisme et des exactions, pour assouvir pulsions sexuelles et consommatrices, dans le viol et dans l’inceste, jusqu’au terrifiant retour de bâton de l’invasion soviétique de 1945. De ce récit déchiqueté et sans cesse gauchi par une langue qui doit exprimer l’abjection des autres et le mépris de soi dans chaque invention de suffixe dépréciatif, dans chaque mot-valise imaginé pour inscrire la noirceur d’un concept bourgeois ordinaire, paisible, mais masquant si aisément la crapulerie sans bornes, dans chaque forme verbale transformée pour réduire le récit à ses composantes élémentaires, briques d’histoire et de société que nul ne conteste, réellement. Grâce à cet incroyable travail sur les mots d’une langue qui n’est pas, du tout, sa langue d’origine, Andréas Becker transforme un traumatisme originel plus terrible que celui du « Tambour » de Günter Grass, une soif de pouvoir instantané, asservissant le sexe à sa visée, plus prononcée que celle du « Tombeau pour cinq cent mille soldats » de Pierre Guyotat, une dissolution forcée de l’identité, glaçante car sans aucune des parts choisies et exploratoires du « Don Quichotte » de Kathy Acker ou du « Sang des Mugwump » de Doug Rice, en une exceptionnelle machine à exprimer le mal intime et radical.

« Hommes et femmes violés devenant tous petite fille. Toute petite fille, oh, petite fillasse, sans aucune défense, non, si cassable, à la peauté transparente, à jamais culpable dans l’âme d’avoir eu-t-été. »

Le livre était accompagné à son lancement d’une véritable bande-annonce cinématographique (ci-dessous), qui a peut-être hélas un peu trop focalisé l’attention des médias sur le moyen, en partie au détriment de la puissance du contenu, contenu ô combien dérangeant certes, sur le fond bourbeux et sanguinolent qu’il révèle, contenu inconfortable en diable, à la lecture, lorsque la langue, détruite et reconstruite autrement, n’est ni le chemin de réinvention d’une civilisation (comme celle du « Enig Marcheur » de Russell Hoban) ni le moyen d’accès privilégié au langage machine potentiellement salvateur (comme celle de Bascule, dans « Efroyabl Ange1 » de Iain M. Banks), mais bien celui d’une descente aux enfers intérieurs provoquée par l’enfer extérieur.

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« Dans les temps j’ai eu-t-été une petite fille, une toute petite fillasse.
Je m’appelassais Angélique.
Avec mes tresses brunâtres aux reflets roux ou rougeauds, orangé cendre et pourpre dégoût, je m’inscrissais en faux, ça pour sûr, oh oui, ça pour sûr, jurassé-crachoté sur la tombe de ma mère. Ça métastait bien égalière, complètement égalière, je m’en fichassais et m’en foutassais pour tout vous disiser, au point d’éjacujouir de mes vérivanités à moi. Je faisassais plutôt trop de lettres, de la lettrerie comme je me disisais, et je faisassais plutôt trop de poids, de la kiloterie. Plutôt de trop que de pas assez, jurassé, crachoté dans ma figure. Et comme j’aimassais donner dans le trop de lettrerie c’était à dégommer toute espèce d’esprit ; encore et encore, encore plus ; et plus encore, je me leurrais : je n’aimassais point, je n’avassais jamaissu ce que cela voulassait dire : aimasser. »

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Il serait particulièrement dommage d’oublier, comme hélas un certain nombre d’articles en ont révélé la tentation, que cette histoire d’un viol incestueux et de ses prolongements psychologiques est aussi, et peut-être avant tout, l’histoire d’une culpabilité et d’un déni – ou plutôt d’un appel à l’oubli : « Maintenant, ça suffit. » – de toute une catégorie allemande de responsables petits-bourgeois, un bref instant déguisés en masses laborieuses, ayant pu, à la faveur de la désignation opportune d’un nouvel ennemi, se concentrer sur le miracle économique, sur l’oubli et sur la jouissance consommatrice : une histoire de naufrage à peine honteux dans le confort replet, donc, rejoignant bien l’immense travail d’un Heinrich Böll (que l’on pense à son, moins connu en France que ses œuvres majeures, « Protection encombrante »), ou celui, plus contemporain, d’un Alban Lefranc dans « Fassbinder – La mort en fanfare » et dans « Si les bouches se ferment ».

« Ça dure rarement longtemps quand on se voir trop beau. À peine quatre ans comme l’intervallerie entre deux Jeux Olympiques, mais bon, c’est déjà pas si mal que ça quand on s’attaque au monde entier comme un foldingue, ça laisse le temps d’exterminer quelques millions de juifs, d’homosexuels et autres communistes, ça laisse le temps de repeindre toutes les femmes en blond et de les transformer en machines utérinales, ça laisse le temps d’envoyer toute une populace au front et d’en faire des barbares, le temps de gueuler trop fort, de s’arrachalasser le bras droit, de violasser quelques millions de Russériennes et de brûler leurs maisons, ça laisse le temps de virer tout un monde en enfer, de faire de nous des nazillons, de faire des nous des plus-bas-que-terre, de faire des nous des destructeurs de générations de vie. Et s’il y a ne chose qu’on ne peut pas nous reprocher c’est de ne pas nous être appliqués, ça au moins nous savons le faire, nous avons à fond détruit, avec méthode et sang-froid.
Mais en face, ils ne sont pas plus couillons que ça, ils ont juste besoin de temps pour s’organiser, c’est l’été quarante-trois maintenant. »

Justement célébré dans son numéro 3 par la revue Le Chant du Monstre, qui décidément excelle à insister sur la nécessité de grands textes restant trop injustement inaperçus, « L’effrayable » peut être légitimement placé, comme l’indique l’auteur au détour des entretiens promotionnels de 2012, entre Beckett, pour sa capacité à transformer l’intime apparent en vertige métaphysique, et Céline, pour son aisance torturée à rendre compte d’un flot historique qui n’a rien, jamais, d’innocent.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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andreas

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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