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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Dans la nuit de Koltès » (Hans Limon)

Une relecture intime, flamboyante et joueuse de Bernard-Marie Koltès, sous les projecteurs de l’œuvre comme dans ses recoins secrets. Un tour de force et d’amour.

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Koltes Limon

Bernard-Marie Koltès est mort il y a trente ans, en 1989. Toujours bien vivant dans nos mémoires, joué et traduit sans discontinuer, il mérite plus que jamais davantage qu’un détour en passant, fût-ce en cette année commémorative. Pour nous le rappeler, et pour apporter une pierre significative à un édifice littéraire et théâtral qui s’est toujours nourri avec justesse du bric et du broc de la vie incertaine, Hans Limon – dont on avait tant apprécié le « Poéticide » il y a quelques mois -, lui-même dramaturge, nous offre cet étonnant « Dans la nuit de Koltès », paru aux éditions Les Cygnes en mai 2019.

BOB MARLEY : Ne conquiers pas ce monde si tu dois y laisser ton âme, frère pacifique. La sagesse vaut mieux que l’or ou l’argent. La sagesse, frère d’armes. Le reste est monnaie de singe. Les riches sont des primates numismates, qui chassent le luxe et meurent au désert des solitudes, piquets rouillés dans un champ de coton.
BERNARD : Qui du singe ou de l’homme est le plus inhumain ?
BRUCE LEE : Tu domineras si ton cerveau te fait dominateur. Ce que tu penses détermine ce que tu deviendras. L’esclave est captif de ses préjugés, l’homme libre est un vivier de rêves. Projette et plane, sois rude et sublime, fourbe s’il le faut. Le petit dragon te regarde droit dans les yeux, puis il te frappe avec sa queue !
BERNARD : La révolte et l’exil, comme chez London ! Conrad ! Llosa ! Claudel est aussi beau qu’inattendu, mais chiant à la longue. Quant à moi, je suis faible. Tout juste propre à salir les murs !
BRUCE LEE : Très bien, petit panda. Mais un mur ne rend jamais les coups…
BERNARD : Je saigne.
BOB MARLEY : Comme nous tous.
BRUCE LEE : Dissemblables de peau, semblables de sang.

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Dans la solitude des champs de coton, mise en scène Patrice Chéreau, 1995

D’emblée, Hans Limon mobilise les personnages essentiels du théâtre de Bernard-Marie Koltès, de ce théâtre fulgurant, mis en scène à toute allure par Patrice Chéreau aux Amandiers de Nanterre dès « Combat de nègres et de chiens » en 1983. Figures de pur désir  – selon la belle formule d’Arnaud Maïsetti dans son « Bernard-Marie Koltès » (Minuit, 2018). Bob Marley et Bruce Lee se proposent immédiatement pour épauler, étayer et subjuguer la souffrance du dramaturge insatiable projeté sous le sunlight implacable. Dostoïevski ou Rimbaud, Shakespeare ou Faulkner, Salinger ou Tarkovski, ne seront pas loin, et à leur tour, les figures de Rodion Romanovitch Raskolnikov, du Dormeur du val, d’un Grand Parachutiste Noir ou d’un Rouquin, en attendant celle, terminale ou presque, de Roberto Zucco, vont venir s’emparer de la scène – permettant à Hans Limon de réagencer aussi bien le matériau le plus connu de l’œuvre de Koltès, celui des grandes pièces des années 1980, que celui, plus confidentiel, du travail obscur des débuts et des innombrables doutes et passions qui habitent sa correspondance (« Lettres », Minuit, 2009).

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Procès ivre (Atelier théâtral d’Ivry)

RODION : Toujours une histoire de Renaissance, n’est-ce pas ?
LE CADAVRE : Toujours… forcément. Regarde cette bouteille de vin. Dans l’espace qui sépare le culot du goulot, l’indéfini des possibles. J’ai tout bu, je suis mort. J’ai tout épuisé, tout, excepté la passacaille.
La musique se fait de plus en plus pressante. La vieille reprend sa danse.
LA VIEILLE : Nach dir, Herr, verlanget mich !
LE CADAVRE : Sans aucun doute !
RODION : La passacaille ?
Le cadavre agite sa bouteille comme s’il s’agissait d’une baguette de chef d’orchestre.
LE CADAVRE : La Quatrième de Brahms, Rodion ! Composée dans les Alpes, où la neige tombe sans assommer ni tuer, où la blancheur égalise les souffrances au lieu d’escamoter les corps défaits ! Deviens musique et tu ne mourras jamais ! Tu flotteras, éternel, parmi les avalanches de notes et les séracs mélodieux, près des bois, des lacs et des forêts ! Ecoute plutôt ! Je lève le bras et je réveille la basse ! Tout à l’heure, je dénicherai la flûte ! Je pleure à travers les violons, les violoncelles, les altos et les contrebasses ! J’exulte au milieu des bassons et des clarinettes ! J’ai quatre corps et deux trompettes, plus glorieux qu’un Christ et plus furieux qu’un Jugement dernier ! Je suis cyclique ! Je suis sonate ! On ne me reprendra pas : j’ai sous mes pieds l’éternité sans reprise !
LA VIEILLE : Nach dir, Herr, verlanget mich !
La musique est assourdissante. Le cadavre étale sa bouteille contre le mur et s’étale de nouveau. La musique et la danse s’interrompent en même temps.
RODION : Mort.
LE CADAVRE : Presque.
LA VIEILLE : La vie n’est que théâtre, Bernard. Un jeu d’enfant cruel, un peu d’inquiétude sur un peu de joie, l’inutilité veinée de gratuité. Tâchons d’être à sa hauteur.
LE CADAVRE : « Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »
Quatre coups de poing sur le sol. La vieille s’effondre dans le fauteuil. La lueur lunaire s’efface. Rodion soulève son manteau d’une main hésitante et finit par en sortir une hache.
LE CADAVRE : Que fais-tu ?
RODION : Je tâche d’être à la hauteur.

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Combat de nègre et de chiens, mise en scène Patrice Chéreau, 1983

Il n’est évidemment pas facile, ni donné à tout le monde, de pouvoir ainsi côtoyer intimement un monstre sacré de la trempe de Bernard-Marie Koltès, tout de puissance et de fureur. Dans « Poéticide » déjà, Hans Limon nous prouvait que ce type de fréquentation des plus grands, intense et ajustée, ne lui faisait pas peur : il démontre ici avec un extrême brio qu’il est bien possible de construire un hommage allant au cœur de l’être et de l’œuvre, tenant compte des robustes ambiguïtés d’une rage constructrice comme des indispensables errances, géographiques et créatives, qui irriguèrent les textes de Koltès, de « Procès ivre » (1971) jusqu’à « Roberto Zucco » (1988). Comme le dit François Koltès dans sa belle préface : « Cependant, si le désir qui a été celui d’un être humain est fort comme il l’est forcément à certains moments de la vie, je crois, moi, qu’il peut se reproduire après le trépas, en devenant celui d’un autre ou de plusieurs autres humains. C’est peut-être le  sens de la littérature, de la peinture ou de la sculpture, la raison d’être de ceux qui transmettent par leur main sur le papier, sur la toile ou dans la pierre ce que leur cerveau a engendré. »

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