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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Bacon le cannibale » (Perrine Le Querrec)

Inventer une logique poétique de la sensation qui dévore : transmuter Francis Bacon en son langage propre.

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À la question « Quel écrivain vous a influencé ? », je répondrais sans hésiter : Francis Bacon. S’il n’est pas écrivain, il a toujours été pour moi une source essentielle d’inspiration. Je découvre son oeuvre vers vingt ans, et le choc physique ressenti alors, ce poignant éblouissement, guidera mon écriture, sa densité, sa destinée : je n’écrirais pas une histoire, jamais je n’écrirais « d’histoires », mais je chercherais à écrire une langue, un langage, qui s’adresserait au corps, à la sensation, au système nerveux, une langue la plus vivante possible, la plus incarnée.
Depuis, d’autres influences ont traversé et traversent mon travail, parfois des écrivains, des écritures, mais souvent des peintres, des chorégraphes, des musiciens. Et toujours Bacon règne.
Je désirais profondément lui rendre hommage, d’une façon non pas narrative ni scientifique, mais de l’intérieur même de sa création, de son geste, de sa matière.

Dès cette note liminaire, Perrine Le Querrec nous avoue l’extrême importance que détient cet ouvrage-ci pour elle. Elle avait déjà travaillé, au corps et au coeur, pour trouver une langue ad hoc, capable de rendre compte de la singularité artiste de Jeannot (« Le plancher », 2013) ou d’Unica Zürn (« Ruines », 2017), et des interactions étranges que leurs travaux sont capables de développer après coup, elle s’attaque ici à l’une de ses inspirations fondamentales, voire à la plus fondamentale de toutes, de son propre aveu, et cela grâce à l’opportunité proposée par la Fondation Bacon de Majid Boustany, lui donnant en effet accès à une quantité de documents, photographies, témoignages et objets qui ne pouvaient qu’agir en redoutable aiguillon sur une autrice et poétesse qui fonde depuis plusieurs années son travail sur un recueil méticuleux des archives ou des paroles. Donner un langage spécifique à Francis Bacon, ou plus exactement peut-être, à l’écho même que crée Francis Bacon dans la tentative poétique, c’était le défi qu’il s’agissait de relever dans ce « Bacon le cannibale », publié en octobre 2018 chez Hippocampe éditions.

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Un homme seul dans une pièce
cet homme seul, l’épuisé
Ses organes en voie de développement et de création
la création d’un au-delà de la peinture
Un homme seul dans l’abîme
cet homme seul, l’abîmé
La vérité est toujours un abîme
les seules peintures, des peintures d’abattoir
la seule vérité, la vérité d’abattoir
Un homme seul à l’abattoir
cet homme seul, Francis Bacon
le sang des sacrifices, la souffrance de la viande
ouverte à coups de hache
reste le cri, évidemment
Cet homme seul, animal incomplet
Cet homme seul, son cri demeure
Cet homme seul, son cri, demeure
Cet homme seul, demeure du cri
Cet homme seul, meurt
Cet homme seul, crie

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Peter Beard, The End of the Game, 1963

La tâche que s’était assignée ici Perrine Le Querrec était pourtant tout sauf aisée : loin des personnages diaphanes qu’il faut traquer et ré-imaginer au détour d’archives toujours parcellaires, tronquées ou simplement presque muettes, comme « Jeanne L’Étang » (2013), ou même, orbitant dans sa propre fiction, l’Eugen de « La ritournelle » (2017),  Francis Bacon, de son vivant, fut extraordinairement prolixe, d’une part, accordant volontiers entretiens et séances vidéo, théorisant sa pratique et posant des dizaines de jalons analytiques concrets, et exceptionnellement commenté, d’autre part : Michel Leiris (« Francis Bacon ou la vérité criante », 1974 ; « Francis Bacon, face et profil », 1983 ; « Bacon le hors-la-loi », 1989 ; « Francis Bacon ou la brutalité des faits », 1996) – qui fournit un quasi-exergue à l’ouvrage – et Gilles Deleuze (« Logique de la sensation », 1981) – qui se glisse plus d’une fois avec ruse au détour de la phrase poétique de l’autrice -, pour ne citer qu’eux, ont consacré quelques-unes de leur plus belles pages à l’artiste des « Trois études de figures au pied d’une crucifixion ». Pour dompter la profusion apparente, les couches superposées de significations concordantes ou concurrentes et la glose déjà accumulée avec talent, la poétesse de « La Patagonie » (2014) et de « Bec et ongles » (2011) disposait toutefois, à mon sens, de deux armes largement affûtées au préalable : sa familiarité avec le travail au corps du document lui-même, qu’il soit rare ou abondant, et sa capacité à suivre et dompter les obsessions fondamentales de ses protagonistes. Les forces ainsi rassemblées font ici merveille, confrontées à cette redoutable face Nord du prolifique corpus rassemblé autour d’un artiste pour qui le corps, sous toutes ses formes, fut précisément central.

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Three_Studies_for_Figures_at_the_Base_of_a_Crucifixion

Auto-séquestration, condition de sur-vie
Sur le sol gonflé de désordre
ce qui sans cesse se retranche
ce qui sans cesse se refuse
« Quoi faire ? Quoi faire ? »

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Des études de, des études sur, des études pour, des études d’après
D’après le corps humain d’après Velasquez d’après le portrait
Une peinture d’après, après le corps après le portrait après Velasquez
qui a-t-il après ?

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Alors, comme Francis Bacon fouillait les secrets de la chair, il faut fouiller les mystères d’un art au moyen des mots et de leur entrelacement, agençant la boucherie, l’abattoir, l’asthme, l’alcool, la roulette et le sexe, mêlant ce que cèlent Picasso, Velasquez, Goya, ou les carcasses de Federman, interrogeant chaque objet offert – justement – à l’étude, questionnant sans relâche chaque mot au nom de sa résonance intime. On croit deviner au fil des pages que Perrine Le Querrec, dans ce texte, s’est elle-même ajustée, hissée, contrainte, pour parvenir à non pas dompter, mais apprivoiser pour un instant fugace, la plus grande ombre de son panthéon démoniaque personnel – comme elle en avait annoncé d’emblée l’intention ; le résultat en est éclatant : brutal et pourtant féérique.

Avec la figure en avant
Avec les mains levées
Avec l’ombre de la mort
Avec des couleurs composées de vérité
Le tremblement pur texture

Nous aurons la joie d’accueillir Perrine Le Querrec à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) vendredi 26 octobre prochain, à partir de 19 h 30, pour célébrer avec elle la publication de cet ouvrage particulièrement impressionnant.

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Perrine

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

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