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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Étoile distante » (Roberto Bolaño)

Traque littéraire et désespérée d’un médiocre poète officiel et d’un authentique tueur appointé du régime fasciste chilien.

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Etoile distante

Publié en 1996, traduit en français en 2002 par Robert Amutio chez Christian Bourgois, le cinquième roman de l’exilé chilien Roberto Bolaño, son premier apparu dans notre langue, constitue à plus d’un titre le pont parfait entre « La littérature nazie en Amérique », parue alors quelques mois plus tôt, et « Les détectives sauvages », son premier « gros » roman, qui paraîtra en 1998.

Quelques années avant le coup d’État de septembre 1973, à Concepción, troisième ville du Chili, un petit groupe d’étudiants fréquente deux ateliers de poésie à l’Université. L’un d’eux – que l’auteur appelle malicieusement du deuxième nom de famille du président chilien démocrate-chrétien ayant succédé à Aylwin en 1994, après le « retour à la démocratie » de 1990 – se distingue, dénote, surprend les plus observateurs de ses camarades par un je-ne-sais-quoi de différent ou de subtilement inapproprié, à la fois séduisant et vaguement inquiétant, discret et comme sûr de sa force (que nul ne saurait alors qualifier).

Au moment du coup d’État, il se révèlera en effet, et pour le malheur de plusieurs de ses collègues, fort différent – et seul un très patient travail d’enquête de la part du narrateur et de son meilleur ami pourra éventuellement tenter de reconstituer les tenants et les aboutissants de cette « différence ».

La première fois que j’ai vu Carlos Wieder ce devait être en 1971 ou peut-être en 1972, du temps où Salvador Allende était président du Chili.
À cette époque-là il se faisait appeler Alberto Ruiz-Tagle et fréquentait parfois l’atelier de poésie de Juan Stein, à Concepción, la capitale du Sud, comme on dit. Je ne peux pas dire que je le connaissais bien. Je le voyais une ou deux fois par semaine, quand il venait à l’atelier. Il ne parlait pas énormément. Moi oui. La plupart de ceux qui venaient parlaient beaucoup : pas seulement de poésie, mais de politique, de voyages (et personne n’imaginait en ce temps-là ce qu’ils seraient plus tard), de peinture, d’architecture, de photographie, de révolution et de lutte armée ; cette lutte armée qui devait nous amener des temps nouveaux et une vie nouvelle, mais qui, pour la plupart d’entre nous, était une sorte de rêve ou, plus exactement, une sorte de clé qui nous ouvrirait la porte des rêves, les seuls qui justifiaient la peine de vivre.

Estrella distante

Documenter le passage sur cette Terre chilienne et sud-américaine, écrasée par les fascistes de Pinochet, de ses alliés, de l’opération Condor et de ses clones officieux, de l’infiltré étudiant Carlos Wieder alias Alberto Ruiz-Tagle, de sa fascination pour une poésie médiocre mais écrite en lettres de sang et de feu, dans la chair de victimes bien plutôt que dans l’air ténu où évolue l’avion de celui qui se révèle d’abord un pilote de la Force Aérienne, ensuite un tueur compulsif, enfin un esthète du Mal, vraisemblablement bien peu doué pour la partie esthétique : c’est dans cette quête patiente, morbide et quelque peu insensée que Roberto Bolaño nous entraîne avec fougue et minutie.

Comme souvent chez l’auteur, peut-être le plus subtilement politique de tous ceux ayant su intégrer intimement les outils et les motifs en miroirs de Jorge Luis Borges, cette traque prend la forme sinueuse du recueil d’informations de deuxième ou de troisième main, de témoignages potentiellement contradictoires, de la construction d’apparentes digressions, de l’élaboration de masques, de reflets et de doubles, qui, semblant d’abord se dérober, enrichissent peu à peu, au contraire, et finissent par révéler l’objet de cette approche résolument inversée d’un anti-Almotasim.

C’est notamment par la reconstitution presque impossible du destin des deux « véritables » poètes initialement présents, Juan Stein et Diego Soto, de leur trajectoire lumineuse assaillie par les ombres, que le narrateur et son complice de toujours, Bibiano O’Ryan, parviennent peut-être le mieux à saisir l’essence de l’immonde Wieder et de son étroit mélange de folie personnelle et de pleine intégration aux honneurs d’un système conçu tout entier pour broyer les faibles qui ne courberaient pas suffisamment l’échine et les opposants même très discrets.

Etoile distante 2

Le jour où on ne le vit plus déambuler dans les rues de Concepción, ses livres sous les bras, toujours mis avec soin (au contraire de Stein qui s’habillait comme un clochard), sur le chemin de la faculté de médecine ou en train de faire la queue devant un théâtre ou un cinéma, quand il s’évanouit dans l’air enfin, personne ne le regretta. Pas mal de gens se seraient même réjouis de sa mort. Non pour des raisons strictement politiques (Soto était un sympathisant du parti socialiste, mais seulement cela, un sympathisant, même pas un électeur fidèle, je dirais que c’était un gauchiste pessimiste), mais pour des raisons d’ordre esthétique, pour le plaisir de voir mort quelqu’un de plus intelligent et de plus cultivé que soi, et à qui manque la finesse sociale de le cacher. Écrire ceci maintenant peut passer pour un mensonge. Mais c’était ainsi, les ennemis de Soto auraient été capables de lui pardonner même ses mots les plus acerbes ; ce qu’ils ne pardonnèrent jamais, ce fut son indifférence. Son indifférence et son intelligence.

Quête emblématique, matrice d’un travail harassant de fouille sous les décombres épars d’une civilisation, rage poétique intacte malgré les vicissitudes, statut jusqu’au bout ambigu de la littérature – hésitant encore et toujours entre construction de bouffées déraisonnables et précieuses d’optimisme d’une part, et enregistrement des dégâts en se rendant à un pessimisme fatal et définitif, d’autre part : « Étoile distante » synthétise peut-être mieux que toute autre œuvre de Roberto Bolaño son obsession poétique et politique, son désespoir intime lancé à l’assaut et au défi de la cruauté qui surplombe, même si « Les détectives sauvages » ou « 2666 » en fourniront des facettes copieusement plus amples et plus complexes. Il n’est ainsi pas surprenant que ce soit sur cet astre hors de portée que se soient appuyés au premier chef Éric Bonnargent et Gilles Marchand pour réussir leur magnifique pari, leur labyrinthe en forme de jeu de l’Oie, leur hommage flamboyant sachant ne pas se limiter à cela, tout ce qu’est leur « Roman de Bolaño » (ici et ). Et le moment venu, au prix sans doute de quelques « spoilers », chacune et chacun se devra aussi de lire la conférence consacrée à l’auteur par André Rougier, qui met si justement en évidence la place centrale de cette « Étoile distante ».

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RB par Pincio

Roberto Bolaño, par Tommaso Pincio.

 

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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