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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Dernier avis avant démolition » (Fabien Maréchal)

Cinq nouvelles en métaphores explosives de quotidiens à toujours réinventer.

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Publié en avril 2016 aux éditions Antidata, spécialistes acharnés de la forme courte, dont j’apprécie aussi bien les excellents recueils collectif thématiques – tels « Douze cordes » (2010), « Temps additionnel » (2012), « Version originale » (2013), « Jusqu’ici tout va bien » (2013) ou « Terminus » (2015) – que les recueils individuels, parmi lesquels se signalent entre autres fort joliment ceux de Stéphane Monnot (« Noche triste », 2012), de Stéphane Le Carre (« À pleines dents la poussière », 2014) ou de Laurent Banitz (« Au-delà des halos », 2015), ce recueil de cinq nouvelles de Fabien Maréchal fait à nouveau pleinement honneur à la collection.

Et puis c’est venu naturellement, on a beau être communiste, on pense aussi à soi : j’ai voulu calculer mon emplacement. Une vie d’ouvrier avec la retraite et les soins gratuits qui seraient bientôt instaurés, ça me mènerait bien jusqu’à soixante-dix, soixante-quinze ans, et les quatre cinquièmes du cimetière seraient occupés. J’ai commencé à prévoir quelles allées auraient été remplies, selon quel plan d’autres seraient tracées. Année après année, j’affinais mes calculs. L’espérance de vie augmentait pour tous et je n’avais pas de maladie grave. Même si l’Avenir radieux se faisait un peu attendre, pour sûr, l’allée H ne serait pas pour moi, elle atteindrait le mur ouest avant mes soixante-cinq ans. (« Démolition »)

Réussie, comme c’est le cas ici (et comme c’est le cas dans plus de 90 % de la production des éditions Antidata, ce qui est une sacrée prouesse en soi), une nouvelle offre une rare puissance métaphorique, sans renoncer aux lectures multivoques et au micro-foisonnement, puissance que de nombreux romans peinent à atteindre. Alliant la poésie d’une écriture ramassée et la capacité de pénétration des littératures d’idées (ce n’est pas par hasard que la meilleure science-fiction reste depuis tant d’années le genre littéraire le plus attaché à la forme courte), « Dernier avis avant démolition » en fournit une superbe illustration.

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Proiezione 2000

Giuseppe Penone, « Proiezione », 2000

Qu’il s’agisse de condenser, du haut d’un immeuble en attente de la fin, avec vue sur le cimetière, l’ensemble d’une vie à l’image du vers de Saint-John Perse, « Allant où vont les hommes, à leurs tombes » (« Démolition »), d’inventer, l’espace fugace et éternel d’un passage en mairie, la résolution cathartique d’un rectangle amoureux (« La Cérémonie »), de trouver dans un type particulier de photographie, que ne renierait pas Giuseppe Penone, des sens possibles au retour à la nature et au recours aux forêts – saisissant voyage presque immobile qui évoque peut-être aussi l’étrange beauté du « Farigoule Bastard » de Benoît Vincent (« Le Monographe »), l’atroce signification psychologique et matérielle des départs en voyage de classe – pour laquelle il faut avoir le cœur bien accroché (« Le Grand Départ »), ou encore la résolution du conflit social par le froid sibérien, magnifique épopée instantanée d’un quotidien gelé (« La Guerre froide »), Fabien Maréchal frappe fort et juste, terriblement juste.

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Paulin est un costaud à la barbe entortillée dont la conversation achoppe rapidement sur les monosyllabes. Cinq jours par semaine, il est photographe numérique à Paris : il joue des épaules lors de shootings de stars ou de conférences de presse ministérielles, et loge dans un hôtel pouilleux qui finira de passe. Le vendredi soir, il monte dans une longue Citroën CX mangée par la rouille pour rejoindre l’arrière-campagne où il se retranche chaque week-end.
Trois cents bornes plus tard, des lapins font rebondir leur queue blanche dans le faisceau des phares. Des ornières longent un bosquet de pommiers jusqu’à une masure paysanne en pierre volcanique. Paulin pousse la porte en bois percée d’une chatière. Des poutres de deux empans traversent la pièce basse, et on cuirait tout un cochon de lait dans la cheminée. Quand l’orage fouette le toit d’ardoise, ployant la cime des arbres, la maison évoque le refuge d’un gardien de phare à jamais éteint.
Le samedi et le dimanche, après le déjeuner, Paulin remonte son pré jusqu’aux pommiers. Il emporte le minimum : un vieux reflex Nikon, deux pellicules 100 et 200 iso, un objectif 50 mm, un 300 mm, et deux cannettes de bière.
Son chat gris grimpe à un arbre et se couche sur une branche basse. Paulin s’allonge sur le dos, ferme l’œil gauche, colle le droit au viseur, pointe l’objectif vers le ciel et s’adonne en argentique à la pêche aux nuages. Pour lui les cumulus dessinent des hommes du palais et de la rue, des animaux ordinaires, légendaires ou disparus. S’il fait chaud, Paulin rampe sous le bosquet. Parfois il sent un vaisseau battre dans la paupière de son œil clos, puis celui du viseur se ferme à son tour et, petit à petit, l’objectif de l’appareil rejoint l’oseille sauvage et les coquelicots. (« Le Monographe »)

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Humour et causticité, poésie surgie d’un quotidien rêveur, violence des échanges en milieu toujours moins tempéré, Fabien Maréchal saisit et manie tout cela comme en se jouant, cachant le sourire dans la rudesse du monde, ou révélant l’horreur potentiellement tapie dans l’apparemment anodin.

« Trois et demi ! »
Marson lève les yeux au ciel comme si le chiffre s’y inscrivait en lettres hautes d’un kilomètre.
« Trois et demi pour cent !
Mais pour qui se prennent-ils ?
Savent-ils combien ils nous coûtent ? Les charges. La cantine. Le comité d’entreprise. Le Code du travail. Ah ! Et les trente-cinq heures…
Pourquoi ne pas égorger l’actionnaire, tant que nous y sommes ? »
Le p-dg tourne en rond dans la pièce en battant de bras, menaçant d’explosion les boutons de son costume croisé.
« Ha, les rouges ! Les rouges ne changeront jamais. Le monde entier change, mais pas eux. Un jour, on trouvera des os de dinosaures en Corée du Nord, et les socialo-communistes de toute la planète crieront « Papa ! » « 
Le comité de direction et les éléments les plus sûrs du top management opinent en silence. Marson les a convoqués dès qu’il a appris la nouvelle. Il cesse de tourner. Il a le souffle court, ces dernières semaines.
Marson les connaît, les Rawkiewicz, il en a maté une tripotée dans ses précédents postes. Il martèle sa paume avec son poing. Ça fait le bruit d’une escalope qu’on attendrit.
« En vérité, il n’y a qu’un seul syndicat dans l’affaire, et même un seul homme. Nous savons qui c’est. » (« La Guerre froide »)

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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