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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Le magasin de jouets magique » (Angela Carter)

En 1967, un brillant faux conte fantastique pour traduire le malaise intime d’une société britannique traversée de bouillonnements souterrains. Et tout autre chose encore.

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Comme le rappelait récemment (et avec sa ruse coutumière) le grand Iain Sinclair dans son « Quitter Londres », Angela Carter demeure aujourd’hui l’une des plus fascinantes romancières de la deuxième moitié du vingtième siècle, et pas du tout uniquement pour sa capacité à insérer des récits intimistes développant une féroce rêverie fantastique dans un cadre contemporain, souvent londonien ou jouant des marges suburbaines de Londres.

Publié en 1967 (et traduit en français en 1999 par Isabelle D. Philippe chez Christian Bourgois), « Le magasin de jouets magique » est son deuxième roman. C’est aussi l’un de ses plus courts et de ses plus étranges, et peut-être le plus subtilement dérangeant. Se refusant à affronter directement les ressorts fantastiques du conte, comme dans les fausses nouvelles de « La compagnie des loups » (1979), n’inscrivant pas son observation sociale minutieuse et alerte dans un foisonnement science-fictif comme dans « Les machines à désir infernales du Dr. Hoffman » (1972), ces 280 pages, inscrites presque frauduleusement dans une Angleterre des années 60 aux allures doucement intemporelles, développent une mécanique narrative implacable autour d’un coup du sort familial et du bouillonnement intérieur d’une sève adolescente.

L’été de ses quinze ans, Mélanie découvrit qu’elle était faite de chair et de sang. Ô mon Amérique, ma terre neuve ! Elle s’embarqua dans un voyage extatique, explorant tout son être, escaladant des chaînes de montagnes intimes, pénétrant la moite luxuriance de ses vallées secrètes : un nouveau Cortez, Vasco de Gama ou Mungo-Park de la physiologie. Des heures durant, elle se regardait, nue, dans la glace de sa penderie : elle suivait du doigt l’élégante structure de sa cage thoracique, où son cœur palpitait sous la chair comme un oiseau sous une couverture, elle retraçait la longue ligne reliant son sternum à son nombril (qui était une cavité ou une grotte mystérieuse) et frottait ses paumes sur ses bourgeons d’ailes, ses omoplates. Et puis elle se contorsionnait en tous sens, s’entourait de ses bras, éclatait de rire, parfois même faisait la roue ou marchait sur les mains par pure joie de vivre, surprise de sa souplesse, maintenant qu’elle n’était plus une petite fille.

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Quel meilleur moyen tragique, en effet, pour forcer l’accélération du passage à un âge adulte, horizon presque mythique, que de se retrouver brutalement orpheline, en charge de ses deux cadets, de quitter l’environnement familier de la grande demeure provinciale cossue et (désespérément ?) propre, pour l’atmosphère confinée et oppressante de la bicoque de l’oncle paternel, abritant son atelier de fabricant de jouets, et favorisant une promiscuité potentiellement redoutable, dans laquelle la saleté semble vouloir perpétuellement s’infiltrer ? Mariant avec grâce un environnement social subtilement actualisé de chez Charles Dickens, mais aussi des soeurs Brontë ou de Jean Rhys, projeté dans la tourmente sociale déjà en gestation dans les années 1960 (et c’est dans les détails domestiques uniquement que l’on pourra dater cette quasi-intemporalité), et l’atmosphère des contes cruels hérités des frères Grimm ou de E.TA. Hoffmann, c’est dans le secret de la fabrique obsessionnelle des marionnettes qu’Angela Carter nous invite à pénétrer pour assister à cet étrange processus de révélation photographique.

À l’époque où elle grimpait aux arbres, l’ascension ne lui eût pris que quelques minutes. Mais elle avait arrêté de grimper aux arbres quand ses poils avaient commencé à pousser et qu’elle avait cessé de porter un short tous les jours pendant les grandes vacances. Depuis ses treize ans, quand ses règles étaient apparues, elle avait eu l’impression d’être enceinte d’elle-même et de porter en son sein, mûrissant lentement, l’embryon de la Melanie adulte, sans connaître exactement la durée de sa gestation. Et, pendant cette période, monter dans un arbre risquait de provoquer une fausse-couche, et elle resterait alors pour toujours en rade dans l’enfance, un garçon manqué aux cheveux coupés ras. Mais il faut marcher quand le diable est à vos trousses.

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Lorsque Barbe-Bleue rencontre subrepticement les « Métamorphoses » d’Ovide, lorsque la passion des modèles réduits se fait l’écho de la vie rêvée (ou potentiellement cauchemardée) des marionnettes (et l’on songera certainement aux résonances que cette présence évoque, bien au-delà des créations inquiétantes d’Hoffmann, du côté de la A.S. Byatt du « Livre des enfants », du Thomas Ligotti de « Chants du cauchemar et de la nuit », de la Mélanie Fazi de « Miroir de porcelaine » dans le recueil collectif « 69 », de l’Antoine Bello de « Manikin 100 », dans « Les funambules », voire du Russell Hoban d’ « Enig Marcheur »), lorsque l’éveil de la sexualité et le bouillonnement intérieur d’une adolescente deviennent jeu sérieux et emblème de complexes transformations s’étendant en réalité bien au-delà des cellules familiales stylisées, la lectrice ou le lecteur saisira de manière particulièrement éclatante comment une autrice d’alors 27 ans parvient ainsi à créer un roman d’une force surprenante et d’une maturité rusée insoupçonnable, justifiant pleinement l’expression parfois galvaudée (mais certainement pas ici) de classique instantané.

– Mais où est la maison d’oncle Philip ? s’enquit Melanie.
– Sa boutique, vous voulez dire. Nous habitons au-dessus de la boutique. Là-bas.
Entre une bijouterie en faillite, condamnée par des planches, et une épicerie à la vitrine remplie de corn-flakes solaires se trouvait l’antre sombre d’un magasin, si chichement éclairé qu’on ne le remarquait pas tout de suite, comme s’il courbait le front sous le logement d’au-dessus. Dans la grotte, on distinguait les vagues contours d’un cheval à bascule et l’écarlate plus vif de ses naseaux dilatés, ainsi que des marionnettes aux membres raides, vêtues de couleurs chaudes et sombres et pendues à leurs fils. Mais le vernis brun du cheval et les tons prune et violets des poupées formaient un mélange si obscur qu’on ne voyait pas grand-chose.
Au-dessus de l’entrée, il y avait une enseigne : « Jouets Philip Flower. Farces & Attrapes » en lettres rouge foncé sur un fond chocolat. Fichée dans la porte, sous une carte sur laquelle était écrit « Ouvert » en italique, il y en avait une autre plus petite, une carte de visite, qui disait : « Francie K. Jowle. Violon. Quadrilles et gigues, etc. Une bouffée de la vieille Irlande. Disponible à la demande. Tarifs raisonnables. » Puis un trèfle et le message suivant au crayon : « Plus amples renseignements à l’intérieur ».
Finn poussa la porte, qui resta momentanément coincée sur un épais paillasson, comme si elle ne voulait pas les laisser entrer. Une sonnette tinta furieusement au-dessus de leurs têtes et, sur un perchoir près du comptoir, une perruche rose vif s’envola et poussa des cris perçants d’un air de défi. Mais elle était retenue par une chaîne à la patte et se calma vite, en battant des ailes. Il y avait un long comptoir de bois brun rouge ciré et, derrière lui, des étagères couvertes de piles de cartons et de nombreux colis multicolores de formes bizarres. Mais la lumière était aussi faible que celle de la vitrine, qui était séparée de l’intérieur par un rideau de velours marron poussiéreux. Il n’y avait personne dans la boutique, à part la perruche. Sur le comptoir reposaient un bloc-notes et un crayon-feutre.
« Bien sûr, pensa Melanie. Pour que tante Margaret puisse vendre des articles aux gens en inscrivant les prix, puisqu’elle est muette. »
Le mot « muette » sonna comme un glas dans son esprit.

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Angela Carter From the Fay Godwin Archive at the British Library

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À propos de charybde2

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