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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Rabot » (Adrien Girault)

Miracle d’implicite en lisière du fantasme, féodalité rurale et apocalypse urbaine : fuir, vivre à genoux ou mourir debout ?

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Rabot

Mamie, moi. Ma mère en attente. Et la table. Évidemment, manies obligent, chacun s’assoit sur sa chaise, à sa place, dont l’assise en paille est recouverte d’un tablier rouge. De quoi on parle ? De ma mère. On râle. Elle nous fait encore attendre, allées et venues salle de bains chambre, le plat est froid. Il y a un film comme ça où la fille et la mère en sont à se battre, à gueuler de maladresse et d’amour mal dit, elles s’insultent, crient. Les serpents sont plus civils, mais c’est du cœur déballé, babines pendues et désespérées. J’arrive, j’arrive, annonce ma mère contre les remontrances, depuis la salle d’eau, on n’est pas aux pièces. J’ai super envie d’un barbecue, mais il paraît qu’il est trop sale, le temps de laver la grille, comme si ce n’était pas moi qui allais le faire. Et puis ma grand-mère a dit qu’il ne faisait pas assez beau pour un barbecue. Il y a des gens qui sont très stricts avec ça, ils ne savent pas que le feu prend par tous les temps.

Roman puissamment déroutant et irréel, fidèle ainsi à la souple et réjouissante ligne éditoriale des éditions de l’Ogre, où il paraît en janvier 2018, « Rabot » démarre en cercles concentriques, feutrés et presque bucoliques, par ce qui ressemble fort à une modeste réunion de famille, à la campagne : la mère vient rendre visite à la grand-mère dans sa maison ancestrale, dans un petit village, maison qui héberge également l’un de ses fils, garde champêtre local. L’atmosphère des échanges est paisible, un peu engluée peut-être dans les passages obligés des conversations familiales souvent ressassées, ou dans les contraintes liées à la surdité croissante de la plus âgée. La narration est assurée par le fils, narration tout à fait honnête de prime abord, mais qui sème dès les premières pages quelques doutes ténus, comme de petits cailloux servant à marquer un futur chemin, incertain et encore hésitant, sous forme de brèves incises avouant quelque mensonge par omission déjà en devenir.

Puis ma mère prend des nouvelles de mon travail, est-ce que ça me plaît ce truc de garde champêtre, si je ne veux pas me rapprocher, trouver quelque chose plus au sud. À mon âge, m’enterrer là, si ce n’est pas désolant. Je détourne la conversation. Je suis désolé comme elle. J’acquiesce, mais je dis que pour du provisoire je suis au grand air, je sifflote au boulot si ça me chante, il n’y a pas à se casser la tête plus que ça, j’organise mes journées comme je veux, ailleurs je devrais subir un petit chefaillon relativement nerveux. J’ai des comptes à régler ici. Ça, je ne lui dis pas. Elle me rappelle, tu avais quand même des dispositions pour trouver mieux, tu as toujours eu des facilités avec les langues. Elle souhaite que je me tire d’ici, de la tristesse, de l’étroitesse de vue qui fait que je reste quand elle devrait faire que je parte. Elle ne voudrait pas que ça se termine en eau de boudin, que je me gaspille, et elle hausse épaules et sourcils. Elle ignore pour mon arrêt maladie. Faut juste qu’elle attende un peu je me dis dans ma tête. Attends un peu et tu vas voir. Je répète deux fois que je suis d’accord, car pour ma grand-mère on parle trop vite. Causez doucement, manière habile d’avouer sa surdité.

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La narration évoque d’abord doucement, sans jamais le surligner, au contraire, un arrière-plan plus touffu qu’il n’y paraît, dans lequel le domaine du comte, dominant le village, ses chasses presque légendaires, ainsi que certains souvenirs d’enfance, vagues ou bien enfouis, impliquant le narrateur, son frère et leur cousin, viennent prendre place comme autant de bombes à retardement. Cet arrière-plan, dans le peu qu’en livre le narrateur, taiseux, réticent ou n’aimant guère à expliciter l’évidence, est rapidement tout bruissant d’indices et d’impressions, parmi lesquels on sent rôder peut-être la « Scène de chasse en blanc » de Mats Wägeus, le « Sang noir » de Bertrand Hell, voire, si on laisse tout à coup sa peur et son imagination de lectrice ou de lecteur  s’emballer dans les silences, « Le Zaroff » de Julien d’Abrigeon ou « Les chasses à l’homme » de Grégoire Chamayou.

Il y avait dans le village davantage qui m’encourageait à fuir. Il y avait un château et un comte, à l’extrémité basse du village, à l’opposé de la côte et de la grande maison fleurie de ma grand-mère. Il y avait une camaraderie prolongée de fusils. Une chasse et une peine, comme un grand lac immobile.

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Voilà en résumé ce qui se passait dans le village. Nous nous retrouvions régulièrement pour faire avancer notre enquête. Nous menions des actions. Nous nous épaulions. Il nous manquait la foudre, et de nous réveiller haletants en pleine nuit. Nous tentâmes encore, mais ce fut mou, dénué de génie. On ne savait même plus ce qu’on cherchait chez Beselt. Nous étions figés dans le désenchantement – militants rodés aux placardages sur les murs, jeunes encore pour le saut de l’activisme. Mes compères perdirent la flamme. On se découragea.

Il y a à l’oeuvre, entre ce village et ce domaine seigneurial, des haines chabroliennes, mystérieuses et recuites (on songera un instant à l’atmosphère étouffante et secrète du « Quelques rides » de Fabien Clouette), des enfouissements d’enfance et d’adolescence puissamment actualisés, mais fièrement gardés par les lèvres closes et les pensées emmurées. Entre Jean Giono et Maurice Pons, ces haines obscures et telluriques vont devoir être finement broyées, entre pilon et mortier, dans le creuset d’une apocalypse localisée : si la vie à genoux est finalement exclue, après avoir été retournée en tous sens par le fils, si la fuite suggérée discrètement par la mère (dans les silences et les non-dits qui caractérisent plus que tout ce roman de l’implicite), il ne restera qu’à s’éclipser nuitamment pour aller affronter – peut-être uniquement en rêve ou en fantasme d’échappatoire, qui le saurait ? -, sur un terrain miné et palpitant, la zone étrange que semble être devenue la grande ville voisine (et qui sait jusqu’où ?).

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Autofriedhof

– Vous pensez qu’il y fera vraiment froid ?
– Oui. J’en suis revenu avec des entailles sur à peu près toutes les parties de peau qui gercent. Un froid sec, âpre. Il suffit d’être bien couvert, d’avoir le matériel. Avec ce qui s’est passé, faudra que tu te déplaces, j’imagine.
J’inspirai bruyamment.
– La ville a dû être déchiquetée.
– On peut le penser. Reste qu’un paquet d’ingénieurs planchent pour que tout ça ne tremble pas, normalement. Tu verras bien. Pour nous, c’est de la fiction. Aucune caméra, aucune photo, aucune image. Prends des notes si tu peux, il y a, ici, pas mal de bouches silencieuses comme moi qui seraient ravies d’en apprendre un peu plus. Histoire de ne pas s’endormir dans le même foin que les autres. J’ai pas la moindre idée de ce qui peut se tramer là-bas. mais c’est vrai, je dis pas, je serai bien curieux de savoir.

L’écriture miroitante et taiseuse d’Adrien Girault ouvre alors, subrepticement d’abord, plus brutalement ensuite, sur d’autres paysages, physiques et psychologiques : on voit surgir de la brume et du caché des motifs arrachés peut-être au « Stalker » des frères Strougatski et d’Andreï Tarkovski, aux lotissements abandonnés de Fanny Taillandier, aux files abandonnées de voitures si brillamment mises en scène dans le « Walking Dead » de Robert Kirkman, Tony Moore et Charlie Adlard (incluant même par moments comme l’écho du « Ravage » de René Barjavel), tandis que Quentin Tarantino propose un clin d’œil par feu dantesque de pellicule interposé, que les mythologies instantanées de l’exploration et de l’endurance construites jadis autour d’Ernest Shackleton peuvent faire leur apparition, et que foisonnent à loisir les cabanes et les petits ailleurs.

Adrien Girault nous offre ainsi potentiellement, d’une écriture aisément diabolique dans ses secrets, ses silences et ses suggestions, la gigantesque métaphore d’une préférence peut-être dérisoire in fine pour l’aventure incertaine et éventuellement mortelle, contre la résignation d’une vie menée en sujétion abjecte face au pouvoir toujours reproduit. Un très grand roman, d’ores et déjà.

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À propos de charybde2

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