☀︎
Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Terminus » (Collectif)

Rira bien (mais pas seulement) qui lira le dernier.

x

Terminus

Publié début 2015, ce nouveau recueil collectif thématique des éditions Antidata se mesure à nouveau à une barre placée toujours plus haut par ces éditeurs amoureux de la forme courte, qui nous ont déjà offert les si réussis « Douze cordes » (sur la musique), « Temps additionnel » (sur le football), « Version originale » (sur le cinéma), ou encore « Jusqu’ici tout va bien » (sur la phobie).

Onze nouvelles, donc, pour affronter le thème du « dernier », proposées par des auteurs déjà bien connus chez Antidata et par plusieurs nouvelles venues ou nouveaux venus.

En dehors des deux nouvelles de Jean-David Herschel (« La Ville dont le pain rendait fou ») et de Justine Karamidès (« Un nouvel asile »), toutes deux de bonne facture mais m’ayant laissé une trop forte impression de déjà vu pour pouvoir vraiment m’accrocher, les neuf autres soutiennent largement la comparaison avec les réjouissants recueils mentionnés plus haut.

François Szabowski (« La lumière rend aveugle ») nous offre une sardonique et virevoltante incursion, jusqu’à sa pirouette finale, dans une logique supérieure de la dépression terminale. Jean-Luc Manet (« Attrape un dernier cœur »), dont il faut par ailleurs lire la poignante novella « Haine 7 » chez le même éditeur, invente pour nous une « dernière virée » à Amiens (qui l’eût cru ?), nostalgique et inspirée, toute en nuances, à la fois pleine d’auto-dérision et d’une salvatrice joie de vivre. Guillaume Couty (« Le Dernier fermera la porte ») joue fort habilement avec le fantasme claustrophobe des grands immeubles « intelligents » comme avec les univers plus que légèrement kafkaïens des grandes administrations et des grandes entreprises, comme entités savamment imperméables, pour nous concocter, mine de rien, un bien glaçant suspense. Gilles Marchand (« 90 Watt ») nous propose une très étonnante fable logique du nonsense, de la folie douce appliquée en réaction à la pression sociale, en un paradoxal et doux-amer éloge de la différence.

x

Cube

« Cube » (1997)

Philippe Jaenada (« Mon dernier voyage »), dont j’apprécie beaucoup l’ensemble du travail, mais dois confesser une admiration particulière pour son énorme « Plage de Manaccora – 16 h 30 », a su composer pour ce recueil un joyeux et débridé paradoxe, renouvelant en plus d’un sens avec brio, humour et formidables parenthèses faussement digressives le conte ancien de « La mort à Samarcande ».

Et puis soudain, il a fallu que j’aille à Jaligny-sur-Besbre. Un petit salon du livre – où devait être remise la «Dinde d’honneur». Rompu depuis peu aux périls émoustillants du voyage au long cours, j’en étais, par avance, transporté de joie. Bien entendu, j’ai proposé à cette fille fabuleuse qui s’appelait Anne-Catherine de m’accompagner. L’idée l’a enthousiasmée car, contrairement à moi, elle ne se sentait vraiment vivre que lorsqu’elle bougeait. Ces deux jours d’amour et de littérature au grand air s’annonçaient épatants.
Par malheur, le patron du Saxo Bar (Nenad, un Serbe dur comme le roc et sentimental comme un cric) a refusé de lui accorder deux jours de vacances après seulement une semaine de travail. Je l’aurais tué – si j’avais eu un fusil de chasse et si j’avais trouvé quatre ou cinq anciens catcheurs pour le maintenir fermement au sol pendant que je visais. Mais n’ayant ni carabine ni relations dans le sport de haut niveau, je me suis contenté de penser, en laissant un sourire fataliste éclairer mon beau visage : « Bah, ce n’est pas si grave. Je vais passer deux jours agréables et, à mon retour, elle sera là. Avec tout ce que cela comporte. »
(Philippe Jaenada)

metro parisien

Comme presque toujours désormais dans les anthologies collectives d’Antidata, quelques-unes des nouvelles proposées se hissent pour moi un cran au-dessus du lot, évoquant un écho particulier, ou atteignant un petit équilibre proche de la perfection.

« Au signal sonore », de Laurent Banitz, en évoquant subtilement la paranoïa calculatoire de l’univers du film « Cube », a su inventer de nouveaux sens, glaçants, au dernier métro et à l’éternel retour.

« Le Texan, la Gouine et le Taliban », de Stéphane Monnot, offre un époustouflant condensé de western rural contemporain, où la narration rusée parvient à surprendre la lectrice ou le lecteur sans coup férir, tout en fustigeant conformismes et abus de pouvoir satisfaits d’eux-mêmes, dans une toile de fond à la discrète puissance, et nous rappelle ainsi, au passage, à quel point il serait sot de ne pas profiter sans attendre, si ce n’est déjà fait, du recueil « Noche triste » qui lui est entièrement dédié, chez le même éditeur.

Mon projet de vie autarcique était sur le grill depuis pas mal de temps… à cause de Thoreau et Walden… je m’étais construit cent fois la cabane, devant l’étang et son héron. C’est peut-être pas un héron dans le bouquin mais ça l’est devenu dans ma tête. Quand j’ai atterri dans la finance, j’ai pu mettre des sous de côté si tu vois ce que je veux dire. Me suis pas fait gauler moi ! Ça m’a permis de concrétiser. Je savais pas trop comment au début puis je suis tombé sur Laissez bronzer les cadavres de Manchette et Bastide qui m’a donné l’idée du hameau d’altitude, puis sur Les Jumeaux de Black Hills de Chatwin qui m’a rappelé l’histoire des frères Lopez. Fastoche !
Y’a des gens qui se laissent dicter leur chemin par les toubibs, les curés, les gourous, les flics de la pensée, les coaches en tous genres ou même les animateurs télé… moi ce sont les livres.
(Stéphane Monnot)

typhoon

Joseph Conrad, « Typhon »

« Le Dernier échelon », de Marie Van Moere, réussit le petit exploit de transcrire en un furieux monologue intérieur la tempête rageuse qui peut rugir sous un crâne confronté à la révoltante stupidité de la mort et des rituels d’enterrement, en y insérant, en guise de gardes-corps de fortune, les appels de large et de tenue d’un Joseph Conrad.

Pour ça, oui, tu voulais être parfaite. Une lubie qui t’a coûté bonbon alors même que tu savais qu’elle ne vivait plus. Être parfaite et calfeutrer l’être des bottines à la tête. Que rien n’émane de ton corps tout en faisant que rien n’y entre, un mur entre le chagrin commun et les révoltes individuelles. Ne pas réaliser donc. Pas encore. Et franchir la distance jusqu’à la porte d’entrée derrière laquelle se massent les plus proches. Il faut avouer que l’exercice d’apnée débuta bien là. Tu passais ensuite les trois heures à happer l’air comme si des branchies s’étaient lovées en lieu et place des ganglions de ta gorge. Tu souris à ta cousine, l’embrasses et fais semblant de prendre sa peine. Tu prends sur toi, déjà. Un mot à chacun et s’asseoir pour inspirer sans prêter attention. Ta mère fait signe d’entrer avec elle dans la pièce réservée à l’exposition du cadavre, avec son air autoritaire et ses lèvres pincées. Pitié pour elle ce jour, figure à mettre sur le compte de la tristesse. Trop tôt. C’est non d’un regard, en corps immobile, ancré au plus intime de la chaise, tortue. Demeurer posée et imaginer l’ampleur de la coulée de plomb que tu vas avaler et qui marquera. Tu portes la casquette gavroche grise à petits pois dorés, si petits qu’ils se perdent dans la trame du tissu. Il fallait obstruer la sortie supérieure. Ressembler au capitaine McWhirr menant son vapeur au travers du typhon sans ciller et parler, monologue de lui vers toi. Toutes les réponses ne sont pas dans les livres, le courage non plus. Voilà pourquoi tu dois entrer et regarder le corps sans âme de celle qui fut ta tante, le substitut maternel, la cuisinière à forte poitrine et à franches rigolades, le caractère égal et joyeux, le molleton des chagrins. Tu y pensais sans arrêt sur ton île, en te serinant qu’il fallait appeler, appeler, venir la voir. Les jours passent et à la trentaine il faut consolider sa propre existence. Le temps est compté pour chacun. Tu regrettes. (Marie Van Moere)

port-de-barcelona

Le port de Barcelone

« Le Fauteuil rouge », d’Antoni Casas Ros, enfin, en quelques pages joliment intenses, révolutionne à sa manière, simultanément, les concepts d’urne funéraire, d’immortalité de l’âme, de cimetière marin et de paysage photographique, en un texte à la fois dense et songeur.

J’avais choisi ma place. Chambre avec vue. Je l’avais visitée et fait aménager, remplaçant l’unique ouverture et sa porte de fer par un espace vitré. Les dimensions exiguës, 30x40x50 cm convenaient parfaitement à un amas de cendre, ce que je serai au moment d’emménager. Sur les hauteurs, entre les cyprès, je voyais le port, ses grues jaunes, les containers empilés pour la Chine, le Japon, l’Afrique, cubes de couleurs pastel, espaces clos et sombres où tout pouvait prendre place, des jouets pour enfants aux paquets de cocaïne arrivés de Colombie. Barcelone était la plaque tournante de la drogue en Europe. La blanche valait un euro le gramme au départ, vingt à son arrivée au port, quarante à Paris. J’avais fait construire un petit fauteuil rouge de trente centimètres de haut, le genre de fauteuil dans lequel on pouvait lire L’Homme sans qualités ou tout autre roman océanique. Il était téméraire de penser qu’une conscience aurait besoin d’un fauteuil et plus encore qu’elle prendrait plaisir à lire mais ce genre de présupposés m’avait diverti et c’est avec précision que j’avais noté dans mon testament : « Le fauteuil sera disposé face à la mer, les cendres répandues, l’urne jetée et lorsque les dernières poussières se seront déposées, je veux qu’on place discrètement mon appareil de photo, batterie complètement chargée, sur le fauteuil. Ensuite, on scellera la petite dalle de verre et on me laissera reposer en paix. » (Antoni Casas Ros)

Et c’est ainsi qu’Antidata continue imperturbablement à m’épater à chaque nouvelle parution.

Ma collègue et amie Charybde 7 en parle superbement ici. Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :