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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « City of Quartz » (Mike Davis)

Histoire détaillée de Los Angeles pour une analyse très aboutie de ce qu’est un certain capitalisme.

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Publié en 1990, traduit en français en 1997 à La Découverte par Michel Dartevelle et Marc Saint-Upéry (qui donne ici en prime une somptueuse préface), le deuxième ouvrage de Mike Davis, historien, ethnologue et sociologue urbain, toujours difficile à classer, est celui qui le fit soudainement et magistralement entrer parmi les grands analystes de la modernité contemporaine.

Décortiquant en 350 pages (et 40 pages de notes et bibliographie détaillée) l’histoire de Los Angeles, Mike Davis parcourt un terrain extraordinairement solide et détaillé, mobilisant sources statistiques de tous horizons, comptes-rendus de discussions législatives, articles de journaux et entretiens, mémoires des protagonistes, travaux universitaires ou encore sources fictionnelles pouvant illustrer des points particuliers, pour mêler habilement analyses dures et perceptions plus subjectives de la part des acteurs, et rendre compte ainsi de cette terrible richesse socio-historique en six chapitres denses et un prologue en forme de paradoxe associant la cité utopique déchue de Lalno del Rio et l’urbanisation frénétique en cours dans l’Antelope Valley.

« Ombres et lumières » examine le corpus intellectuel et culturel, ou ce qui en tint lieu au fil de l’histoire, de la Cité des Anges : théoriciens, écrivains, journalistes qui prirent Los Angeles pour objet ou pour décor, façonnant mythes et contre-mythes au fil des années, pour le meilleur et pour le pire, de construction volontariste d’une idylle de « rêve californien » à la création désenchantée du roman noir hollywoodien, de la rage de Joan Didion au nihilisme de James Ellroy, des précurseurs démystificateurs Louis Adamic ou Carey McWilliams aux exilés européens fuyant le nazisme, des scientifiques militants militaro-industriels du CalTech aux architectes mercenaires – et néanmoins intarissables sur leurs mérites – enrôlés par les promoteurs immobiliers.

« Les jeux du pouvoir » détaille pas à pas, époque après époque, l’évolution des différentes catégories de dirigeants de Los Angeles et de ses environs, du poids de leurs lobbies, de leurs alliances et revirements, et aussi – peut-être surtout – de leurs éventuels compromis entre idéologies fortes et opportunismes encore plus puissants. Ces jeux de pouvoir furent longtemps incarnés, une fois les velléités socialisantes chassées du paysage, tôt dans le siècle – et sans attendre la piqûre de rappel du maccarthysme, par la rivalité entre la bourgeoisie « wasp » de Downtown et de Bunker Hill, avec son racisme forcené, et la gentry juive du Westside, appuyée sur Hollywood, et aimant à se colorer de progressisme à l’occasion, tandis que les ghettos noirs et hispaniques ne pouvaient que compter les points, depuis leur permanente descente aux enfers – avant de se complexifier dans la période récente, en gardant toutefois comme on le reverra dans des chapitres ultérieurs quelques lois aussi immuables que rarement formulées à voix haute…

« La révolution des nimbies » analyse sur la longue période la manière dont cette « nation de propriétaires » qui domina d’emblée Los Angeles put, au fil des années, détourner la démocratie en une emblématique célébration du particularisme micro-local, symbolisée par l’expression qui fit ensuite florès, « Not In My Backyard », permettant à la fois de refuser toute amélioration collective qui ne profiterait pas directement aux plus influents, de faciliter le dumping fiscal entre juridictions voisines, d’entériner la création de communautés légales ségrégatives de fait, et d’aboutir in fine à un mécanisme infernal de déréliction du service public au profit d’intérêts privés toujours plus gourmands.

« La forteresse L.A. » dresse un constat sans fard, et par moments carrément terrifiant, de l’empire dans l’absence d’État que représentent les forces policières et carcérales, publiques et privées, à Los Angeles.

« Le marteau et le caillou » montre comment l’émancipation ratée des ghettos au tournant des années 60 et 70, avec la destruction des Black Panthers, tout particulièrement, jointe à un véritable assèchement de la dépense sociale, conduisit très naturellement en quelques années, à l’émergence des grands gangs des Crips puis des Bloods, à l’explosion du crack, et à la vietnamisation de la lutte policière, dans les discours (saisissants) comme dans les faits (accablants, et dont seule une faible proportion parvient à franchir l’écran du consensus médiatique angeleño).

« Le dépotoir des rêves », enfin, remonte aux sources de la très faible industrialisation de Los Angeles et de sa région, étudie l’exception aéronautique, ses succès, ses faiblesses et ses déboires, et décrypte le processus de tertiarisation extrêmement précoce comme de catastrophe environnementale très tôt écrite, avec l’écroulement sous les déchets qui guette et menace de plus en plus régulièrement…

Sans doute l’un des livres les plus fouillés et décapants qu’il m’ait été donné de lire sur la manière dont un certain capitalisme, pour peu que ses contrepoids s’affaiblissent trop ou s’alignent sur lui, engendre un tissu social, culturel, économique et, in fine, tout simplement urbain qui n’a en soi rien de « moderne » ou de « futuriste » (malgré la propagande active autour de ces qualificatifs), mais au contraire de purement déliquescent, comme une vaste apologie de la fuite en avant, ainsi qu’aurait pu le dire Chad Mulligan (le sociologue de « Tous à Zanzibar », pas le producteur de disques de « Grand Theft Auto », hein), tout personnage fictif qu’il soit.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

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