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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Remington » (Christophe Ségas)

Cinq formidables récits tapés à la même machine à écrire par un bien curieux concours de circonstances – d’une superbe fiabilité douteuse à l’ère du Reset

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L’an dernier, tandis que nous campions depuis trois jours près de Trois-culs-aux-cèpes, village que nous croyions abandonné, nous aperçûmes une silhouette glisser entre les murs pour nous épier.
Nous doublâmes la garde de nuit et, le lendemain, explorâmes le village de fond en comble.
Dans une baraque bourrée de livres et de papiers épars, nous dénichâmes Nivard, être chétif et apeuré, presque un fantôme.
Il était d’une nature sauvage, mais en ma qualité de scribe il consentit à me recevoir presque chaque soir dans sa cabane-bibliothèque et à me faire la conversation.
Il vivait à Trois-culs depuis quarante ans, et depuis dix ans il y était seul.
Hormis de courtes excursions pour se ravitailler en tubercules sauvages et en insectes, l’essentiel de sa nourriture, il restait chez lui pour se vautrer dans ses archives, dont il croyait qu’elles lui permettraient, s’il les analysait avec rigueur, de reconstituer l’Histoire-Jadis ainsi que la chaîne des événements jusqu’à aujourd’hui.
La veille de notre départ il me confia une liasse de cinq récits, les quatre premiers trouvés tels quels dans les archives, le dernier rédigé par lui-même. – Puisque d’autres hommes que moi survivent, dit-il, et qu’il existe à l’est une vraie ville, veuillez-y favoriser la diffusion de ces histoires, curieuses à plus d’un titre.
Ce sont ces pages que je vous transmets aujourd’hui, reliées comme livre.

Bien à vous,
Perceval,
381 après Reset, Ty-Ping

P.S. Je me suis permis, en quittant Trois-culs-aux-cèpes, d’emporter la Remington sur laquelle écrivait Nivard. Ce ne fut pas un vol. Plutôt un legs par anticipation. Nivard était déjà très malade quand nous l’avons rencontré, il est sans doute mort aujourd’hui, il n’y avait donc aucun intérêt à ce que la machine restât là-bas. Elle sera plus utile ici. Je la tiens à votre disposition. (Je reste, quant à moi, fidèle à ma vieille Underwood.)

 

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Après une série de nouvelles remarquables dans les recueils collectifs des éditions Antidata, après son « Hors le bourbier«  et son « Le Théâtre des oiseaux », le troisième roman de Christophe Ségas est paru en juin 2017 au Nouvel Attila., en co-édition avec Hélice Hélas.

Dès les premières pages, une curieuse magie opère : dans un au-delà historique retombé peu ou prou en Moyen-Âge (on ne saura jamais comment ni pourquoi – et peu importe ici), un étrange amas de feuillets tapés à la machine tombe dans les mains d’une équipe d’exploration issue d’une ville un peu plus grande, peut-être, que les autres – et peut-être un peu plus avancée sur le chemin d’un hypothétique retour à la civilisation. Dans cette liasse désormais reliée, les récits disjoints mais bizarrement collusifs, en l’absence même de toute réelle fiabilité de leur part, attribués à Kassil, à Arbuss Thomas, à Simon, à un chroniqueur anonyme et à Nivard tracent les contours mystérieux de la digestion cahin-caha, crachotante et sordide, d’une catastrophe planétaire désormais enfouie dans le passé.

Depuis une semaine nous travaillons comme des forcenés pour mettre à jour la pièce prometteuse. C’est au-delà de mes espérances : sans doute un véhicule, mais auquel visiblement il n’était pas nécessaire d’atteler un animal de trait, un véhicule qui se déplaçait de lui-même, une machine automobile – si je puis me permettre ce néologisme.

 

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Confiant ainsi  à une machine à écrire antique mais encore vivace (plutôt qu’à un téléviseur couleur comme les Wu Ming de « 54 ») la tâche de fil d’Ariane dans ce labyrinthe-ci, Christophe Ségas, malicieux et poétique comme le Russell Hoban de « Enig Marcheur » ou comme le Jérôme Noirez de « Féérie pour les ténèbres », nous entraîne dans la jungle authentique que composent sous nos yeux ces archéologues, ces bateleurs, ces colporteurs, ces néo-religieux, ces ensauvagés, aussi, dont doit tant bien que mal se tisser désormais l’âge du Reset, un nombre d’années indéterminé après la catastrophe. Cruel et rusé aussi, un peu à la manière de l’Alan Moore de « La Voix du feu », l’auteur nous propose des récits emboîtés presque à leur insu, créant des réseaux dissonants et baroques de relations, de coïncidences et de possibilités qui relient pour notre plus grande joie de lectrice ou de lecteur un pédalo et une montgolfière (dont la nouvelle étymologie vaudra à elle seule le détour), du lard et de la vinasse, un clavecin et un chariot retour à redresser, une milice prétorienne ensanglantée et une mythomanie mystique échevelée, et bien d’autres belles improbabilités encore.

Ils ne veulent plus me voir.
Exil dans la tour de guet.
Je surveille le gué, le fleuve est lent, je surveille le gué, le fleuve est souple, je surveille le gué même si tout le monde sait que rien, jamais, ne viendra le traverser, sauf des orages muets comme celui de cette nuit, crispations d’atmosphère et claquements de lux en grand silence.
S’il m’arrive d’écrire (rarement, il est vrai) c’est moins pour lutter contre la solitude que pour repousser l’inévitable, ou pour lui trouver des explications.
Je cherche des explications parce qu’au fond je suis encore soumis à l’esprit de système, à l’esprit rationnel, à la logique des choses. Pathétique. Je cherche des explications et je scrute la plaine qui bleuit à l’est.
Dans les brises du matin, les brumes du soir.

Magie de la fable et de l’art du conteur dont le dessein demeure aléatoire ou caché (et l’on songera peut-être à l’Angelica Gorodischer du grand « Kalpa Impérial »), magie du quotidien sordide et du banal orgiaque subtilement transformés en indices de tout autre chose, à découvrir (et l’on songera sans doute au Jean-Marc Agrati du « Chien a des choses à dire » ou de « L’apocalypse des homards »), « Remington » mêle souverainement la farce sombre à la joie initiatique, le récit de pure invention à la création souterraine de correspondances poétiques aussi rares que malicieuses.

Christophe Ségas sera à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) le mercredi 28 juin prochain à partir de 19 h 30 pour une réjouissante séance de lecture-dédicace.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Hors le bourbier  (Christophe Ségas) | «Charybde 27 : le Blog - 17 juillet 2017

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