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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Là où leurs mains se tiennent » (Grégory Nicolas)

Du concentré de poisse d’un orphelin à la gloire et à l’amour : une tendre et magique lecture à rebours du champion cycliste et de bien d’autres choses.

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L’encyclopédie Wikipedia nous apprend que Jean-Baptiste Moisan signa sa première licence en quatrième.
Sa grand-mère lui avait offert un vélo d’occasion. Un vieux Peugeot. Il s’agissait d’une bicyclette modeste, mais dont on pourrait tirer un bon parti. Un « rapport qualité-prix » tout à fait acceptable.
Le vendeur expliqua qu’il faudrait certainement changer les cocottes de freins. Il ajouta très justement que les changer serait l’occasion idéale d’y ajouter des vitesses indexées au guidon, comme pour les professionnels. Certes, le prix augmenterait, mais la qualité aussi, alors.
Jean-Baptiste, avec un mélange de joie et de tristesse dans la voix, comme seul sait le faire un enfant, demanda s’il serait possible de la repeindre. « Excellente idée ! » avait surenchéri le vendeur, on pouvait faire cela très facilement. Il s’approcha de l’oreille de Jean-Baptiste et avec un grand sourire, il susurra : « en jaune et bleu, comme les Festina ». Sa mamie souriait en regardant son petit-fils. Elle était fière de lui. C’était un bon petit-fils et elle était une bonne mamie. Malgré tous les malheurs, on faisait face, après tout. On était un peu comme dans un sitcom américain, les rires enregistrés en moins. Le vélo fut prêt quelques jours plus tard.
Dans son infinie bonté, et sur les conseils avisés du vendeur, sa grand-mère fit la surprise à Jean-Baptiste d’y ajouter des pédales automatiques Look. Le casque, Jean-Baptiste se l’est acheté avec ses économies, les gants aussi. Ce fut sa première panoplie de champion.

Publié en 2013 chez Rue des Promenades, le premier roman de Grégory Nicolas réussit avec un grand brio à combler (et à jouer somptueusement avec) un grand écart potentiellement risqué qui se dessinait entre l’enfance orpheline du fruit d’amours heureuses mais fort brèves et l’apprentissage d’un futur immense champion cycliste, entre le rire sardonique et les larmes mélodramatiques, entre les clichés manigancés et les surprises presque déroutantes : l’histoire de Jean-Baptiste Moisan est de celles qui ne peuvent laisser indifférent, car les ingrédients à la Hector Malot, diablement et volontairement présents, y sont en permanence désamorcés par une poésie inattendue, par un humour presque sardonique et volontiers décalé, et par un questionnement insidieux mais nettement philosophique.

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En même temps que Jean-Baptiste découvrait la victoire, il touchait aux limites de la souffrance.
Cette souffrance qu’aucun cycliste n’ignore.
C’est, sous une socquette blanche, la voûte plantaire qui se transforme en un véritable fer à cheval. L’ensemble du pied qui se rigidifie, jusqu’à ce que la jointure avec les orteils se paralyse. Les pieds qui s’endolorissent et des fourmillements interminables qui apparaissent.
Ce sont les mollets. Ces muscles fins et longs, qui, quand ils se contractent, quand ils durcissent et finissent figés par une crampe, sont pareils au tranchant d’une feuille de papier. Ce tranchant qui coupe sur quelques millimètres le bout d’un doigt. Ce sont les genoux qui subissent une pression telle, que les tendinites s’accumulent. Mais la douleur la plus vive, c’est lorsque, dans un sprint, le genou frappe le bas du guidon. La douleur est sourde, interminable, elle se diffuse dans toute la jambe. Et si un coureur y va fort, vraiment fort, ce peut être la fracture pure et simple de la rotule.
Ce sont les cuisses. La locomotive du coureur. C’est là que le maximum de puissance est développé. Après trois ou quatre heures, elles sont tellement dures que la douleur remonte jusqu’aux fessiers. Les quadriceps se tétanisent. On a vu, un jour, un gamin de 14 ou 15 ans tomber, dévasté par la douleur. Sa chute a été si violente qu’il s’est brûlé entièrement le côté droit. Quand on l’a relevé, on s’est aperçu qu’une fine tige de fer qui devait traîner sur la route lui avait traversé l’arrière de la cuisse.
C’est la selle qui broie les testicules.
C’est le dos qui n’en finit pas de faire souffrir, tant la position est inconfortable. Et pourtant, c’est encore de lui dont on se sert pour sauter sur la ligne, dans un dernier coup de rein, le gars devant soi.
Ce sont les bras. À pleine vitesse, dans une descente, le sort du cycliste relève de leur seule capacité à résister à la douleur. Ce sont les bras qui dirigent et donnent la fluidité aux mouvements. La tension s’y accumule. Parfois, dans une descente rapide, où les coudes doivent former un parfait angle droit, où les biceps et les triceps sont envahis par les secousses issues de la route, vient l’idée de se laisser tomber…
Ce sont les poumons qui s’assèchent et brûlent la poitrine, comme si une brosse métallique grattait l’intérieur du thorax.
C’est le visage, glacé par le froid, qui gratte le sol à la suite d’une chute.

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Ode au cyclisme, et tout particulièrement à celui des coureurs mythiques des grands tours, de France, d’Italie ou d’Espagne, certainement ; composition partiellement nostalgique, qui traite du dopage avec un sombre et malicieux sourire (jusque dans le choix de la profession de l’être aimé et de la nature du coup de foudre réciproque qui aura lieu ici), bien entendu ; variation redoutable, mine de rien, même si de manière moins centrale que chez le footballeur « Mateo » d’Antoine Bello, sur la réussite sportive et l’obsession professionnelle, assurément ; jeu rusé avec la forme mélodramatique et l’utilisation des contrastes familiaux et langagiers, oui encore ; construction métaphorique à couches multiples, instillant ses doses de poésie sous couverture, allant ainsi dans une direction portée à son summum par le Christian Prigent de « Chino aime le sport », peut-être bien ; sous son air presque anodin, « Là où leurs mains se tiennent » développe une somptueuse mosaïque qui va bien au-delà d’une ascension et d’une chute, même toutes deux spectaculaires. Il y est question de moteurs vitaux, d’amour et d’amitié face aux succès et aux vicissitudes, et ainsi d’humain au plus intime – sans jamais se départir d’une réserve d’humour qui frise souvent le caustique. Un très impressionnant premier roman, à lire que l’on apprécie ou non le cyclisme, séance tenante. Un roman découvert grâce à Thierry Corvoisier et Sébastien Wespiser, libraires d’un soir chez Charybde en juin 2018.

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Et parfois, comme aurait pu nous le rappeler le recueil « Petit ailleurs » des éditions Antidata, bien des choses tiennent à la forme d’une cabane et à une typologie borgésienne.

À l’été 1997, Jean-Baptiste et Thibault furent pris d’une « fièvre cabanistique ». Ils se mirent à construire des cabanes à toute heure et en tout lieu. Sans raison précise. C’était une sorte de compulsion de la cabane. Tels deux petits castors, ou deux petits ragondins, plus communs en Bretagne, ils construisaient et construisaient encore. Thibault et Jean-Baptiste devinrent deux experts reconnus de la cabane. Plus tard, Thibault finit même par élaborer une troublante théorie de « la cabane en milieu rural ».
Son expérience et ses différentes recherches en la matière l’avaient amené à en établir une typologie relativement précise. Il concluait que l’on pouvait classer les cabanes en deux grandes catégories. La première comprenant les cabanes perchées dans les arbres avec un plancher, celles ne prenant pas l’eau, celles avec une porte à gonds, celles couvertes par des ardoises et autres tuiles, celles peintes, celles ne s’écroulant pas après une saison, celles dans lesquelles les mamans se rendent parfois pour chercher leur enfant. Toutes ces cabanes et leurs variantes sont construites par les papas.
La seconde catégorie est celle que nous nommerons « cabane réalisée par un enfant ». Cette catégorie inclut les cabanes  construites essentiellement avec des morceaux de carton et des branches, parfois des planches de récupération comportant des clous rouillés. Quand on y entre, on n’y voit rien, on se pique le dos. On y a le cul humide dès que l’on s’y assoit. Très vite, on doit admettre que dans une « cabane réalisée par un enfant », on s’ennuie. Jamais une maman ne se rend dans ce genre de cabane.

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