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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « La descente de l’Escaut » (Franck Venaille)

Que trouve-t-on le long du fleuve ? Une immense marche en poésie pour convoquer la mémoire d’un monde.

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Venaille

J’allais Je marchais le long de cette nudité
apaisante Je fis un vaste usage de la solitu-
De et des marées, vivantes ô combien ! Je fus
celui qui s’interrogeait : cette aventure so-
litaire le long d’un fleuve qui ne me rejetait
pas Dites ! Était-elle vraiment agissante sur
le monde ?

C’est grâce à Claro, et à la scansion qu’il a su extraire avec régularité de Franck Venaille pour rythmer son extraordinaire memento mori, « Sous d’autres formes nous reviendrons », publié début 2022, que j’ai enfin franchi le pas, et dévalisé l’une de mes étagères pour me plonger dans cette poésie qui hantait mes projets de lectures depuis déjà un certain temps.

Et l’eau, dites ? Si vous pensez qu’il suffit d’une porte de cimetière pour l’arrêter, alors autant retourner à l’arrachage de vos pommes de terre marines. Je ne comprenais pas. Je ne saisissais rien. J’étais heureux / malheureux et j’en apercevais de fortes, de belles têtes qui, de tous temps, avaient su résister à la débauche, la pénurie, la facilité que sais-je ? Voici le corps social malade qui tousse, se mouche, se cabre, déchire l’ordonnance puisque nous sommes, désormais, sortis de l’aire de jeu. Misère. Je ne savais plus ce que je devais dire à ce fleuve très ambigu question pauvreté. J’étais arrivé là comme un ami. On fit de moi un roi et, les premiers jours surtout, personne ne remarqua ma bosse. Pourtant, elle m’avait gêné pour pénétrer, nuitamment ai-je dit, dans ce département. Usines vides. Closes sur un passé prestigieux me souffla le concierge. Nord ! Ça envoie ses enfants une journée dans les dunes. C’est plat, ce que c’est plat mais qui s’en plaindrait, eh, marcheur !

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Dans les bonnes conditions de température et de pression créatrices, la marche est une expérience poétique s’il en est. Loin toutefois des sentiers bucoliques, Franck Venaille, pour son dixième recueil, presque trente ans après « Papiers d’identité » (1966) choisit d’arpenter les berges d’un fleuve chargé d’histoire et d’industrie bien davantage que de nature inviolée : l’Escaut. Publié en 1995 chez Obsidiane (avant d’être réédité en 2010 dans la collection Poésie de Gallimard, en compagnie de son successeur de 2001, « Tragique »), le voici structuré, peut-être, comme le bassin versant même (en un improbable hommage à distance aux rêveries argumentées d’un Gary Snyder) du symbole aquatique millénaire des Flandres, française, belge et néerlandaise.

Rythmé d’affluents aussi soudains que brefs, prenant la forme de notations incisives laissant blanc l’essentiel de la page, le cours principal se développe avec une certaine majesté inquiète : le fleuve souvent jugé quelque peu paresseux, exposé qu’il est à l’influence de la marée jusqu’à plusieurs centaines de kilomètres en amont de son embouchure, est surtout riche aujourd’hui de ses friches industrielles (transformant en plusieurs occasions la marche elle-même, et son compte-rendu poétique, en exercices d’urbex avant la lettre), formant ici autant de sources et d’obstacles pour l’énergie créatrice fiévreuse – qui doit naître de l’eau, courante et, malgré tout, vive.

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Marcheur sentimental ! Toutes ces capitaineries, ces ports à investir, toutes et toutes ces écluses à ouvrir avec ta clé géante, ces douves que tu combleras dans la solitude des hommes de quart. Ô nous devons comprendre ce paysage, admettre ce qu’il offre d’étrange. Ô nous devons partir à la recherche de nos morts, de notre moi enfoui si gras dans la terre qu’il geint, la bouche pleine, nous terrifie avec sa face d’amant? Ici, c’est juste un souterrain d’où suinte l’eau blanche encore, la blessure première. Source ! Des marches à descendre. Une pierre rouge qui, jamais, ne déteint. Nous nous regardâmes. Déjà je savais qu’entre nous la ressemblance serait grande. Et j’eus peur. Des troupeaux entiers allaient-ils s’abreuver de ma substance même ? Un moment je le craignis. Le bois entier se pliait. Je devins feuille morte et forcément stagnante. J’étais pourtant là pour vivre, marcher, m’échapper et – hardiment – avancer toujours plus au nord. Ô paysage lunaire. Ô deuil. J’étais là, dans mes vêtements noirs, à écouter la fente gémir, se plaindre, avouer ses secrets. Marcheur sentimental ! Te voici lancé près de ce qui n’est encore qu’une frêle rivière. Déjà rêvant de l’embouchure. Et de la bouche magique sort l’eau très pure que tu vas suivre et qui peut, et qui doit (n’était-ce pas écrit ?) à jamais te régénérer. Quel sera le secret de l’eau ? Quels livres anciens lire pour s’approprier la connaissance ? Me voici : juste et indigne, taciturne et sensible, instable terriblement ! Moi. Faisant face à la matière même de ce qui va devenir fleuve. Moi. Pour guérir un peu ! Prévenir la mer si lointaine que je me suis mis en route. Ainsi. L’homme et la fente se regardent-ils tandis que des corneilles lisent leur acte d’alliance dans la transparence de la source. De là-haut. Ricanantes. Guettant le voyageur. D’abord, quel était le plus angoissé des deux quand ils se regardaient dans leurs yeux verts ? L’homme ? L’eau ? Il se fit un grand tapage de prémonitions diverses et chacun y alla de son acte manqué. Marcheur, je le suis. Marcheur, je progresse dans les souterrains du château, espérant ce rai de lumière qui m’enlèvera tous mes doutes. J’aimais cette béance. Ce fut immédiat. Elle annonçait blessures à venir, charpie, garrots, cette souffrance identique pour un comte de Flandre ou un berger niais. Tendresse des troupeaux ! Vous broutez sans douleur apparente des épines qui pourraient déchirer le géniteur qui perdure en moi ! Père des eaux. Père de ce silence qui enveloppe la sortie soudaine de ce liquide qui croît, s’élargit, cherche sa voie entre deux prairies et – devenu canal accueillera les péniches. Ô source ! Je te vis telle que tu m’apparaissais déjà dans mes rêves adultes. Dès lors, il suffisait dites-vous de suivre le courant ? Mais quand l’eau stagne, vers où se diriger ? Et puis : la source même était inondée ! J’allais. Je revins. Je repartis. L’eau s’écartait, m’encercla, sur le corps entier du marcheur se referma puis, très vite, de nouveau, s’ouvrit. Plus de bruit. Aucun murmure. Le crissement du vent dans les champs de betteraves. Et, très loin, la silhouette d’un journalier ivre de sucre et de blocs d’alcool. La source est calme et je le sais. Mais n’étais-je point parti pour vérifier cela ? La source. Et l’homme. Une dernière fois se regardèrent. Sans angoisse le marcheur plongea sa main malade dans l’eau de ce novembre de glace. Il ne se passa rien. D’ailleurs il ne s’est jamais rien passé. Quelque chose me dit qu’il est vain d’attendre qu’ici, enfin, l’on espère !

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« À de légers signes, je compris que le fleuve saisissait le sens de ma démarche » : il y a parfois une sensation paradoxale glissant vers le « Chant du monde » de Jean Giono, dans ce parcours, mais qui télescoperait les regards de Charles Baudelaire ou de Lambert Schlechter en s’approchant de son terme (« voici la grande, la large bouche édentée »), tandis que presque tout au long de ses méandres, le cours d’eau sera périodiquement ramené à sa condition de « grand corps malade ».

j’en appelai à ma fatigue ! que je calmais, trouvant ces mots que souhaitent entendre les enfants illettrés, ces esprits orphelins en tablier noir que j’aimais, ah ! comme ma propre enfance fut inquiète et songeuse

j’en appelai à ma fatigue ! je la vis tel un grand cheval bai crachant l’épais sang noir ô malédiction d’être cet homme fort et trop sensible, ô craquement des os, des ligaments, quand un simple talus devient montagne

j’en appelai à ma fatigue ! vous ai-je parlé du froid, du givre, de l’œil glacé qui, dans le ciel, me regardait, me consolait, m’avertissant pourtant que tout destin flotte, tournoie, par l’eau est aspiré et, bientôt : coule.

De l’autre côté du fameux dernier terrain vague qu’est la mer du Nord, n’était-ce pas la Tamise, sœur jumelle géologique de l’Escaut, qui servait de fil conducteur secret aux errances méthodiques du Iain Sinclair de « London Orbital », « London Overground » et « Quitter Londres » ? Chez Franck Venaille, lorsqu’il n’est pas encombré de déchets industriels, de cargaisons échouées, de bivouacs conquérants et de scènes de guerre civile (« Les soldats de la mer » d’Yves et Ada Rémy ne sont parfois pas si loin, non plus que « L’énigme des sables » d’Erskine Childers), le fleuve se retrouve enfin eau, entre Gaston Bachelard et Jacques Darras, enjeu de mythologies concurrentes, courante et stagnante, et peut alors accueillir au bout du chemin de halage (désormais purement métaphorique le plus souvent) la solitude qui l’accompagne (et que l’on se souvienne alors, à quelques dizaines de kilomètres à peine, du bord des canaux de Georges Rodenbach et de sa « Bruges-la-morte »).

De Franck Venaille, Claro écrivait tout récemment sur son blog (ici) : « l’errance de l’ancien enfant, par monts et rues, frotté ici aux berges d’un fleuve-mémoire, carambolé là dans le lacis d’un arrondissement natal, et la longe des phrases jetée dans le vide à venir, les stases dans la chambre des morts et des amours, le chœur des dernières cavales, et cette voix sans cesse s’éveillant à la nuit ». On ne saurait mieux décrire la magie d’une langue qui peut impunément orchestrer le télescopage toujours curieusement feutré (malgré les fréquentes exclamations) de registres d’écriture réputés incompatibles ou en tout cas disjoints, de mots qui ne devraient pas être là, et qui pourtant, conduisent bien, ensemble, où il le faut : « Et ce fut dès lors d’un pas incertain que j’entrai dans la danse ».

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Mais je vous écrirai encore : j’ai tant de choses à vous dire ! J’aime ces petits magasins qui regardent le fleuve. Il s’y vend de la dentelle, des abat-jour, d’anciennes cartes postales humides d’avoir trop approché les âmes des enfants morts enfermées dans des coffrets d’argent. Désormais – mais vous le savez – ce n’est plus ma langue. J’éructe des mots étranges venus de loin, de là-haut et qui, lentement, de village en village, sont venus à ma rencontre. Ma bouche est pleine de sable. Et ma langue est salée. Topografische kaart van België. J’y ai mes points de repère, annotant, soulignant, encadrant courbes du fleuve, lieux et paysages. j’avance et je coche. Tantôt il me semble progresser sur un terrain miné, tantôt entendre quoi ? Des anges, peut-être ! Verrai-je un phoque ? Un cygne noir ! Descendrons-nous en bande hurlante cette eau jamais soumise ? Oui, je vous écrirai. Cette carte, que je tiens serrée, vous indiquera l’endroit exact où je me suis envolé – dispersé ô décembre ! Pardonnez-le moi : je ne crains plus la mort. La formule vaut ce qu’elle vaut, mais quel bel exercice mental de – sans cesse – comparer la réalité de ce relevé à celle du fleuve ! Il naît de tout cela un modeste bonheur dont j’ai presque honte de souligner l’impact. Somptueux tout cela ! Somptueux comme ces tapis que l’on déroule pour recevoir idiots et saints. Je marche en parlant. Çà ! Qu’ici l’on s’exprime et peu importe en quelle langue ! Les mots craignent-ils la brume ? Ont-ils peur de ce livre ouvert : le brouillard ! Je fais ma guerre. J’attaque et viole ma langue maternelle. Je la regarde se balancer sur les gibets. D’où me vient cette fureur ? Me mettrais-je à haïr ma mère après l’avoir, tant de mois, portée ? Eau trouble. Écluses qui, d’effroi, se vident. Voici l’instant où se mettent en marche les péniches et cela me rappelle le départ d’une manifestation où domineraient drapeaux noirs jaunes et rouges. J’eusse dû m’engager comme soutier. Vivre dans la majesté du mazout. Ô grands arbres blancs ! Vos branches ploient sous une foule d’oiseaux fous. Croyez-moi bien : je sais parfaitement quel luxe m’accompagne, ne suis-je pas redevenu enfant ? Me voici organique au fleuve. Soutier, je suis, prenant des notes, écoutant vieilles et vieux parler. Soutier. Et sans état d’âme ! Je partirai. Le fleuve demeurera sur place. Mais je ne savais pas que tout, ici, serait si noir. La lumière semble tamisée par le diable lui-même. Grisaille. Cela n’empêche pas les enfants de se rendre à l’école, d’entasser leurs vélos à l’avant de la barque du passeur d’eau. Je perçois des rires. Et je poursuis ma route, sans douter, sans frémir, mettant mes pas dans les marques laissées par les fers des chevaux. C’est peut-être ce jour-là que j’osai me poser la seule question qui en vaille la peine : suis-je déjà venu ici, autrefois, tirant les péniches ? Vous m’avez bien compris : ai-je vraiment été cheval ? Il me vient une lente angoisse que je ne cherche plus à dominer. Elle flotte. On dirait de la gaze sur l’eau. La voici qui s’entoure de buée, de larmes oui de larmes. Ai-je été qui j’ai dit ? Mon père, peut-être, le sait. Mais comment oserais-je lui poser la question ? D’ailleurs, que répondrait-il ? Il faut aller plus loin dans le caveau, plus bas, hardiment dans la terre. Soutier, vous dis-je. Ah ! quel métier sain ! Les poumons s’encrassent mais, au moins, ils saisissent tout de la marche du monde. Père ! Hennissez donc, parfois, le soir, rien que pour me mettre sur la voie, rien que pour m’enlever un peu de ce poids d’anxiété qui m’écrase la poitrine. Je n’avais pas songé à la vase. Je n’imaginais pas que cela fût si noir. Les mots, comprenez-le, sont insuffisants pour dire et exprimer la chose. Ô, demain encore, pourtant, je vous écrirai !

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À propos de Hugues

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