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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Sanguines » (Pascale Pujol)

Rituels de domination et interdits subtils autour des imaginaires multiples du sang menstruel.

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Autrice découverte relativement récemment ici, par deux belles nouvelles insérées dans les anthologies collectives Antidata « Parties communes » (2016) et « Petit ailleurs » (2017), Pascale Pujol nous offre son deuxième recueil de nouvelles, toujours chez Quadrature, trois ans après « Fragments d’un texto amoureux », son roman « Petits plats de résistance » s’étant intercalé entretemps.

Entre rituels sans âge, interdits millénaires et survivances chamaniques contemporaines, elle nous propose douze nouvelles nourries au sang menstruel, abordé, saisi et malaxé depuis quasiment tous les angles possibles, témoignant d’une étonnante capacité à varier les registres d’écriture et les résonances sociales, politiques et poétiques en la matière. Là où Anne-Sylvie Salzman et ses magnifiques « Dits des xhuxha’i » (2015) creusaient en puissance une approche anthropologique de l’interdit et de ses dimensions réputées sorcières, Pascale Pujol joue et virevolte aux frontières du futile et du dramatique, de la projection coupable et de l’incompréhension fondamentale entre les êtres jouets de leurs préjugés et de leurs acquis.

Ce matin, je suis assis dans le métro face à une jeune femme qui se maquille. Je détourne le regard, agacé par ces gestes intimes et légèrement vulgaires, cette façon de lever à peine le menton et d’entrouvrir les lèvres pour en dessiner le contour avec un crayon, d’en colorer la pulpe au pinceau puis de les presser en un obscène simulacre de baiser. Elle prend son temps, en s’aidant d’un minuscule miroir de poche qu’elle tient entre nous, et les coups de frein ne font pas trembler sa main. Je détourne le regard, en effet ; mais non sans l’avoir d’abord observée à loisir, entre désir et répulsion. Avant de maquiller ses lèvres, elle a poudré son visage d’une main experte, d’abord avec un pinceau, puis avec une petite éponge dont elle a caressé son front, l’arête de son nez et son menton. Ensuite, elle a tracé un long trait noir sur ses paupières et épaissi ses cils d’un geste patient avec une petite brosse à mascara, aboutissant à ce que ma mère appelait un regard de gitane. Tous ses accessoires d’ensorceleuse, elle les tire d’une petite pochette en velours pourpre, nichée dans son sac béant posé sur ses genoux : entre rouges à lèvres et crayons, poudriers et pinceaux, les tubes de coton irisés de deux tampons accrochent la lumière. (« Vernis à ongles »)

Qu’elle conjure des rituels oubliés droit issus de quelque bocage intemporel (« Magie rouge »), qu’elle mette en scène l’art étrange du démonstrateur spécialisé de supermarché s’emparant du tabou pour le retourner (« Monsieur Ragnagnas »), qu’elle exhume une empathie bienvenue dans de douloureuses circonstances (« Le samovar »), qu’elle traque la honte suprême dans certains petits boulots plus petits que les autres – paraîtrait-il (« Lady-Net »), qu’elle explore la complicité, possible ou impossible, entre mère et fille à l’âge fatidique (« Le passage »), qu’elle effleure certains mystères résolument fantastiques, dans une tonalité qui s’approche de celles maniées par Mélanie Fazi ou Lisa Tuttle (« L’alignement des planètes »), qu’elle joue plaisamment avec le potentiel dramatique de l’univers de l’art marchand – on songera peut-être à l’excellent « La madrivore » de Roque Larraquy  (« Technique mixte »), qu’elle mette en scène l’intimité de l’interdit obsessionnel « Vernis à ongles »), qu’elle introduise tout à coup d’autres sources de sang venant obscurcir et comme purifier les mémoires indues (« Dernier round »), qu’elle imagine une atmosphère crépusculaire et tendre digne des plus émouvants moments des « Éphémères » du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine (« La boîte à secrets »), qu’elle fomente une impitoyable leçon de marketing et de machisme (« La coupe est pleine »), ou qu’enfin elle referme la boucle enchantée des rituels (« Sortilège »), Pascale Pujol nous offre en douze occasions une impressionnante leçon d’intelligence et de tendresse, d’acuité et d’humour subtilement décalé.

Je la trouve au fond du jardin, concentrée sur le saccage méthodique d’un parterre de tulipes. Elle arrache oignons et mauvaises herbes à mains nues avec la même détermination. Autour d’elle, des amas de végétaux coupés et des monticules de terre parsèment le jardin à la manière de taupinières étranges. En m’approchant, je vois qu’elle juste passé un vieux chandail sur sa chemise de nuit et qu’elle est en chaussons. Des mèches grises sont plaquées sur son crâne, et d’autres tombent sur ses yeux. Son regard fixe est comme planté en terre.
– Maman ? (« La boîte à secrets »)

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Unknown

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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