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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Au-delà des halos » (Laurent Banitz)

Neuf incisions poétiques du presque ordinaire, du résolument improbable, du vicieusement fantastique.

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Halos

Publié en octobre 2015 chez Antidata, spécialistes joueurs et enthousiasmants de l’écriture et de l’édition en forme courte (si vous ne les connaissez pas, jetez vraiment un œil à leurs superbes anthologies collectives thématiques, comme « Douze cordes » (la musique), « Temps additionnel » (le football), « Version originale » (le cinéma), « Jusqu’ici tout va bien » (les phobies), ou encore « Terminus » (la fin)), ce recueil de neuf nouvelles de Laurent Banitz nous permet de retrouver avec une certaine délectation, après les volumes entièrement consacrés à Stéphane Monnot (« Noche triste », 2012) et à Stéphane Le Carre (« À pleines dents la poussière », 2014), l’auteur des excellentes « Portier de nuit » (dans « Temps additionnel »), « Rencontre avec X » (dans « Version originale », nouvelle que l’on retrouve ici), « Ciel dégagé sur l’ensemble du trajet » (dans « Jusqu’ici tout va bien »), et de la magnifique et glaçante « Au signal sonore » (dans « Terminus »).

Comme il nous l’avait déjà montré dans ces quatre échantillons, Laurent Banitz manie redoutablement l’art du paradoxe glaçant, de la fenêtre incidemment ouverte sur un fantastique incongru ou absurde, qui pourrait – ou même devrait – être effrayant, affolant, glaçant, mais qui, par l’effet d’une poésie apaisée s’infiltrant partout, parvient à un précieux essentiel : être joliment perturbant et offrir tout le pouvoir de l’indétermination.

En dehors de « Rencontre avec X » (déjà évoquée à propos de « Version originale »), du « Divan mutique », folle variation sur l’art de la thérapie psychiatrique, de l’auto-analyse et de l’illusion obsessionnelle, de « De l’insecticide dans le confessionnal », confrontant avec malice et fatalisme un ex-prêtre ouvrier gentiment résigné à l’improbabilité du sacerdoce et du destin, et de « Ubiquité en salle obscure », où le cameo et le clin d’œil filmique hitchcockiens prennent tout à coup une dimension terrible, mes cinq préférées dans ce recueil parcourent toute la diabolique palette de l’auteur.

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« Je peux mourir en souriant », qui évoquera pour certains connaisseurs le « Désert américain » de Percival Everett, introduit avec ferveur une curieuse poésie désenchantée et toute de discret humour noir dans le fait de mourir, ou plutôt de n’être plus vivant. « Céphalées », par delà son écho avec un épisode fameux du « Ranxerox » de Liberatore et Tamburini, introduit une monstrueuse et pourtant douce folie lorsqu’un infirmier rencontre l’amour au détour d’un pavillon de banlieue. « Tripes et boyaux » est sans doute l’une des plus saisissantes mises en scène de l’obsession s’emparant du réel que je connaisse, avec en prime un bel air fugace d’hommage à Jacques Tardi et à son « C’était la guerre des tranchées ». « Un âne plane », réussissant la prouesse de réunir Alain Bashung et Claude Sautet l’espace d’un tonneau automobile de moins de trois secondes, est d’une beauté mortelle et éclatante, soleil piqué d’une vie qui ne défile pas tout à fait, mais s’échappe indéniablement, vers un azur incertain.

Flâner dans les allées de la nécropole fut comme une nouvelle naissance. Des heures durant, je vagabondai au gré de mes pensées et des changements de lumière, entre les vieux marbres et les tumulus de terre meuble, encore frais du contact de la pelle et des larmes des vivants.
Je me fondis petit à petit dans la matière même du cimetière, sentant monter en moi les parfums de la terre, l’humidité des fleurs, la fraîcheur des pierres.
L’heure était venue de tourner définitivement la page de mon existence rabougrie. Le temps était maintenant de mon côté, bienveillant et protecteur. Bercé de cette pensée consolante, j’arrêtai finalement mes pas devant la tombe de Guillaume Apollinaire, plongée dans la pénombre. (« Je peux mourir en souriant »)

Ne pas y penser. Ne pas les regarder. Rester concentré sur les gestes à faire. Bien repérer l’endroit où je vais piquer, dans le gras de la cuisse.
Je pince la peau, non je vais devoir recommencer. Il faut que j’arrête de trembler. Respire. Ne réfléchis pas. Voilà, c’est mieux, l’aiguille s’enfonce. Je sens un léger tressaillement, puis une longue expiration, signe de détente. Je tamponne la plaie, l’œil fixé sur la petite goutte de sang qui perle à l’endroit où l’aiguille a pénétré. Je referme ma trousse d’un coup sec. Je me lève, les yeux toujours baissés et me dirige vers la porte. Je marmonne un au revoir à demi étranglé.
« Vous vous habituerez ».
Je ne veux pas savoir qui a dit ça. Je veux seulement partir d’ici. (« Céphalées »)

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Ce n’est qu’une semaine plus tard que j’ai été rappelé. Il faudrait que vous reveniez, docteur, m’avait-elle dit. Mais cette fois, j’ai posé mes conditions. Pas question que je me déplace à nouveau sans examiner le patient. J’attendais aussi qu’on m’en dise un peu plus. Le tableau qu’on m’avait dépeint lors de ma première visite était pour le moins vague. Tout ce qu’elle m’en avait dit, c’était que le mari n’était plus reparu à son domicile depuis cinq à six semaines. Mais les détails demeuraient confus. Il passait ses nuits dehors, tout seul autant qu’on pouvait en savoir. Au village, on commençait à parler. On rapportait des comportements étranges, des déambulations nocturnes, des soliloques incompréhensibles. Des plaintes avaient été déposées pour on ne savait quelles raisons obscures. On parlait d’un fusil. Je devais le voir pour démêler tout ça et déterminer si la médecine avait un rôle à jouer dans ces divagations campagnardes. (« Tripes et boyaux »)

La route vient de disparaître de mon champ de vision.
C’était pourtant une belle ligne droite, un beau trait de règle dans le paysage. Le genre de route dont on ne sort que pour de mauvaises raisons.
Des heures durant, elle a défilé sous mes yeux brouillés par la fatigue. Et par quelques perles salées au bord de mes paupières. De la sueur, évidemment. Pourquoi aurais-je été triste, en ce jour où je devais te retrouver ? Je ne doutais pas d’y arriver, même si tu avais pris quelques heures d’avance. Je savais que j’étais sur la bonne route. Plein sud.
Il y a des serments que l’on n’oublie pas. Celui-là m’aurait mené au bout du monde, là où j’espérais que tout finirait un jour.
Sans doute ai-je roulé un peu trop vite. Préjugé de mes forces.
Mais je ne regrette rien. Le jeu en valait la chandelle. (« Un âne plane »)

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Au sommet de ce recueil, à mon sens, le miracle que constitue « Le cercle » nous regarde de son œil tendre et froid. C’est sans doute cette nouvelle qui incarne encore mieux que les huit autres cet étrange halo qui entoure la lumière crue braquée brutalement sur l’improbable, le terrible, le dérangeant, pour nous forcer, en effet, à voir au-delà, et à parcourir avec l’auteur le territoire inexploré qui s’ouvre alors, même fugitif, instable et poignant.

Après ça, il s’était assoupi une première fois. Cela, il s’en souvenait parfaitement. En se réveillant, au sortir de ce rêve où il cherchait Igor dans l’obscurité, ses yeux s’étaient posés à nouveau sur le cercle, éclairé par la douce lumière de cette après-midi automnale. Il avait dû s’écouler environ une demi-heure avant le retour du grand type aux lunettes rondes. La scène s’était répétée à l’identique, même impassibilité de part et d’autre, même attitude de résignation, même air de calme autorité du toubib. Il avait suivi du regard le couple étrange formé de cette femme un peu forte, élégamment vêtue, qui suivait d’un pas lent mais régulier la haute silhouette en blouse blanche, jusqu’à leur sortie du parc. Ils n’étaient plus que cinq.

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Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici. Par ailleurs, Laurent Banitz et tout l’équipe d’Antidata seront à la librairie Charybde, le mardi 10 novembre prochain à partir de 19 h 30, pour fêter le lancement de ce recueil.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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