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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Nous sommes de grands chiens bleus » (Laurence Albert)

Vingt textes courts pour saisir des moments-clé de passés et de présents, avec tendresse et ironie.

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La route crevait le paysage. Je m’étais trompée à un embranchement et ne cherchais plus à atteindre ma destination initiale. Je roulais. J’avais ouvert les vitres de la voiture malgré la fraîcheur. L’air entrait violemment et faisait pleurer mes yeux. À l’horizon miroitait la ligne de la forêt. Je voulais juste m’enfoncer dans la campagne, faire le vide, faire le plein. (« Nanosecondes d’éternité »)

Que ce soit dans leurs anthologies collectives de nouvelles (on se souvient toujours avec émotion, parmi bien d’autres et pour n’en citer que deux brefs exemples, du récent « Petit ailleurs », ou bien du plus ancien « Terminus ») ou dans leurs recueils individuels (toujours pour n’en rappeler que deux : le « À pleines dents la poussière » de Stéphane Le Carre en 2014, ou bien le « Noche triste » de Stéphane Monnot en 2012), les éditions Antidata nous proposent régulièrement de véritables régals, pour amatrices et amateurs de littérature en général, et de forme courte en particulier. Ces vingt textes de Laurence Albert, parus en février 2018 avec une série d’illustrations d’Emmanuel Gross, ne font pas exception à ce qui se dessine au fil des années comme une règle : très courts (un ou deux paragraphes, parfois) ou un peu plus longs (quelques pages), ils véhiculent tous un délicat mélange de surprise et d’émotion, une curieuse touche d’émerveillement et de tendresse même au cœur du malheur et de l’ironie du sort – cruelle et grinçante.

On débouche le vin et on prend de grandes rasades qui diffusent de la chaleur à l’intérieur. On parle du temps qu’il fait, des gens pressés dans les rues, calfeutrés chez eux, de l’amitié qui fait chaud au cœur, de quelqu’un ou de quelqu’une plus loin, dans une autre ville, à qui il serait arrivé quelque chose qu’on commente avec délice comme on sucerait un berlingot. On regarde le feu, religieusement, avec respect et reconnaissance. On se souvient d’autres feux, des grandioses de la fête de la Saint-Jean, des odorants dans la grande cheminée où grillent les châtaignes, des ronronnants dans les poêles en fonte des grands-mères.
À la lueur des flammes, Dina a les yeux qui brillent et ses pommettes hautes se colorent de mordoré. Elle a dû être autrefois d’une beauté bouleversante. Maurice qui la connaît depuis toujours s’en souvient. Ce n’était pas juste une fille jolie ou bien faite, non elle avait quelque chose qui vous remue tout au fond. Une beauté chaude et mystérieuse de princesse Inca. Aujourd’hui encore, si les circonstances s’y prêtaient, ce serait une sacrée belle femme. J’essaye de ne pas la fixer trop longtemps – elle n’aime pas ça -, et je remonte le col crasseux de mon manteau en jurant contre le froid. (« Au coin du feu »)

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Dans cette quête patiente pour saisir l’importance a posteriori d’un instant fugace, arraché au passé et à ses souvenirs, ou alors même qu’il survient, « Nous sommes de grands chiens bleus » peut s’appuyer sur une langue d’une belle fermeté, maniant aussi bien l’ellipse que le zoom, dans des moments d’intimité absolue (« Nanosecondes d’éternité », par exemple) ou de reconstruction presque baroque (« Minuscule Atlantide », spectaculaire), de poids familial à assumer (« Notre père qui est à l’HP ») ou d’éducation par le paradoxe (« Monsieur Weber, Baudelaire et moi »). UN recueil que l’on a d’emblée joie à reparcourir, à peine le livre refermé pour la première fois, pour retrouver cette tonalité si particulière qui unit l’ensemble, à travers des thèmes et des registres pourtant si variés.

Thé au citron
Toutes les choses importantes ont été dites autour d’une tasse de thé, chaque événement marquant en a été précédé, accompagné ou suivi.
Lorsqu’ils voulaient se parler, ils se préparaient du thé. L’eau frémissante dans la bouilloire donnait le signal. Elle le prenait avec une rondelle de citron que, tout au long de la conversation, elle écrasait avec sa cuillère pour en extraire le jus. Plus l’échange était pénible, plus elle maltraitait la rondelle de citron. Qu’elle finisse dépouillée de toute sa pulpe et sectionnée en plusieurs endroits, signifiait qu’il se tramait quelque chose de grave.
C’est ainsi qu’en interrogeant le fond d’une tasse, j’ai compris que cette fois-ci mes parents allaient vraiment se séparer.

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À propos de charybde2

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