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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « L’initiale » (Perrine Le Querrec)

Vaincre l’obstacle du commencement, trouver la chair de l’écriture.

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Publié en 2014 aux toujours étonnantes éditions Derrière la salle de bains (dont l’arrêt ou la mise en sommeil, annoncée début 2016, est une bien triste nouvelle), ce poème de Perrine Le Querrec illustre de manière saisissante cette rare capacité dont dispose celle qui nous offre désormais aussi bien des romans singuliers et pénétrants tels que « Le plancher », « Le prénom a été modifié » ou « L’apparition » que des textes directement poétiques comme ceux du recueil « La Patagonie », ou bien – déjà chez Derrière la salle de bains « De la guerre », par exemple : pour chaque préoccupation évoquée, intellectuelle ou charnelle, pour chaque nouvelle mise en scène d’une idée, d’une approche, d’une quête, inventer le langage nécessaire, adapté, et le fabriquer minutieusement sans lui ôter, à aucun moment, sa létalité potentielle.

Une pierre la première pierre sur laquelle se bâtir. Cela me semble si peu intéressant et en somme déjà écrit, le soi écrit jusqu’à la corde – les je les miens ne m’intéressent pas. La pierre du réel qui crochète mon écriture ce choc esthétique ou humain ou social ou amoureux ou la secousse qui tire mes larmes mon regard mon geste jusqu’au mot. Un mot du clavier un mot d’encre ou le plus souvent ce mot de tête qui se niche s’ankylose se retrait parfois s’estompe. S’il résiste si s’agglomèrent autour quelques archives quelques images alors devient possible l’écriture.
Je voulais parler de moi commencer un écrit où la petite pierre lancée serait une boule de ma chair et me voilà encore à parler d’écriture ne serais-je que cela, aurais-je définitivement oublié mon corps mon enfance ma vie pour ne devenir qu’une idée d’écrire ?
Les années passent et je ne ressemble plus à la photo récente. J’oublie de me regarder. De regarder derrière, devant, sur les bords. De regarder ce qui a été fait, les succès les absences les déroutes. J’ai sur ma table de travail une quantité effrayante de stylos. Ils se reproduisent. Aucun n’écrit ce que je désire écrire. Ce qui ouvrira les yeux. C’est la faute au stylo, la faute au papier, la faute à l’enfance à la naissance à la précarité à la solitude aux autres à moi-même. A ma timidité, au manque de confiance vorace qui m’engloutit si régulièrement, à mes trop hauts désirs, à mes trop vives attentes.

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Magritte, La page blanche (1967)

Il y a, en deux pages d’une énorme densité, quelque chose de « La préparation du roman » de Roland Barthes dans ce rituel conjuratoire ad hoc exécuté fiévreusement pour dompter l’angoisse du commencement, pour transformer la nébulosité d’une envie et d’une urgence en un acte concret, incarné, et salvateur.

Il faut ouvrir l’air l’écarter, je m’étouffe ici, je ne suis pas une fille facile avec ce sang sur ma bouche qui parle d’autres mots avec ma tête de silence fécondé de questions. Les réponses s’attrapent par la peau du cou entre les canines de la peur.

Perrine Le Querrec, dans ce texte court et rageur – d’une rage différente de celle de « Bec & Ongles » – conjure et exorcise, prépare et libère. Elle nous indique aussi une fois de plus, démonstration au tempo serré n’ayant rien de convulsif à part sa beauté, la voie d’une recherche de solutions personnelles qui ne résonnent que mieux avec le collectif, recherche dans laquelle l’écriture joue pleinement le rôle, catalytique, qui devrait toujours être le sien.

Je cache mon rire dans ma manche crache les petites pierres sucées de langage – l’une d’elles roule sur la page. La voilà. C’est elle ma pierre ma première et ma table flipper où s’affolent rebondissent tintent s’illuminent les mots à venir. L’écriture magnétique inscrit des lettres au hasard je pioche bonne pioche rejoue famille. Il manque un nom pourtant. Ce nom mon nom je ne veux plus l’habiter ne plus répondre y répondre me retourner qu’on ne me nomme plus que rien ne désigne décarner
saigner effacer découdre les fils être l’innommée sale comme la nature même – l’animal à peau nue la terre avalée la blessure de l’initiale.

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À propos de charybde2

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  1. Pingback: Note de lecture : « L’excédent  (Perrine Le Querrec) | «Charybde 27 : le Blog - 16 janvier 2017

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