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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Roberto Zucco » (Bernard-Marie Koltès)

La dernière pièce écrite par Koltès, et l’approche tangentielle du meurtrier en série et de sa folie. Vertigineux.

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LA MÈRE. – Je te donne de l’argent. C’est de l’argent que tu veux. Tu t’achèteras tous les habits que tu veux.
ZUCCO. – Je ne veux pas d’argent. C’est mon treillis que je veux.
LA MÈRE. – Je ne veux pas, je ne veux pas. Je vais appeler les voisins.
ZUCCO. – Je veux mon treillis.
LA MÈRE. – Ne crie pas, Roberto, ne crie pas, tu me fais peur ; ne crie pas, tu vas réveiller les voisins. Je ne peux pas te le donner, c’est impossible : il est sale, il est dégueulasse, tu ne peux pas le porter comme cela. Laisse-moi le temps de le laver, de le faire sécher, de le repasser.
ZUCCO. – Je le laverai moi-même. J’irai à la laverie automatique.
LA MÈRE. – Tu dérailles, mon pauvre vieux. Tu es complètement dingue.
ZUCCO. – C’est l’endroit du monde que je préfère. C’est calme, c’est tranquille, et il y a des femmes.
LA MÈRE. – Je m’en fous. Je ne veux pas te le donner. Ne m’approche pas, Roberto. je porte encore le deuil de ton père, est-ce que tu vas me tuer à mon tour ?
ZUCCO. – N’aie pas peur de moi, maman. J’ai toujours été doux et gentil avec toi. Pourquoi aurais-tu peur de moi ? Pourquoi est-ce que tu ne me donnerais pas mon treillis ? J’en ai besoin, maman, j’en ai besoin.
LA MÈRE. – Ne sois pas gentil avec moi, Roberto. Comment veux-tu que j’oublie que tu as tué ton père, que tu l’as jeté par la fenêtre, comme on jette une cigarette ? Et maintenant, tu es gentil avec moi. Je ne veux pas oublier que tu as tué ton père, et ta douceur me ferait tout oublier, Roberto.
ZUCCO. – Oublie, maman. Donne-moi mon treillis, ma chemise kaki et mon pantalon de combat ; même sales, même froissés, donne-les moi. Et puis je partirai, je te le jure.

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Mise en scène de Richard Brunel (2016)

C’est en février 1988, nous raconte Arnaud Maïsetti dans sa superbe biographie de Bernard-Marie Koltès, que la rencontre décisive a lieu, par affiche interposée : l’auteur et dramaturge, qui se bat déjà contre la maladie et qui sent s’effacer sa rage d’écrire, tombe, littéralement, sur le visage de Roberto Succo, placardé dans le métro parisien, ennemi public n°1 qui en est alors à son septième meurtre, entre Italie et France. Arrêté quelque temps après en Italie, il parvient à se suicider en prison, en mai de la même année.

Koltès ne manque pas l’affiche, la grâce du visage, sa jeunesse insensée, et en regard de cette beauté ravageuse, l’horreur de ces crimes qui la rehausse encore par provocation. C’est un autre coup de foudre après le corps de Casarès et après le jeu de Maillan – et comme un écho lointain avec les icônes d’Andreï Roublev, ce face-à-face avec le visage qui soulève ce qu’au fond de soi on ignore.
Cette fois, il ne s’agit pas d’une figure maternelle de théâtre ou du visage du Christ, mais du regard d’un meurtrier. Du théâtre au sacré, quelque chose traverse et, dans le renversement tragique, s’accomplit. Roberto Succo sera l’appel que Koltès n’attendait plus pour écrire. (Arnaud Maïsetti, « Bernard-Marie Koltès »)

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Mise en scène de Gérald Garrutti (2002)

Dernière pièce écrite par Bernard-Marie Koltès, qui décèdera un an avant sa création en allemand par Peter Stein, à la Schaubühne de Berlin, et deux ans et demi avant celle en français par Bruno Boëglin, au TNP de Villeurbanne, « Roberto Zucco » (l’utilisation du Z au lieu du S sera bien, selon la belle formule d’Arnaud Maïsetti, la griffe de la fiction qui ne se laisse pas enfermer par le réel), n’en déplaise aux détracteurs de l’époque – ou d’aujourd’hui encore – prompts à dénoncer un scandale, n’a évidemment rien d’une apologie du meurtrier italien ou d’une fascination pour ses crimes, en soi. La richesse du texte, son épaisseur ultime qui en fait peut-être le plus vertigineux de tous les écrits de l’auteur, tient à une oscillation pernicieuse qu’il s’agit de rendre en permanence perceptible, celle qui va d’une figure angélique à une tuerie abjecte, et à une interrogation lancinante autour de l’absence de raison aux crimes, absence de raison que ne sauraient résumer les mots de folie ou de schizophrénie agressive. Comme l’a repéré avec ferveur Hans Limon entre les lignes de son beau « Dans la nuit de Koltès », comme le martèle à sa façon Gérald Garrutti dans ses propres notes de mise en scène, cette ultime pièce est authentiquement mythographique, et elle éclaire rétrospectivement, par son extrême acuité, les ressorts cachés et muets de la figure du tueur en série, psychopathe avéré qui se dérobe à la compréhension et qui ouvre sous nos pas un abîme toujours renouvelé. Et cette perfection fébrile est atteinte par l’auteur, déjouant avec maestria les pièges du spectaculaire marchand, bien entendu, en ne se préoccupant aucunement de méandres psychologiques hasardeux, mais bien en jouant totalement de l’étrangeté nécessaire des situations qu’il imagine (à partir d’une documentation hâtivement assemblée alors, et laissée tout à fait volontairement à son état parcellaire, inachevé), en une formidable économie de moyens symboliques, mère, gamine, rencontres de hasard, gardiens, policiers ou prostituées devenant brutalement, autant que le meurtrier lui-même, les instruments de notre sidération. Avec une mécanique pourtant si différente à son tour de celles de « Combat de nègre et de chiens », de « Quai ouest » ou de « Dans la solitude des champs de coton », Bernard-Marie Koltès fait preuve ici une nouvelle et dernière fois d’une inventivité désespérée au service d’un dessein précis et néanmoins magnifiquement complexe.

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Mise en scène de Paul-Émile Fourny (2019)

LE BALÈZE. – À quoi tu réfléchis, petit ?
ZUCCO. – Je songe à l’immortalité du crabe, de la limace et du hanneton.
LE BALÈZE. – Tu sais, je n’aime pas me battre. Mais tu m’as tellement cherché, petit, que l’on ne peut pas encaisser sans rien dire. Pourquoi as-tu tellement cherché la bagarre ? On dirait que tu veux mourir.
ZUCCO. – Je ne veux pas mourir. Je vais mourir.
LE BALÈZE. – Comme tout le monde, petit.
ZUCCO. – Ce n’est pas une raison.
LE BALÈZE. – Peut-être.
ZUCCO. – Le problème, avec la bière, c’est qu’on ne l’achète pas : on ne fait que la louer. Il faut que j’aille pisser.
LE BALÈZE. – Vas-y, avant qu’il ne soit trop tard.
ZUCCO. – Est-il vrai que même les chiens me regarderont de travers ?
LE BALÈZE. – Les chiens ne regardent jamais personne de travers. Les chiens sont les seuls êtres en qui tu peux avoir confiance. Ils t’aiment ou ils ne t’aiment pas, mais ils ne te jugent jamais. Et quand tout le monde t’aura laissé tomber, petit, il y aura toujours un chien qui traîne par là pour te lécher la plante des pieds.
ZUCCO. – Morte villana, di pietà nemica, di dolor madre antica, giudicio incontastabile gravoso, di te blasmar la lingua s’affatica.
LE BALÈZE : – Il faut que tu ailles pisser.
ZUCCO : – C’est trop tard.

Si vous aimez l’écriture théâtrale incisive et dérangeante de Bernard-Marie Koltès, notez soigneusement sur vos agendas la date du vendredi 15 novembre 2019 : ce soir-là, la librairie Charybde organise avec Hans Limon, à Ground Control, un grand hommage à l’auteur, à l’occasion des trente ans de son décès : table-ronde, lectures théâtrales, avec de nombreuses invitations surprises. Une date à ne pas manquer.

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Koltès

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