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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Un autre monde » (Alfons Cervera)

Un magnifique combat pour comprendre, par-delà la mort, les silences d’un père taiseux.

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La photographie a jauni. Si ça se trouve, tu ne te la rappelles même pas. Tu me l’as dit à un moment : parfois certaines choses se passent comme si elles se produisaient hors du temps. Je ne sais pas de quand elle date. Tu es debout, bien campé sur tes jambes, une main reposant sur le dossier d’une chaise. C’est un portrait de studio. Tiré à l’occasion d’une permission militaire, selon toute vraisemblance. La bande de copains, l’uniforme repassé avec soin, le cuir de la buffleterie aussi brillant que le métal des boucles. Les pantalons ajustés, bien resserrés à l’intérieur des bottes. Caporal. Tu m’aurais dit général, pour moi, c’était pareil. Où a été pris ce cliché. Parfois tu parlais de Séville. J’ignore si c’était de là que tu envoyais à ma mère des mots d’amour griffonnés au dos des photos. Tu étais un flamboyant caporal de l’armée. Par la suite, j’ai appris qu’il y avait deux armées. Et que la tienne avait été vaincue. « La victoire est une illusion de philosophes et d’imbéciles », écrivait William Faulkner dans Le Bruit et la Fureur. Mais trop souvent la victoire n’est pas cette illusion qui convertirait toutes choses en une réalité fausse. Ni un recours facile de l’imagination littéraire. Ceux qui ont gagné la guerre n’ont pas bâti le temps de leur victoire sur l’illusion magique d’une métaphore. Je ne sais pas si toi tu le savais quand tu me montrais cette photo en me racontant que tu avais été caporal dans ta jeunesse. La guerre n’existait pas. C’était peut-être ce que tu voulais dire en parlant de certaines choses qui se passent hors du temps. Qu’elles n’existent pas, c’est ce que tu voulais dire, non ?

Un écrivain s’adresse à son père décédé, qui ne répond pas davantage que de son vivant. D’une mémoire apparemment bien nourrie, mais principalement parcellaire comme l’est le plus souvent parcellaire comme l’est le plus souvent celle de l’enfance, il parvient à extraire quelques certitudes nostalgiques, et beaucoup de doutes et d’interrogations. Si le père fut sans aucun doute boulanger, dur à la tâche, ne ménageant jamais sa peine au service des villages successifs de résidence, dans la province espagnole de Valence, puis peut-être bien laitier, ne fût -il pas aussi – ou peut-être surtout – acteur de théâtre doué ayant décliné les propositions des plus grands, propriétaire d’un mystérieux pistolet, dépositaire de livres dépareillés et d’une boîte en fer-blanc dont les vieux papiers administratifs ne révèleront leurs nouvelles interrogations que bien plus tard, trop tard ?

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Les peupliers, regarde. Moi, je les regarde, bien sûr, ondoyer au-dessus de la clôture du terrain de football, perdre leurs feuilles, et puis il y a ce chien tout blanc ou presque qui fouille dans le conteneur à ordures. Odeur de nourriture âcre dans les sacs-poubelle, noirs, d’alcool bon marché, de traces de goudron sur le sentier qui mène au vieux pont. Les machines ont été là jusqu’il n’y a guère. Elles déversaient le bitume, les ouvriers égalisaient la surface visqueuse avec les ratissoires et une autre machine à rouleau compresseur laissait le chemin sans aucun nid-de-poule, pas un trou. Tu ne regardes pas les peupliers mais tu dis qu’à présent les voitures vont trop vite sur l’asphalte, et que le chien qui renifle les sacs-poubelle, un instant d’inattention et on le retrouvera mort. Tu ne parles jamais de la mort. Et maintenant tu le fais pour annoncer celle d’un chien qui bouffe les rats et tout ce qu’il peut trouver dans une benne à ordures. Tu marches sans prêter attention à ce que je te dis. Tu es quand même bizarre ce samedi matin. Les autres jours, pourtant, tu parles. Pas de la mort mais d’autres choses.

Publié en 2016, traduit en français en octobre 2018 par Georges Tyras à La Contre Allée, le dix-neuvième roman d’Alfons Cervera voit son narrateur s’escrimer largement en vain – mais avec quelle puissance d’acharnement ! – face aux béances laissées par une mémoire et par une imagination qui ne peuvent combler les silences et les omissions d’un père, sa vie durant. Obligé à la spéculation indicielle, c’est dans la confrontation avec les messages secrets de nombre de ses auteurs préférés, et dans la frustration résolue face aux impostures de la vie – quand bien même elles surviennent avec les meilleures intentions du monde, sans doute -, qu’il tente malgré tout de reconstituer un treillis de significations face aux instants gommés et aux significations échappées. Rafael Chirbes, Francisco Gonzalez Ledesma, Franz Kafka, Patrick Modiano ou Stefan Zweig, et bien d’autres, tentent de fournir à l’écrivain des pistes de salut ou des succédanés autorisant le deuil véritable, qui se dérobe. Croisant subtilement les brouillards géographiques locaux et les fumées mémorielles qui peuvent évoquer aussi l’art de Juan Benet, de « Tu reviendras à Region » à « Une méditation », il organise inlassablement, et pour notre grand bonheur de lectrice ou de lecteur, une poignante relation posthume nourrie de pudeurs et de sentiments, définitivement enterrée ou presque, par la sombre magie de l’un de ces arbres à infarctus chers au Christopher Boucher de « Comment élever votre Volkswagen ».

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Une Cotersa 125, sans son side-car, qui pourrait être celle de « Un autre monde ».

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Il est là. Plongé dans ses cahiers et ses magazines de cinéma. De l’autre côté de la frontière. Avec les bruits qui lui enflent la tête. De la même façon que toi tu sentais tourner la tienne les nuits de vertige. Le temps de mon frère s’est arrêté à ces petits matins de profond sommeil et de taches sombres sur les griffonnages de la mémoire. Je ne sais pas si tu le vois. Peut-être que lui te voit au plus profond de son voyage au centre de la terre. J’ai parfois songé à lui dire ce que je sais de tout ce que tu ne nous as jamais raconté. Mais je ne l’ai jamais fait. Il vaut mieux que sa tête reste à l’intérieur du cercle magique des cartes jouées contre personne. Sa tête et les nôtres, tu comprends, la tienne et la mienne. Les vertiges et la certitude qu’un jour tu as voulu parler mais que tu as décidé finalement de te taire à jamais. Je ris en songeant à ce vers terminal d’Álvaro de Campos : « J’ai besoin de vérité et d’aspirine. »

Hommage à un père par un écrivain hanté, certainement, hommage aussi aux résistances discrètes, viscérales, et au prix qu’elles paient lorsque le fascisme gagne, bien entendu, hommage au silence des lions déguisés en agneaux, lorsqu’une compréhension finale des raisons probables du peu de paroles semble se faire jour, « Un autre monde » est tout cela. Et il offre, en plus, une formidable leçon à propos du pouvoir heuristique de la littérature, une démonstration en actes (en écrits) de la manière dont elle nous permet de comprendre les mystères du monde, même le plus intime et le plus proche. Et la citation de Jean-Luc Godard, dans « La Chinoise », finement reprise par Alfons Cervera, résonne alors de toute sa sourde puissance : « Qu’est-ce qu’un mot ? Ce qui se tait. »

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