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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Psychogéographie ! – Poétique de l’exploration urbaine » (Merlin Coverley)

Une somme introductive à la psychogéographie, littéraire et politique, indispensable.

x Psycho-Géographie

Publié en 2006, traduit (et adapté – la version française ajoute un contenu non négligeable, notamment sur la science-fiction et sur la scène française contemporaine) en 2011 aux Moutons Électriques  par André-François Ruaud, cet essai de l’Anglais Merlin Coverley est particulièrement précieux pour partir à la découverte d’une discipline passionnante, celle de la psychogéographie, même si l’approche proposée ici en est – avec bonheur – principalement littéraire et politique, plutôt que sociologique, anthropologique ou proprement géographique.

Avant une théorisation « officielle » par Guy Debord et les situationnistes, l’auteur propose une lecture des prémices du genre, de ses premiers représentants, revendiqués ou non, en se focalisant sur les deux villes ayant provoqué le plus l’enracinement flottant de cette littérature qui lit l’humain, le politique, la poésie ou le fantastique dans la soumission vagabonde aux lieux et aux paysages, ou à certains d’entre eux, méandres reflétant ou non quelque signification occulte, mais proposant presque toujours un certain sens caché possible.

Psychogéographie. Un terme qui est devenu étrangement familier – étrangement, car, en dépit de la fréquence de son usage, personne ne semble capable de vraiment définir ce qu’il signifie et d’où il provient. Les noms sont familiers eux aussi : Guy Debord et les situationnistes, Iain Sinclair et Peter Ackroyd, Jacques Réda et Will Self. Sont-ils tous impliqués ? Et si oui, dans quoi ? Parlons-nous d’un mouvement à prédominance littéraire ou d’une stratégie politique, d’une série d’idées new age ou d’un ensemble de pratiques avant-gardistes ? La réponse, bien sûr, est que la psychogéographie recouvre toutes ces choses et bien d’autres encore, qu’elle résiste aux définitions à travers une série mouvante de thèmes interconnectés, constamment remodelés par ses praticiens.

Coverley UK cover

(…)

L’idée d’une vie urbaine essentiellement mystérieuse et impossible à connaître immédiatement se prête à des représentations gothiques de la ville, et la tradition littéraire des écrits de Londres constitue l’une des prémices de la psychogéographie. Une tradition qui inclut des écrivains tels que Defoe, De Quincey, Robert Louis Stevenson et Arthur Machen, peintres d’un tableau uniformément sombre de la ville comme lieu de crime, de pauvreté et de mort. De fait, le crime et la mauvaise vie en général demeurent une constante de l’enquête psychogéographique, et la renaissance récente de la psychogéographie est soutenue par une résurgence similaire des formes gothiques. Sinclair et Ackroyd sont d’excellents représentants de cette tendance à dramatiser la ville comme le lieu d’un imaginaire sombre. En France, un auteur comme Jacques Yonnet s’évertua à débusquer le merveilleux et le surnaturel derrière les apparences du vieux Paris. Cette obsession de l’occulte s’allie avec un « esprit antiquaire », qui considère le présent à travers le prisme du passé.

(…)

Tels sont donc les courants principaux dont s’occupe la psychogéographie et que révèlent les traditions esquissées dans ce livre : l’acte de l’errance urbaine, l’esprit du radicalisme politique, alliés à un sens ludique de la subversion et gouvernés par une enquête sur les méthodes par lesquelles nous pourrions changer notre relation à l’environnement urbain. Le projet psychogéographique est également teinté d’occulte, et il déterre le passé pendant qu’il enregistre le présent.

Après une introduction particulièrement claire, l’auteur nous invite d’abord à parcourir Londres et sa « tradition visionnaire », aux côtés de Daniel Defoe, de William Blake, de Thomas De Quincey, de Robert Louis Stevenson, d’Arthur Machen, d’Alfred Watkins ou de Peter Ackroyd.

Il nous emmène ensuite à Paris pour assister à « l’avènement du flâneur » en compagnie d’Edgar Allan Poe, de Charles Baudelaire, de Walter Benjamin, de Xavier de Maistre, d’André Breton, de Louis Aragon, d’Eugène Atget, de Léon-Paul Fargue (« Le piéton de Paris », 1932), de Jean-Paul Clébert (« Paris insolite », 1952), de Robert Giraud (« Le vin des rues », 1955) ou de Jacques Yonnet (« Rue des maléfices », 1954), ces trois derniers développant notamment une approche unique du monde épique et sordide des clochards parisiens, trente ans avant qu’ils ne deviennent, pour beaucoup d’entre eux, des faits statistiques sous l’appellation de « SDF ».

merlin1

Merlin Coverley

Vient ensuite le moment de se pencher sur le situationnisme, sur sa définition « officielle » de la psychogéographie comme science politique, de ses précurseurs tels Ivan Chtcheglov jusqu’à la bible constituée par les textes dédiés de Guy Debord, au démarquage d’avec le surréalisme, à la volonté de doter l’approche d’outils spécifiques soigneusement définis en y incluant toutefois un volontaire flou presque poétique. L’auteur documente soigneusement l’échec du situationnisme à produire de la matière illustrant sa théorie psychogéographique, et évoque ses ramifications dans le travail de Michel de Certeau et dans les textes plus récents défendant une pratique particulière de la marche à pied.

La quatrième et dernière partie, consacrée à « La psychogéographie aujourd’hui » souligne le rôle de J.G. Ballard et d’une certaine science-fiction qu’il inspire comme point de transition entre les époques et les approches (en y joignant les trop méconnus – sur ce sujet – Californiens que sont Fritz Leiber, Lisa Goldstein et Ernst Callenbach) , pour aboutir au renouveau porté par Iain Sinclair, puis aux variations conduites par Peter Ackroyd, Patrick Keiller, Stewart Home ou Will Self, et aux représentants français contemporains que sont, chacun à leur manière, Jacques Réda, Eric Hazan, Pierre Marcelle, Philippe Vasset (avec par exemple « Un livre blanc » en 2007 ou « La conjuration » en 2013), voire sous certains aspects Roland C. Wagner. Il faudrait y ajouter désormais Xavier Boissel dont le « Paris est un leurre » (2012) ou le « Autopsie des ombres » (2013), parus postérieurement à cette édition française de l’ouvrage de Merlin Coverley, mériteraient absolument d’y figurer.

Un ouvrage passionnant et une adaptation française remarquable, dont le seul défaut, finalement, serait la profusion de lectures enthousiasmantes qui en découlent naturellement, sympathique calvaire pour lectrices et lecteurs déjà « surchargé(e)s ».

Une très bonne recension de la version originale, lue par Julien Bielka en 2010, se trouve ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

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