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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Combat de nègre et de chiens » (Bernard-Marie Koltès)

Un chantier de BTP au Nigéria, quatre voix qui se heurtent, et l’envol du théâtre de Koltès.

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RELECTURE

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Bernard-Marie Koltès a trente-et-un ans lorsqu’il écrit cette pièce, en 1979, sa neuvième, et n’est alors qu’un auteur relativement obscur de théâtre, suffisamment original et déterminé, néanmoins, pour que plusieurs personnalités singulières de cet univers l’aient déjà remarqué, et le suivent. Il faut d’ailleurs absolument lire la biographie qui lui est consacrée par Arnaud Maïsetti pour bien saisir comment ce voyage au Nigéria fut un déclencheur, pour cette pièce bien entendu, mais aussi, de facto, pour bien d’autres choses dans la vie et dans l’écriture de l’auteur.

Combat de nègre et de chiens ne parle pas, en tout cas, de l’Afrique et des Noirs – je ne suis pas un auteur africain -, elle ne raconte ni le néocolonialisme ni la question raciale. Elle n’émet certainement aucun avis.
Elle parle simplement d’un lieu du monde. On rencontre parfois des lieux qui sont des sortes de métaphores, de la vie ou d’un aspect de la vie, ou de quelque chose qui me paraît grave et évident, comme chez Conrad par exemple les rivières qui remontent dans la jungle… J’avais été pendant un mois en Afrique sur un chantier de travaux publics, voir des amis. Imaginez, en pleine brousse, une petite cité de cinq, six maisons, entourée de barbelés, avec des miradors ; et, à l’intérieur, une dizaine de Blancs qui vivent, plus ou moins terrorisés par l’extérieur, avec des gardiens noirs, armés, tout autour. C’était peu de temps après la guerre du Biafra, et des bandes de pillards sillonnaient la région. Les gardes, la nuit, pour ne pas s’endormir, s’appelaient avec des bruits très bizarres qu’ils faisaient avec la gorge… Et ça tournait tout le temps. C’est ça qui m’avait décidé à écrire cette pièce, le cri des gardes. Et à l’intérieur de ce cercle se déroulaient des drames petits-bourgeois comme il aurait pu s’en dérouler dans le seizième arrondissement : le chef de chantier qui couchait avec la femme du contremaître, des choses comme ça…
Ma pièce parle peut-être un peu de la France et des Blancs : une chose vue de loin, déplacée, devient parfois plus déchiffrable. Elle parle surtout de trois êtres humains isolés dans un lieu du monde qui leur est étranger, entourés de gardiens énigmatiques. J’ai cru – et je crois encore – que raconter le cri de ces gardes entendu au fond de l’Afrique, le territoire d’inquiétude et de solitude qu’il délimite, c’était un sujet qui avait son importance.

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Mise en scène Patrice Chéreau, 1983

C’est bien l’envoi de ce texte à Patrice Chéreau, aboutissant quatre ans plus tard à voir « Combat de nègre et de chiens » monté en pièce d’ouverture des Amandiers de Nanterre, en 1983, qui va lancer de fait l’envol flamboyant de Bernard-Marie Koltès, et donner à voir et à percevoir ces six années incandescentes, fébriles, magiques, jusqu’à son décès en 1989. Si, comme insiste l’auteur lui-même sur la quatrième de couverture des éditions de Minuit, rédigée par ses soins, il ne s’agit pas d’un texte sur l’Afrique ou sur la négritude, il y est bien question, pourtant, d’un rapport français à l’altérité que l’on domine, aussi médiocre soit-on, aussi craintif soit-on. L’expérience éphémère du chantier de travaux publics enclavé dans un environnement toujours à sécuriser est devenue une figure ô combien familière, dont la valeur emblématique dépasse aujourd’hui de loin l’espace nigérian et ses miradors de 1979, comme le rappellera à sa belle manière, par exemple, l’Alexis Jenni de « L’art français de la guerre ».

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Derrière les bougainvillées, au crépuscule.
HORN. – J’avais bien vu, de loin, quelqu’un, derrière l’arbre.
ALBOURY. – Je suis Alboury, monsieur ; je viens chercher le corps ; sa mère était partie sur le chantier poser des branches sur le corps, monsieur, et rien, elle n’a rien trouvé ; et sa mère tournera toute la nuit dans le village, à pousser des cris, si on lui donne pas le corps. Une terrible nuit, monsieur, personne ne pourra dormir à cause des cris de la vieille ; c’est pour cela que je suis là.
HORN. – C’est la police, monsieur, ou le village qui vous envoie ?
ALBOURY. – Je suis Alboury, venu chercher le corps de mon frère, monsieur.

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Mise en scène Michael Thalheimer, 2010

Loin de l’incisivité rigolarde vis-à-vis du phénomène « expatriation en Afrique » dont Éric Chevillard moquait encore avec grâce les contours néo-coloniaux sournois, en effet, dans son « Oreille rouge » de 2005, Bernard-Marie Koltès organise ici – comme il le pratiquera dans nombre de ses textes – une série de chocs d’une rare brutalité entre des apparences de logique, incommunicables et irréconciliables. Horn, Alboury, Léone et Cal, les quatre personnages (auxquels il faut bien entendu ajouter au moins un chien, clé, et la présence muette des gardes armés, présence essentielle qui fut, comme le rappelle Koltès, à l’origine du tout), quelles que soient les proximités plus ou moins (plutôt plus que moins) illusoires qui semblent se développer durant le temps compact de la pièce (et du texte), ne partagent guère, au fond, qu’une série de malentendus, tordus et gauchis par les préjugés accumulés, qu’ils l’aient été sous l’effet d’un long processus d’acclimatation pernicieuse, quoique contrastée (Horn et Cal, de deux manières distinctes), d’un tissu de fantasmes et d’imaginations plus ou moins dévoyées (Léone), ou d’un fatalisme morbide mêlant fierté, raison et sens du devoir (Alboury). Et c’est ainsi que se construit, en tout juste 100 pages, l’une des plus saisissantes écritures du théâtre contemporain.

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Mise en scène Thibaut Wenger, 2016

HORN (regardant les dés). – C’est moi qui prends. (Silence ; les appels de la garde.)
CAL (bas). – Il grince des dents.
HORN. – Quoi ?
CAL. – Là, derrière l’arbre, le nègre, dis-lui de partir, Horn. (Silence. Aboiements au loin ; Cal sursaute) Toubab ! Je l’entends. Il traîne près de l’égout ; qu’il y tombe, je ne bougerai pas. (Ils misent.) Saloperie ; il traîne et quand je l’appelle, il ne répond pas, il fait celui qui réfléchit. C’est lui ? Oui. Réfléchis, vieux cabot ; je n’irai pas te repêcher. Il a dû sentir l’odeur d’une bête inconnue ; qu’il se débrouille ; il ne devrait pas tomber ; et s’il tombe, je bouge pas. (Ils regardent les dés. Cal ramasse ; bas : ) Le gars, Horn, je peux te le dire, ce n’était même pas un vrai ouvrier ; un simple journalier ; personne ne le connaît, personne n’en parlera. Alors il veut partir ; moi je dis : non, tu ne partiras pas. Quitter le chantier une heure avant ; c’est important, une heure ; si on laisse prendre une heure, il y a l’exemple que cela fait. Comme je te le dis, je dis donc : non. Alors il me crache aux pieds et il part. Il m’a craché aux pieds et à deux centimètres d’était sur la chaussure. (Ils misent.) Donc j’appelle les autres gars, je leur dis : vous le voyez, le gars ? (Imitant l’accent nègre : ) – Oui, patron on le voit – il traverse le chantier sans attendre l’arrêt ? – oui patron oui patron sans attendre l’arrêt – sans casque, les gars, est-ce qu’il a un casque ? – non patron on voit bien il ne porte pas son casque. Moi je dis : souvenez-vous en : il est bien parti sans que je l’autorise – oui patron oh oui patron sans que tu l’autorises. Alors il est tombé ; le camion arrivait et je demande encore : mais qui conduit le camion ? mais à quelle vitesse il fonce ? il n’a pas vu le nègre ? Et alors, hop ! (Cal ramasse.)
HORN. – Tout le monde t’a vu tirer. Imbécile, tu ne supportes même pas ta foutue colère.
CAL. – C’est comme je te le dis : ce n’est pas moi, c’est une chute.
HORN. – Un coup de feu. Et tout le monde t’a vu monter dans le camion.
CAL. – Le coup de feu c’est l’orage ; et le camion, c’est la pluie qui aveuglait tout.
HORN. – Je n’ai peut-être pas été à l’école, mais toutes les conneries que tu diras, je les connais d’avance. Tu verras ce qu’elles valent ; pour moi, salut, tu es un imbécile et ce n’est pas mon affaire. Je mets cent francs.
CAL. – Je suis.
HORN (tapant sur la table). – Pourquoi tu y as touché, bon Dieu ? Celui qui touche à un cadavre tombé à terre est responsable du crime, c’est comme cela dans ce foutu pays. Si personne n’y avait touché, il n’y aurait pas eu de responsable, c’était un crime sans responsable, un crime femelle, un accident. L’affaire était simple. Mais les femmes sont venues pour chercher le corps et elles n’ont rien trouvé, rien. Imbécile. Elles n’ont rien trouvé. (Il tape sur la table.) Débrouille-toi. (Il fait tourner les dés.)

Si vous aimez l’écriture théâtrale incisive et dérangeante de Bernard-Marie Koltès, notez soigneusement sur vos agendas la date du vendredi 15 novembre 2019 : ce soir-là, la librairie Charybde organise avec Hans Limon (dont nous avons tant aimé le récent « Dans la nuit de Koltès »), à Ground Control, un grand hommage à l’auteur, à l’occasion des trente ans de son décès : table-ronde, lectures théâtrales, avec de nombreuses invitations surprises. Une date à ne pas manquer.

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Koltès

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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