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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Austerlitz » (W. G. Sebald)

Exhumer le passé à partir de ses traces. Le roman vertigineux et admirable d’après la catastrophe.

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Dans cet ultime roman de W.G. Sebald publié en 2001, traduit en 2002 par Patrick Charbonneau pour les éditions Actes Sud, le narrateur part en voyage comme dans «Les anneaux de Saturne», pour échapper à un  malaise diffus, mû par une impulsion incompréhensible. En Belgique, après la visite du jardin zoologique d’Anvers et en particulier de son Nocturama, où des animaux «vivent leur vie crépusculaire à la lueur d’une lune blafarde», ses pas le conduisent dans la gare d’Anvers – lieu qui se confond dans son esprit avec le Nocturama – car les êtres humains y semblent rétrécis sous la hauteur extraordinaire de la verrière et portent sur leurs visages la même expression d’accablement que les bêtes du zoo.

W. G. Sebald sature son récit de signes pour diffuser un sentiment brouillé, écho de la confusion d’identité qui habite Austerlitz, l’homme que le narrateur rencontre ce jour-là dans la salle des pas perdus de la gare.
Muni d’un sac à dos et d’un vieil appareil photographique, Austerlitz prend des notes et photographie les détails architecturaux de l’édifice grandiose, ce qui fournit au narrateur un prétexte pour l’aborder. Dès cette rencontre, en 1967, première d’une série, il fait référence à leurs retrouvailles ultérieures, en 1996, soulignant d’emblée la temporalité discontinue du récit, à l’image de la mémoire d’Austerlitz, hantée et perturbée par les traces des événements et des souffrances passés. Ces traces, «innombrables lignes ténues sillonnant l’histoire», vont permettre  de dévoiler peu à peu le secret de la naissance et de l’enfance de Jacques Austerlitz.
Comme les animaux du Nocturama, Austerlitz, au regard marqué par les ombres de l’effroi selon le narrateur, tente alors de percer l’obscurité qui l’entoure, celle de son histoire.

«Des animaux hébergés dans le Nocturama, il me reste sinon en mémoire les yeux étonnamment grands de certains, et leur regard fixe et pénétrant, propre aussi à ces peintres et philosophes qui tentent par la pure vision et la pure pensée de percer l’obscurité qui nous entoure.»

Plan de la forteresse de Saarlouis.

Austerlitz, dont les connaissances en architecture forcent l’admiration du narrateur, s’intéresse à l’architecture militaire et souligne la prédominance, vers la fin du XVIIème siècle du plan en étoile des forteresses, qui est également celui du fort de Theresienstadt, transformée en «ghetto modèle» par les nazis et antichambre d’Auschwitz pendant la seconde guerre mondiale. L’architecture des lieux, gares, forteresse en étoile, dédale labyrinthique du palais de justice de Bruxelles, où le narrateur croise par hasard Austerlitz quelques mois plus tard, semblent être non seulement le sujet des recherches de celui-ci mais aussi un reflet de la structure de sa mémoire et du récit lui-même, lieux de désorientation ou d’enfermement, où vont se révéler les souvenirs enfouis.

«J’avais en vérité le sentiment que la salle d’attente où je me tenais, frappé d’éblouissement, recelait toutes les heures de mon passé, mes angoisses, mes aspirations depuis toujours réprimées, étouffées, que sous mes pieds le motif en losanges noirs et blancs du dallage était un échiquier étalé sur toute la surface du temps, sur lequel ma vie jouait sa fin de partie.»

Dans la gare d’Anvers.

Le sens des douleurs et des bonheurs passés associés aux lieux, initialement incompréhensibles pour un homme «autant prisonnier de la clarté de ses réflexions logiques que de la confusion de ses sentiments» va être dévoilé au fil du roman, avec l’identité et l’histoire d’Austerlitz, qui lui ont été cachées pendant toute sa jeunesse dans la maison isolée et sans joie d’un pasteur calviniste et de sa femme, au pays de Galles.

«Depuis mon enfance et ma jeunesse, reprit-il enfin en tournant de nouveau les yeux vers moi, j’ai ignoré qui j’étais en réalité. Avec le recul que j’ai aujourd’hui, je vois bien sûr que mon nom à lui seul, et le fait que ce nom m’ait été dissimulé jusqu’à ma quinzième année, aurait dû me conduire sur la trace de mes origines, mais j’ai aussi compris ces derniers temps pourquoi une instance située en avant ou au-dessus de ma pensée et œuvrant sans doute quelque part dans mon cerveau avec la plus grande circonspection m’avait toujours préservé de mon propre secret, m’avait systématiquement empêché de tirer les conclusions les plus évidentes et d’entreprendre les recherches voulues.»

En archéologue de la mémoire, le narrateur, double sebaldien, qui a tant d’empathie avec Austerlitz que leurs émotions semblent parfois se confondre, écoute et regarde pour, selon les mots si justes de Muriel Pic, «donner la parole aux ombres du passé en offrant sa propre voix» («W.G. Sebald – L’image papillon», Les presses du réel, 2009).

Portrait saisissant d’un déraciné érudit et vulnérable, remarquablement proche de ceux des «Émigrants», récit hypnotique placé sous le signe d’une infinie mélancolie comme «Les anneaux de Saturne», jeu de pistes littéraire traversé par le sentiment de l’énigme de l’identité et de la mémoire à la manière de «Vertiges», «Austerlitz» est un chef d’œuvre élégiaque à hauteur d’homme, contre l’inhumanité, la réappropriation progressive par touches et allusions du souvenir d’une histoire et des êtres fantômes, à rebours de l’effacement de l’histoire.

Une soirée événement consacrée à l’œuvre de W.G. Sebald sera organisée le 22 juin prochain à la librairie Charybde, en présence de son traducteur Patrick Charbonneau, de Muriel Pic et d’Hélène Gaudy.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Austerlitz » (W. G. Sebald)

  1. Winfried Georg Sebald, qui préférait être désigné sous WG Sebald, par haine de son double prénom, qui faisait trop penser à « un prénom vraiment nazi », introduisit des photos dans ses ouvrages sou forme de paysages, mais aussi de portraits personnels. Il mélange le tout avec des souvenirs, recherches et témoignages.

    « Les Anneaux de Saturne » traduit par Bernard Kreiss, (12, Actes Sud, 352 p.) est à la fois un roman, un journal intime, un récit de voyage et un essai. Il s’agit de récits de promenade à pied le long de la côte est de l’Angleterre, depuis la ville de Norfolk vers le Suffolk. Maisons en ruine, campagnes désolées, friches industrielles, et petites villes tristes. Le tout est entrecoupé de photos. En fait les anneaux de Saturne sert de métaphore pour des anneaux constitués de débris de satellites autour de la planète géante. Toute l’écriture de Sebald repose sur l’existence même de ses personnages. Mickaël Parkinson qui travaille sur Ramuz, meurt mystérieusement dans son lit. Sa collègue, fana de Flaubert ne se remet pas de sa mort. Un peu plus loin Michael Farrar, avec des rosiers, iris et viola, a réussi à avoir le plus joli jardin du Suffolk. Et puis le roman s’embarque sur des considérations historiques, qui vont de l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand à Sarajevo à Chateaubriand ou même Conrad. Bref un vagabondage.

    Dans « Les Émigrants », traduit par Patrick Charbonneau, (99, Actes Sud, 288 p.) on retrouve des exilés, juifs ou proches d’une famille juive, à travers quatre récits d’individus déracinés. Ils vivent en sursis dans un atelier envahi par la poussière et les objets accumulés. «Je vois les pièces vidées. Je me vois assis tout au sommet de la carriole, je vois la croupe du cheval, la vaste étendue de terre brune, les oies dans la gadoue des basses-cours et leurs cous tendus, et aussi la salle d’attente de la gare de Grodno avec, au beau milieu, le poêle surchauffé entouré d’une grille et les familles d’émigrants regroupées tout autour. ». Ils sont en Allemagne ou en Lituanie, et les femmes sont identiques « Je me demande quels pouvaient être leurs noms – Roza, Lusia et Lea, à moins que ce ne soit Nona, Decuma et Morta, les filles de la Nuit et leurs attributs, le fuseau, le fil et les ciseaux. ».

    Enfin dans « Austerlitz » traduit par Patrick Charbonneau (09, Actes Sud, 347 p.), WG Sebald nous narre la vie de Jacques Austerlitz, un homme hanté par d’obscur pensées, à la recherche de ses origines. Il faut reconnaitre que c’est un émigrant déraciné. Tout comme ceux du roman éponyme, sauf que lui est instruit, même érudit.

    C’est un point de vue un peu différent, écrit, il est vrai dans une autre optique, mais je crois qu’il convient de lire tout Sebald. Un dernier « Amère Patrie » traduit par Patrick Charbonneau (17, Actes Sud, 256 p.) vient de sortir, qui regroupe des articles sur la littérature autrichienne, au travers des diverses péripéties de la dernière guerre. Intéressants articles sur Kafka et Handke. A lire aussi ce qu’il dit sur Jean Améry, mais ceci est à lire en parallèle avec l’oeuvre de Paul Celan. Et quand on dit Celan, il faut comprendre aussi Ingeborg Bachmann et Max Frisch tout en ne négligeant pas les conversations avec Theodor Adorno et Ilana Schmueli. Ce qui fait un (très) gros paquet à lire d’un coup, j’en suis conscient. J’ai eu du mal à m’y atteler (sans compter que lire Paul Celan, c’est aussi relire les romantiques allemands tant les liens avec les actes nazis sont déjà en germe). Bref un gros pavé, dont il n’est pas facile de détricoter les ficelles. Mais si la littérature était un long fleuve tranquille, on ne lirait que les pavés à succès.

    Publié par jlv.livres | 30 mai 2017, 07:08

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Campo Santo  (W. G. Sebald) | «Charybde 27 : le Blog - 13 juin 2017

  2. Pingback: Les livres des libraires invités chez Charybde | Charybde 27 : le Blog - 23 août 2017

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