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Je me souviens

Je me souviens de : « GB 84 » (David Peace)

La fin d’un monde social et politique en métal-jazz halluciné et obsessionnel. Un chef d’œuvre magique.

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GB 84

Découvert un peu par hasard en 2007, d’un auteur pour moi encore jamais lu, alors que je cherchais des romans pour soutenir les impressions vécues au visionnage du « Hidden Agenda » (1990) de Ken Loach, ce deuxième texte de David Peace, publié en 2004 (et traduit en français en 2006 par Daniel Lemoine chez Rivages), deux ans après le dernier tome du « Quatuor du Yorkshire », roman dense, lancinant, hypnotique, éprouvant et magique, fut, sans ambiguïtés, l’une de mes lectures les plus marquantes de cette année-là, et entrait d’emblée en force au cœur de mon panthéon personnel.

Pour faire vivre au lecteur l’écroulement final d’un modèle social et politique, d’un certain Welfare State né de 1945 et de cinquante ans de luttes ouvrières, David Peace raconte l’échec des grandes grèves des mineurs du Nord de l’Angleterre, en 1984-1985, comme l’évidente continuité du grouillement sordide qui irriguait déjà le Yorkshire, de sa corruption absolue face aux tueurs en série et aux avidités financières et immobilières, mais la raconte sur un mode bien personnel et pour tout dire assez extraordinaire : bribes hallucinées de narrations hystériques, entrechoquements sanglants et d’une dureté sans nom (entre coups des grévistes durs et machiavéliques assauts policiers), mantras que l’on se répète à soi-même pour se donner du courage, fortifier sa résolution ou se prépare à assumer l’abjection.

Pour montrer l’épuisement, l’éclatement, la faillite d’un monde ouvrier que le leader syndical Arthur Scargill, avec toutes ses intimes contradictions, finit par incarner dans ses derniers soubresauts, pour montrer la froide détermination d’élites conservatrices au service, avant tout, du big business et des propriétaires terriens, menées par une Margaret Thatcher alors au sommet de sa forme et de sa force, disposant à loisir des armes fournies par ses services spéciaux et ses forces de police désormais politisées, de la maîtrise des plus inventives manipulations noires, aux ordres d’une faction dominante, David Peace invente une symphonie sérielle et répétitive, explosive et désespérée, broyant ses personnages pourtant infiniment travaillés comme les fétus d’acier qu’ils sont en réalité, symphonie macabre dont le rythme et la dissonance indispensable évoquent le métal-jazz en fusion d’un John Zorn.

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Avec ce roman, David Peace démontrait à la fois qu’il est l’un des plus lucides analystes d’une dégradation peut-être inexorable de l’humain face à la course au profit, et l’un des très rares romanciers capables de mettre en scène authentiquement, avec un terrifiant brio et une inventivité langagière hors pair, le choc des obsessions individuelles et collectives, vitalement opposées, dans toute sa puissance.

Avec l’une des plus détonantes introductions dont un roman puisse rêver, éclairant le livre de sa flamme mortelle du début à la fin :

« Électricité…
Lumière crue de station-service. Vendredi 13 janvier 1984…
Elle porte une cigarette à ses lèvres, un briquet à sa cigarette.
Chien mort de faim devant chez son maître…
Il guette.
Elle avale la fumée, les yeux fermés. Elle la souffle, les yeux ouverts.
Il pique la sauce rouge et dense du flacon de ketchup en plastique.
– Début mars, dit-elle. Dans le South Yorkshire.
Il transforme la sauce rouge et dense en boule molle et sanglante.
Elle écrase sa cigarette. Elle pose une enveloppe sur la table.
Il écrase la boule entre ses doigts et son pouce…
Prédit la destruction de l’État.
Elle se lève.
Il ferme les yeux jusqu’à ce qu’elle soit presque partie. La puanteur toujours présente…
Le pouvoir. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici, et la règle du jeu de la rubrique « Je me souviens » est .

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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