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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Des mirages plein les poches » (Gilles Marchand)

Cinq nouvelles inédites et neuf nouvelles plus anciennes pour composer comme un bréviaire poétique de la forme courte, rêveuse et malicieuse.

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Beaucoup de lectrices et de lecteurs connaissent et aiment désormais Gilles Marchand à travers ses deux romans publiés chez Aux Forges de Vulcain, « Une bouche sans personne » (2016) et « Un funambule sur le sable » (2017), après sa superbe collaboration avec Éric Bonnargent aux éditions du Sonneur (« Le roman de Bolaño », 2015). Il est particulièrement heureux que le même éditeur, à l’automne 2018, nous offre « Des mirages plein les poches », recueil de 14 nouvelles dont 5 inédites, permettant pour notre grand plaisir de rendre justice simultanément à celui qui est certainement l’un des plus doués et des plus attachants auteurs actuels de pièces courtes et au formidable travail dans ce domaine accompli en permanence par les éditions Antidata, dont on ne dira jamais assez de bien ici, sachez-le.

On retrouve ainsi neuf nouvelles issues de neuf anthologies collectives Antidata, parmi lesquelles certaines aussi proprement mythiques que « Le premier tour » (in « Jusqu’ici tout va bien », 2013), combinaison parfaite de malice et de poésie embrassant l’imaginaire de l’île déserte et l’usage narratif affûté des notes de bas de page, que « Deux demi-truites » (in « Version originale », 2013), une merveille de sensibilité sur la véritable découverte du cinéma à l’adolescence, que « Les chaussures qui courent vite » (in « Temps additionnel », 2012), qui transforme la stupidité apparente d’un personnage en une sauvage incursion presque surréaliste, que « Un café et une guitare » (in « Douze cordes », 2010), fusion poignante d’alcool, de musique et de mythomanie potentielle, que « Syllogomanie de proximité » (in « Parties communes », 2016), qui donne une nouvelle dimension aux trois notions de voisinage, de collection et d’obsession, ou que « En homme responsable » (in « Petit ailleurs », 2017), merveille inscrivant une étrange folie au cœur d’une cabane pas uniquement métaphorique, pour ne citer que six d’entre elles.

Même si l’on connaît déjà ces textes (pour celles et ceux qui auraient encore à les découvrir, vous n’avez donc aucune excuse pour ne pas vous ruer sur ces « Mirages plein les poches ») par les précieuses anthologies Antidata, les cinq nouvelles inédites justifieraient à elles seules l’acquisition de l’ouvrage.

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Un-bateau-qui-coule-2

J’avais un bateau mais le bateau coulait. J’étais sur le pont, réfléchissant aux différentes options qui s’offraient à moi. Le bateau coulait et rien ne pourrait l’en empêcher. Il y avait une fuite, une avarie, un trou dans la coque, que sais-je ? Mais c’était mon bateau et les capitaines n’abandonnent pas leur navire. Je ne savais pas dans quelle mesure j’en étais le capitaine. Après tout, ce n’était qu’un tout petit bateau et je n’avais pas d’équipage, pas de témoin pour dire que j’étais resté jusqu’au bout. Pour me donner du courage, je lançai aux vents un : « Les femmes et les enfants d’abord ! » Il n’y avait ni femme ni enfant et mon bateau coulait toujours. (« Mon bateau »)

Art désinvolte du quiproquo éclatant en une dernière phrase (« Désordre de Beatles »), télescopage de l’honneur, de l’obsession et de la folie a priori plutôt douce – à moins que… (« Mon bateau »), parfaite nostalgie du pouvoir d’endurance du rock face au temps qui passe éventuellement (« Rappel »), métaphore enroulée avec un art consommé et déstabilisant autour d’une bobine bien particulière (« Le fil »), conjonction d’un souvenir d’enfance, d’une envie de grand départ final, de l’idée d’une sirène et d’un matelas de plage (« Adieux pneumatiques »), ces cinq nouvelles sont sans doute plus courtes qu’à l’accoutumée chez Gilles Marchand, mais la poésie y est peut-être encore plus affûtée qu’auparavant, prouvant si besoin était qu’entre art du récit, art de la chute, art de la formule et art de la langue elle-même, la forme brève, lorsqu’elle est travaillée ainsi, au cœur, n’a jamais rien à envier aux fictions les plus longues.

En fermant les yeux, je revenais vingt ans en arrière. En les ouvrant, elle était toujours là et, même avec un yaourt à la main, elle était toujours aussi belle. Le rock ne doit pas avoir peur des yaourts. (« Rappel »)

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