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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture bis : « Glose » (Juan José Saer)

Le roman rayonnant de la vie engluée dans la viscosité des récits, de la fragilité triomphant pourtant du doute, au long d’une rue argentine.

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Publié en 1986, traduit en français en 1988 par Laure Bataillon, le septième roman de l’Argentin Juan José Saer, longtemps introuvable dans notre langue, vient d’être réédité aux captivantes éditions du Tripode, qui poursuivent ainsi le salutaire travail de redécouverte de cet auteur essentiel, amorcé avec « L’ancêtre » l’an dernier.

Un matin de 1961, Leto rencontre dans la rue le Mathématicien, une relation plutôt distante, qui, rentrant tout juste d’un long voyage en Europe, lui propose de l’accompagner, pour discuter et échanger des nouvelles, le long de la rue San Martin où le propulse une course à faire.

De cette rencontre fortuite et légère, située apparemment à l’opposé des profondes retrouvailles ambulatoires orchestrées en foisonnement digressif à l’échelle du monde que propose avec tant de brio le « Moo Pak » de Gabriel Josipovici, Juan José Saer va pourtant, sous nos yeux incrédules, extraire toute la substance de notre douteuse appréhension du réel et de l’insigne fragilité du récit – et donc de la vie.

C’est, comme nous le savons déjà, le matin : et bien que cela n’ait aucun sens de le dire, étant donné que c’est toujours la même fois, une fois de plus le soleil, de même que la terre, à ce qu’il semble, tourne, a donné l’illusion peu à peu de monter, depuis cette direction dont ont dit qu’elle est l’Est, dans l’étendue bleue que nous appelons ciel, et peu à peu, après l’aube, après l’aurore, il est parvenu assez haut, mettons à la moitié de son ascension, pour que, à cause de l’intensité de ce que nous appelons lumière, nous appelions l’état qui en résulte, le matin – un matin de printemps où, une fois de plus, bien que, comme nous le disions, ce soit toujours la même fois, la température est montée, les nuages se sont dissipés, et les arbres qui, pour quelque raison, avaient perdu auparavant leurs feuilles se sont mis à reverdir, à refleurir une fois de plus, bien que, nous le disions, ce soit toujours la même, d’équinoxe en solstice, l’unique Fois, en la même, n’est-ce pas ? comme je le disais, nous disons « une » car il nous semble qu’il y en a eu plusieurs, à cause des changements que nous croyons, nous qui donnons des noms, percevoir – un matin de printemps, lumineux, qui se préparait depuis trois ou quatre jours déjà, depuis les dernières pluies qui ont nettoyé, dans un ciel chaque fois plus tiède et plus transparent, les ultimes traces de l’hiver. Leto ne se sent ni bien ni mal ; il marche, insouciant, dans le matin, au centre d’un horizon matériel qui lui envoie, en ondes constantes, des bruits, des textures, des brillances, des odeurs. Il est plongé dans cet horizon et il en est, en même temps, le centre ; si, soudain, il allait ailleurs, ce centre changerait de place.

Glosa

D’emblée, les cartes sont posées sur la table du récit : lectrice ou lecteur qui entre ici, abandonne toute certitude. Dans « Glose », chaque ligne d’écriture, chaque pensée intime et chaque bribe de dialogue sont comme autant, précisément, de commentaires dans la marge (le sens originel du mot « glose », qui retrouve tout au long du travail de Juan José Saer sa puissance heuristique et critique fondamentale), venant en permanence questionner, amender, réparer ou anéantir le réel – y compris le plus fiable ou le plus hors de doute – dont il serait en apparence question. Dans ces têtes pensantes et parlantes tremblent, agitées, d’insondables cathédrales, échafaudages complexes et incessants de suppositions, de préjugés, d’hypothèses et de calculs qu’il s’agirait de circonvenir dans l’authenticité de l’échange – si celui-ci pouvait se révéler n’être pas que presque pure illusion.

Le Mathématicien laisse persister un sourire indécis. Ses mocassins blancs semblent, de même que son bronzage, prématurés à Leto, mais il sait que le Mathématicien revient juste d’Europe courir les usines, les plages, les musées et les monuments avec la dernière promotion d’ingénieurs chimistes. Depuis qu’ils ont vu « La Dolce Vita », on peut plus les tenir, disait Tomatis la semaine précédente avec un dédain discret ; mais par ailleurs c’est Tomatis, selon ce que Leto a entendu dire par il ne sait plus qui, qui l’a surnommé le Mathématicien. Ce n’est pas un mauvais type, non, dit-il souvent, un peu snob tout au plus, mais, franchement, je ne sais pas quelle satisfaction malsaine il trouve aux sciences exactes. Tu as remarqué le ton qu’il prend pour te parler de la théorie de la relativité ? Déjà, de par sa taille, il a tendance à regarder le monde de haut. Mais après tout, comme je dis, c’est pas ma faute si en multipliant la masse d’un corps par le carré de la vitesse de la lumière on obtient l’énergie que donnerait la désintégration complète de ce corps ! Pendant quelques secondes, les deux jeunes gens, l’un bronzé, blond, grand, entièrement vêtu de blanc y compris les mocassins qu’il porte sans chaussettes, athlétique et massif, l’autre plutôt maigre, à lunettes, aux cheveux châtains abondants et bien peignés, dont on voit au premier coup d’œil que les vêtements sont de qualité moindre, demeurent silencieux à cinquante centimètres l’un de l’autre, sans froideur mais sans avoir non plus grand-chose à se dire, chacun plongé dans ses pensées comme dans un marécage intérieur qui contraste avec l’extérieur lumineux, et dont ils ne pourraient émerger que par un effort indescriptible, et où ils croient que l’autre ne risque pas de s’engluer ni jamais ne s’engluera, de par cette tendance à considérer ce qui nous est étranger à l’abri de nos impossibilités. Sans bien s’en rendre compte, Leto, qui, ne sachant que faire, porte la main à la poche de sa chemise pour en retirer ses cigarettes, sent qu’il est, pour quelque raison, exclu de beaucoup des mondes que le Mathématicien fréquente, que le Mathématicien est une espèce d’être solaire, appartenant à un système où tout est précis et lumineux tandis que lui, barbote dans une zone visqueuse et nocturne dont il peut rarement sortir, et cependant le Mathématicien, malgré sa tête élégante pleine de souvenirs récents et colorés de Vienne, d’Amsterdam, de Cannes, de Malaga et de Spoleto, regrette d’avoir été relégué dans les ténèbres extérieures pendant trois mois et que Leto, Tomatis, Barco, les frères Garay et  les autres aient profité de son absence pour mener la grande vie. Enfin, et tout en se concentrant sur l’acte d’ouvrir son paquet de cigarettes de façon à ne pas être obligé de lever la tête, Leto murmure : Et alors, l’Europe ?

L'anniversaire

Est-il vraiment fortuit que le centre du maelström invoqué par Juan José Saer soit occupé par un anniversaire (titre d’ailleurs retenu par Flammarion pour la première publication française de ce texte), celui du vieux sage, militant de gauche sulfureux, prénommé Washington ? Est-ce pure coïncidence si au centre de cette fête d’anniversaire qui n’a pu être que rapportée aux deux protagonistes, tous deux absents des lieux, on trouve des chevaux ayant pu ou non trébucher et des moustiques trinitaires à défaut d’être saints, ayant certes toutes les apparences d’anges sur des têtes d’épingles, mais englobant néanmoins la vache sacrée de l’imaginaire de la pampa, pour les uns, et le gidien pouvoir révélateur de l’absence inexorable d’acte gratuit, pour les autres ? Lorsque les temporalités et les réalités se télescopent « pour de bon », hors des échos des mémoires parcellaires ou fallacieuses, hors des récits intriqués de causalités inconscientes, deux objets suffisent à incarner toute la trame miraculeuse insérée par Juan José Saer dans le moindre interstice de cette « conversation » : un pantalon blanc immaculé et une capsule de cyanure, amenés à leur place en une cruelle intellection de la nécessité, finissent par en dire infiniment plus sur une société, argentine bien entendu – mais sans doute pas uniquement -, si apte à broyer individuellement et politiquement ses membres en quête d’humanité, que bien d’autres gloses contemporaines ne pourraient y parvenir, précisément.

Bien peu de romans parviennent aussi brillamment, totalement, à ouvrir un aussi vertigineux abîme philosophique et politique dans le cœur et l’esprit de la lectrice ou du lecteur, et à pratiquer cette chirurgie de haut vol insidieusement, anodinement, comme « mine de rien », tout en nous réjouissant de l’habileté virevoltante avec laquelle s’entrelacent le faussement futile et le mortellement grave, au long des 2 km 100 et des 260 pages de cette rue argentine. Ainsi, lorsque Jean-Hubert Gaillot, dans sa belle préface à cette édition, écrit : « Cette expérience de l’instabilité de la chose vécue, de la chose racontée, de la chose imprimée, Glose la procure au plus haut degré, tout en permettant au lecteur d’en observer les mécanismes en détail. », on ne peut que constater avec lui, à l’issue de la lecture, que, oui, on vient de refermer l’un de ces rares textes qui peuvent – réellement – changer la manière qu’a chacun de considérer sa propre existence.

Ma collègue et amie Charybde 7, grâce à qui j’ai découvert ce texte, est désormais présente sur ce blog, et parle merveilleusement de « Glose » ici. Guillaume Contré, qui était également présent en compagnie de Jean-Didier Wagneur et de Paul Bataillon à la soirée organisée à la librairie Charybde en hommage à Juan José Saer en général et à « Glose » en particulier (soirée que l’on peut écouter dans son intégralité ici) en parle également superbement ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

8 réflexions sur “Note de lecture bis : « Glose » (Juan José Saer)

  1. Une maison d’édition qui propose des textes assez atypiques. J’hésite parfois en lisant le résumé mais je crois que la curiosité est, avec eux, souvent récompensée.

    Publié par jostein59 | 15 avril 2015, 07:07
  2. Oui, nettement « atypique », mais des choses vraiment magnifiques en effet : Saer bien sûr, mais aussi, par exemple, Jacques Abeille, Gollarda Sapienza, Andrus Kivihrak, Kenneth Bernard, Edgar Hilsenrath, … Et les entendre parler de livres autres que les leurs est un vrai régal, qui donne un chouette aperçu de leur type de sensibilité littéraire : http://www.youtube.com/watch?v=_RXiJcSUluM

    Publié par charybde2 | 15 avril 2015, 08:41

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