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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Décamper » (Collectif)

Douze échappées très variées et un écoulement ravageur : sous le signe de la fuite, le formidable nouveau recueil collectif de nouvelles des éditions Antidata.

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Une fois passée sa soixantième année, Jean de Conty a commencé de subir le retour des souvenirs d’un passé lointain.
Il le savait : c’était le signe de l’entrée dans la vieillesse. Cela ne le troublait pas. Il en éprouvait même une forme de plaisir. Il retrouvait, sans l’avoir cherchée, une part perdue de lui-même.
Parfois, le plaisir était incongru, malicieux. Le souvenir qui revenait le distrayait du présent.
Un jour, par exemple, recevant un « Important », il lui a retiré en imagination son costume de quasi ministre pour le vêtir de la blouse fuligineuse du marchand Dutertre, qui, deux fois dans l’année, livrait le charbon chez ses parents. L’image était restée enfouie pendant plus de quarante ans !
Conty entendait le camion de livraison s’annoncer dans un fracas de tous les diables, sur les ornières du chemin, le long de la voie ferrée. Dutertre en descendait dans la douleur, charriait le gros sac sur son dos cassé, le déposait à l’entrée du cellier. Un instant après, il se requinquait du verre de vin rouge qu’il buvait à la cuisine, sur la toile cirée, comme chez chacun de ses clients. Pourquoi l’Important avait-il fait revenir le marchand de charbon ?
À d’autres moments le retour des souvenirs pouvait se faire gênant.
Cela lui arrivait aux heures de fatigue et d’ennui. Lors d’un interminable conseil d’administration, il suffisait d’un visage ou d’un mot pour que la pensée du Président s’en aille vers le passé, y retrouve des trésors, et qu’il paraisse étrangement distrait.
Un soir, comme sa secrétaire lui tendait son élégante mallette de chevreau, il vit instantanément sa mère, Bernadette, dans sa blouse d’intérieur grise, qui lui tendait le seau à charbon. Il sentit dans sa main la pièce de bois lisse qui enrobait l’anse métallique. Il entendit le léger crissement du seau qui balançait sous l’anse. Il avait dû prendre un air égaré, qui inquiéta un peu. Il ne put descendre en rêve, à la cave, jusqu’au tas de charbon luisant. (Laurent Dagord, « Astapovo »)

Comment se relient entre elles treize nouvelles aussi catégoriquement ou subtilement différentes en apparence que celles mettant en scène un bucolique jardin aux délices où se rejouent en toute poésie et en toute horreur quelque Battle Royale ou Chasse du Comte Zaroff (Théo Castagné, « Le cimetière aux fleurs »), les glissements de temps s’opérant entre 1891, 1959 et 2015 à propos de certaine marche effectuée loin de l’autre (Pascale Pujol, « La randonnée »), le traitement ironique et soigneusement maximaliste des gestes barrières généralisés (Guillaume Couty, « En avant »), le mythe de la veste restant éternellement sur la chaise de bureau porté à sa puissance maximale, au cœur du milieu de la musique et de la radio, et en hommage à José Artur (Stan Cuesta, « La Musique a gâché ma vie »), la leçon d’empathie paradoxale et décalée fournie par un détour science-fictif appliqué aux exilés et réfugiés contemporains (Gabriel Berteaud, « Le deuxième recueil »), le détournement sauvage et tendre d’un rade la nuit pour y refaire le monde et actualiser le garçon de café sartrien (Jean-Luc Manet, « Nigel »), la réécriture malicieuse des jeunes années d’Arthur Rimbaud (Nathalie Barrié, « Semelles de vent »), la mise en résonance d’une célèbre chanson rock française devenant, au crible du grunge, comme le filtre et le miroir des modes en matière de musique actuelle (Nicolas Fert, « Un jour j’irai à New York »), l’appréhension d’un phénomène donné par les regards croisés pas nécessairement convergents et les mémoires indécidables ou carrément divergentes des autres (Jean-Yves Robichon, « Les témoins »), ou encore le détour par la science-fiction, à nouveau, pour rappeler la nécessité de la pause et de l’échappée comme la valeur métaphorique pure de tout récit (Maxime Herbault, « Golconde ») ? Sans oublier naturellement la cruauté tragique d’une prise au pied de la lettre de certaines injonctions apparemment si innocentes telles que « ouvrir bien en grand » (Claudie Gris, « Traversées »), le recours savamment incongru au moment d’absence de Tolstoï au stade enfin terminal de la lutte des classes (Laurent Dagord, « Astapovo ») ou enfin la mise en jeu de paille pourrie par l’humidité et de conséquences à gérer, mobilisant les souvenirs pas toujours reluisants de l’Occupation et de la Libération dans un petit village agricole (Éric Bohème, « Y’a eu comme une fuite »).

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J’ai été en fin de carrière assez jeune. Vers 27 ans. Depuis, je n’ai plus jamais travaillé. Du moins au sens où l’entend à peu près tout le monde. Disons que je n’ai plus jamais été salarié – à part pour quelques petits boulots brefs et dérisoires, quand mes finances étaient vraiment dans le rouge. Mais ça ne compte pas. L’important, c’est que j’ai brusquement quitté une route toute tracée – plutôt une autoroute, d’ailleurs, large, cossue et confortable – pour emprunter des départementales qui se sont souvent avéré déboucher sur des chemins de terre ne menant nulle part. Ce n’était pas bien grave, puisque j’avais aussi abandonné l’idée d’aller quelque part en particulier. Le voyage était la destination, comme a dit je ne sais plus qui. (Stan Cuesta, « La Musique a gâché ma vie »)

Placé sous le signe de la fuite (que seul le formidable mauvais élève Éric Bohème aura détourné de son sens ici le plus communément accepté, en lui offrant sa signification la plus hydraulique), « Décamper », le nouveau recueil collectif de nouvelles des éditions Antidata, publié en novembre 2021, nous rappelle, à l’image de ses désormais et heureusement nombreux prédécesseurs, « Ressacs » (la mer, en 2019), « Petit ailleurs » (la cabane, en 2017), « Parties communes » (les voisins, en 2016), « Terminus » (le dernier, en 2015), « Jusqu’ici tout va bien » (la phobie, en 2013), « Version originale » (le cinéma, en 2013), « Temps additionnel » (le football, en 2012), « Douze cordes » (la musique, en 2012), ou encore  « CapharnaHome » (la maison, en 2010), à quel point est puissante la beauté intrinsèque de la forme littéraire courte et de son télescopage thématique à plusieurs créatrices et créateurs. Que l’on connaisse déjà les autrices et les auteurs, à travers leurs travaux dans de précédents recueils collectifs ou dans leurs œuvres individuelles (citons par exemple les « Sanguines«  de Pascale Pujol, le « Haine 7« , le « Trottoirs«  ou le « Aux fils du Calvaire«  de Jean-Luc Manet, ou encore « Le Monico«  d’Éric Bohème), ou que l’on ait la joie de les découvrir ici pour la première fois, c’est bien à la patience, à la détermination et au goût exigeant et toujours joueur de Gilles Marchand et d’Olivier Salaün, les deux co-éditeurs attentionnés d’Antidata, en plus d’être tous deux d’impressionnants écrivains (lire absolument « Une bouche sans personne« , « Un funambule sur le sable« , « Requiem pour une apache«  et « Des mirages plein les poches«  du premier cité, et « Il y a un trou dans votre CV«  du deuxième), que l’on doit ce régal chaque fois renouvelé.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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