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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Quai ouest » (Bernard-Marie Koltès)

Une extraordinaire fin de partie au bord du fleuve. L’art ambigu de Koltès à son point le plus subtilement brûlant.

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RELECTURE

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Dans un quartier à l’abandon d’une grande ville portuaire occidentale, séparé du centre-ville par un fleuve, un hangar désaffecté de l’ancien port.
Koch, Maurice, soixante ans ; Pons, Monique, quarante-deux ans. Cécile, soixante ans ; sa fille Claire, quatorze ans ; son mari Rodolfe, cinquante-huit ans ; et Charles, leur fils de vingt-huit ans. Un garçon surnommé Fak, de vingt-deux ans environ. Et un homme d’une trentaine d’année, sans nom, que Charles, au début, appela deux ou trois fois « Abad ».

Cette didascalie initiale est peut-être bien l’une des plus déroutantes et des plus puissantes jamais proposées par Bernard-Marie Koltès.

L’accueil initialement réservé par le public à cette dixième pièce, la deuxième montée par Patrice Chéreau aux Amandiers, en 1986, trois ans après « Combat de nègre et de chiens », témoignera à sa manière des savantes ambiguïtés de son propos, peut-être rendues encore plus difficiles à déchiffrer par une mise en scène d’époque flirtant, de l’aveu même, rétrospectivement, de l’auteur comme du metteur en scène, avec la grandiloquence.

Et pourtant, la plus beckettienne, peut-être, des pièces de Koltès, avec ses faux airs de « Fin de partie » au bord du fleuve, développe à la première lecture comme par la suite un charme vénéneux et sévèrement déstabilisant, dans lequel les échos d’un « Rêve de Madoff » comme ceux d’un « Ma dernière création est un piège à taupes » (car, oui, la Kalachnikov de l’ingénieux ingénieur Mikhaïl accède ici au statut de personnage à part entière, par tout ce qu’elle véhicule avec elle au moment ad hoc) se laissent évoquer avec le trouble indispensable pour noircir un tableau particulièrement équivoque, plus que jamais entre chien et loup.

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MONIQUE. – Et maintenant : où ? par où ? comment ? Seigneur ! Par ici ? c’est un mur, on ne peut plus avancer ;  ce n’est même pas un mur, non, ce n’est rien du tout ; c’est peut-être une rue, peut-être une maison, peut-être bien le fleuve ou bien un terrain vague, un grand trou dégoûtant. Je ne vois plus rien, je suis fatiguée, je n’en peux plus, j’ai chaud, j’ai mal aux pieds, je ne sais pas où aller, Seigneur !
Et si brusquement quelqu’un, quelque chose apparaissait, sortant de ce trou noir, quel air je devrais prendre  ? de quoi j’aurais l’air si un type, plusieurs types, plein de types tout d’un coup surgissent autour de moi ? je veux bien essayer de prendre un air naturel mais à cette heure, ici, dans ces habits ! j’aurais vraiment l’air fine. J’entends des bruits, j’entends des chiens, c’est plein de chiens sauvages autour de nous qui rampent dans les décombres. J’aurais dû essayer de venir jusqu’ici avec la voiture ; peut-être qu’avec la lumière des phares on verrait, au moins, ce qui rampe par terre.
Nous sommes devant un mur, Maurice, on ne peut plus avancer. Dites-moi ce que l’on doit faire, maintenant, dites-moi donc dans quel trou vous préférez qu’on tombe.

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« Quai ouest » ne se laisse pas aisément apprivoiser, et rechigne à offrir des pistes initiales de lecture ou d’interprétation qui ne soient pas d’emblée soigneusement brouillées (là où, ailleurs chez l’auteur, les bifurcations interviennent souvent plus tard, dans le silence de la relecture ou de la méditation involontaire d’après-jeu). Imposant à la perfection (et les didascalies, là encore, distillent leur précieux venin avec un rare brio) des agendas indécidables dans ce drôle d’endroit pour une rencontre, esquissant de fort volontaristes quiproquos pour mieux entrechoquer les fausses évidences, « Quai ouest » ne fait aucun prisonnier sur son chemin compresseur. Et c’est peut-être ce qui en fait, moins flamboyante certainement que « Combat de nègre et de chiens » ou « Roberto Zucco », aussi maladivement épaisse que « Dans la solitude des champs de coton », l’une des plus belles pièces de l’auteur.

CHARLES (bas). – Les autres vous attendent, là-bas, de l’autre côté, comme des cons, comme si vous alliez venir par le fleuve, dans une vedette de la police, en pleine lumière ; mais moi je savais que vous viendriez par derrière, dans l’obscurité de derrière, le long des murs, comme les salauds ; j’étais sûr de cela parce que j’aurais fait pareil à votre place. Peut-être que vous ne vous attendiez pas à trouver ici quelqu’un d’aussi malin que vous ; et pourtant vous auriez tort de croire qu’ici, tout le monde est aussi con. C’est pourquoi, croyez-moi, vous ne tirerez rien de nous, pas une erreur, pas une illégalité, rien. Pas de moi en tout cas ; c’est pour moi que je parle.

Si vous aimez l’écriture théâtrale incisive et dérangeante de Bernard-Marie Koltès, notez soigneusement sur vos agendas la date du vendredi 15 novembre 2019 : ce soir-là, la librairie Charybde organise avec Hans Limon (dont nous avons tant aimé le récent « Dans la nuit de Koltès »), à Ground Control, un grand hommage à l’auteur, à l’occasion des trente ans de son décès : table-ronde, lectures théâtrales, avec de nombreuses invitations surprises. Une date à ne pas manquer.

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