☀︎
Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La borne SOS 77 » (Arno Bertina & Ludovic Michaux)

Un recoin de dalle au bord du périphérique et l’architecture intérieure d’un sdf : une étrange expérience de découverte.

x

la borne sos 77

C’est en lisant « SebecoroChambord », le précieux journal de résidence d’Arno Bertina, consacré principalement – mais pas uniquement – à l’écriture de « Numéro d’écrou 362573 » que j’appris l’existence (car je continue à découvrir des tas de belles choses depuis que je consacre un peu plus d’énergie qu’avant (merci Charybde !) à la littérature) d’un premier travail de l’auteur, avant la magnifique collaboration avec Anissa Michalon pour « Numéro d’écrou », en résonance avec les photographies de Ludovic Michaux, « La borne SOS 77 », publié en 2009, également au Bec en l’Air.

La narration de la découverte, de l’approche, de l’illusoire apprivoisement peut-être, et de ce qui pourrait s’y rattacher, à propos de l’espace occupé par un SDF, entre quelques piliers guère accessibles du périphérique parisien, visible seulement très partiellement sur les caméras de surveillance du trafic, est une intense pièce d’écriture, en partie ethnographique, en partie onirique ou légèrement hallucinée (la proximité de l’incessant flot de véhicules, le bruit, les lumières inordinaires, la sourde violence de ce qui s’exprime là, semblent se prêter à une forme de transe qui ne dirait pas son nom), en partie se remplissant progressivement d’un respect empathique presque inespéré.

« Entre la sortie et la porte, après les quatre voies qui s’enfoncent et avant les douze voies qui filent au nord et au sud il y a ces deux voies qui montent vers la dalle et le palais, et sous ces deux voies soutenues par cinq piliers il y a cette absence de renfoncement où j’dors, entre le deuxième et le troisième pilier.
Là, au milieu des bagnoles, entre plusieurs parois de béton, y’a une chose de moi. Même usée par les gaz et le bruit y’a une chose de moi qui persiste, qui dure, molle, sans forme, une chose qui s’maintient, qu’arrive à s’adapter, à supporter. »

Capture d’écran 2014-03-24 à 16.09.24

La photographie de Ludovic Michaux, toute en retenue, fidèle à l’esprit primitif, naïf et joueur qui habite l’endroit, offre à Arno Bertina un support permettant de s’éloigner des charges quelque peu rentre-dedans sur l’ « univers des clochards », qui garde trop des traits distinctifs de la caricature, même savoureuse, depuis « Les Mystères de Paris » d’Eugène Sue jusqu’au « Mon vieux » de Thierry Jonquet, et de procéder, par petites touches successives changeant de point de vue comme de caméra du centre de contrôle du périphérique parisien, à une écriture où la poésie perle de plus en plus au fil des pages.

Un moment est peut-être encore plus intéressant et émouvant que tous les autres, nombreux en seulement 80 pages, moment sur lequel justement Arno Bertina revient avec grâce dans « SebecoroChambord » : celui où le narrateur, découvrant le travail authentiquement artistique et l’humour du résident de l’endroit, s’aperçoit qu’il l’avait jusque là, malgré tout, en grande partie chosifié et largement considéré comme « cramé ». Et c’est en visitant le site artistique de Ludovic Michaux que l’on réalise l’étroite correspondance pouvant exister entre certaines figures « naïves » de l’art brut et ses expressions les plus travaillées et les plus sophistiquées (comme le rappelle d’ailleurs régulièrement le grand Giuseppe Penone, et comme on peut le constater aussi souvent à la Halle Saint-Pierre).

Capture d’écran 2014-03-24 à 15.54.04

« Ma colère ou mon émotion ou ma mauvaise conscience ou une certaine posture héritée (ou apprise ou copiée) me firent longtemps manquer ce qu’une description patiente et précise et véritablement empathique m’aurait rapidement donné : l’humour manifeste des sculptures ou assemblages réalisés par ce SDF. Bellehâme, je le disais cramé par sa vie et la violence (économique). Le fait qu’il « choisisse » de vivre dans un des endroits les plus infernaux de Paris attestait le fait qu’il était cramé. Oh j’avais vu le côté décalé, drôle ou poétique de ses sculptures, mais comme on « entend » sans « écouter ». Puis, un jour, je l’ai « écouté » et j’ai déchiré les notes accumulées – heureux, vraiment, de ce qui était en train de se produire, et que cela se produise avant la parution du livre : s’il y a de l’humour dans les sculptures de ce SDF, il ne peut être dit « cramé ». Si ces sculptures sont drôles, volontairement ou non, il vit encore sur plusieurs plans, libre dans sa tête et dans son dialogue avec les autres ou le dehors. Écrivant à partir de ces photographies, je dois – c’est une éthique pour l’écriture – rendre hommage (décrire) cette liberté, et non pas exclure ou tuer une seconde fois ce SDF au moment même où, via ses sculptures, il pouvait prétendre dialoguer avec la sphère culturelle, ou la prendre de vitesse. Au moment où elle le dit « cramé », la bellâme que j’étais manque la puissance de l’écriture et, se range – à son corps défendant – du côté des salauds. Kafka : « Écrire c’est sauter hors du rang des assassins ». »

Une très belle expérience de fusion respectueuse et empathique dans un univers radicalement autre, à deux pas de « chez soi ».

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

Michaux_-_Bertina

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :