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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Les trois maisons » (Perrine Le Querrec)

Entre maison mère, maison des folles et maison close, les nouveaux atours somptueux, cruels, tendres et indispensables de Jeanne L’Étang, extraite des archives anciennes pour rayonner en poésie.

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Les trois maisons

Publié en 2013 chez Bruit blanc, « Jeanne L’Étang » demeurait jusqu’ici obstinément épuisé, malgré son caractère largement fondateur au sein de l’œuvre ramifiée et désormais en plein développement de Perrine Le Querrec.

Avec le concours des éditions d’En Bas (à qui l’on doit déjà, notamment, la réédition et la continuation de l’œuvre saisissante d’Andréas Becker), l’autrice a largement réécrit et remanié son texte d’origine pour nous en offrir en mars 2021 cette nouvelle version, sous une superbe couverture composée avec le « Hair » (1999) de Louise Bourgeois, avec l’ajout aussi d’une impressionnante iconographie, et nous convier à explorer ou ré-explorer les « Trois maisons » (maison mère, maison des folles et maison close) en un voyage aller et retour halluciné, extrait d’archives (celles de de l’Assistance Publique, de la Bibliothèque Universitaire Pierre et Marie Curie et de la Bibliothèque historique de la ville de Paris) pour être transformé en poésie hors du commun.

Elle entend. Jeanne. C’est Jeanne L’Étang. Elle arrive. Des feuilles humides. De la terre. La forêt. De l’air. Un cri. Celui de Jeanne L’Étang, née un jour d’octobre 1856. Pluie de feuilles, pluie de sang, pluie de cris. On la prend. On la débarrasse des feuilles. On la serre. « Jeanne ! Ma Jeanne ! » On la mouille de sang et de salive. On la nettoie. À coups de langue, entre « Jeanne ! » et « Jeanne ! » Lever les petits bras, nettoyer là aussi, plis du cou, jambes cerceaux, poings virgules, cheveux noirs. Les yeux, longuement. Jeanne s’envole au bout de deux bras, plonge sous la robe, rencontre la peau. Appliquée. Transférée. Jeanne L’Étang a chaud. Elle s’endort contre Dora, Dora sa mère. Un sein au-dessus de ses cheveux noirs.
On est à l’abri ici.
Il fait chaud.
Maman court vers la maison. Jeanne dans son ventre. Jeanne est son ventre. Dora écrase les feuilles, caresse sa robe. Jeanne L’Étang respire à peine. Un autre cri accueille Maman. Pas un cri, un hurlement. Maman est attrapée, violemment ; Maman tirée, poussée, jetée, Jeanne L’Étang recroquevillée contre sa peau. Le souffle de sa mère s’est accéléré, sa voix implore :
– Mais Maman !
Maismaman crie. Un bruit sourd. Une porte qui claque. Une clé qui se tourne.

Si je vous laisse vous reporter à la note de lecture d’origine (ici) pour en savoir davantage sur certains tenants et aboutissants de l’élaboration de cette magie poétique nous permettant de mieux saisir les configurations de la cruauté sociale, hier comme aujourd’hui, et les ravages étonnants d’un hygiénisme affirmé doublé d’une occultation plus ou moins rampante de tout ce qui gêne, je reviens ici, à nouveau, sur l’étonnante faculté dont dispose Perrine Le Querrec pour élaborer, ad hoc, le langage même de son propos. Claro le signalait superbement dans Le Monde des Livres en 2018 (ici), lors de la réédition du « Plancher », ses mots valant naturellement pleinement aussi pour la vie de Jeanne : « Ce qui intéresse l’auteure, c’est de rendre palpables, tangibles, de transformer en expérience arythmique ces moments de tension et de bascule où l’être – le nié, le bouleversé, le cogné – se réinvente une langue, transperce à son tour. » L’autrice, dans chacune de ses œuvres, attrape au vol et à la patience les failles et les chocs, et trouve les mots et les phrases pour en exprimer la beauté paradoxale, pour rendre justice à ce qui vit et survit sous l’extrême violence de la domination sociale et de l’élimination plus ou moins directe des « accidents de la vie » de notre paysage toujours davantage à aseptiser. Et c’est ainsi que la poésie conquiert chaque jour, lorsqu’elle est propulsée par de tels talents, de nouveaux territoires pour nous rendre directement intelligibles l’obscur et le non dit.

La chambre de Jeanne, suspendue dans les combles d’une maison parisienne, ignore tout de l’agitation de la capitale. Jeanne est cachée aux yeux des médecins législateurs, elle échappe à l’hygiénisme galopant, à sa gestion étatique des corps, aux classifications de tous ordres qui se mettent en place : sa mère serait-elle alors criminelle aliénée, criminelle d’habitude, criminelle d’occasion, criminelle par passion ou criminelle née ? La santé est un bien collectif dont Dora est privée. L’officier de santé n’entre jamais chez Maismaman, ne visite jamais Dora, ignore la présence de Jeanne.
Perversion, dégénérescence, homosexualité, peur du juif, criminalité, décadence, syphilis, statistiques, population migrante : Paris détruit ses taudis et se reconstruit dans un vocabulaire brutal.

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Unknown

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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