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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Capitale Songe » (Lucien Raphmaj)

Une folle immersion poétique et policière dans un avenir bringuebalant où les rêves de capture et de puissance ont engendré leurs cauchemars logiques, hybrides et tout-puissants. Un réjouissant appel littéraire à la circonspection, à la résistance et à la lutte, tous azimuts.

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Capitale Songe

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Nos histoires dorment mal, insomniaques, elles se retournent et cherchent la position où l’on bascule dans le sommeil. Elles respirent mal. Problème de branchies ou quoi, va savoir. Elles s’interrompent sans cesse, pensent à mille choses changeantes, inconstantes, fuyantes, reprennent, réseautent, creusent. Jusqu’où ? Jusqu’au tréfonds de Capitale S, là où cette île artificielle rejoint l’océan. Oui, chaque instant un peu plus, la cryptonation flottante de Capitale S rejoint l’océan qui la dissout.
On oublie vite le bruit de cette dissolution globale.
Car ici, qui n’a pas la tête réduite à cet immense bourdonnement, pas celui des insectes, bien sûr, nuées amies et discrètes, mais celui, fantomatique, des néons créés par ces intelligences vampires, avides de nos rêves, assourdissant le jour et oblitérant la nuit, saturant le sommeil et la veille en une rumeur invincible, brouillant les contours et le sens de nos aventures intérieures ?
On se demande parfois, peut-être en vain, ce qui appartient à notre pensée et ce qui est de la part de cet enchevêtrement d’ondes pénétrant nos esprits et se transformant en litanies absurdes, retirant toute limite à notre expérience. Distinction futile, me direz-vous, à l’ère de la conscience plasmatique.
Peut-être. À voir. Ce que je sais, en tout cas, ce qu’on oublie de dire, c’est qu’au milieu des conflits débilitants de Capitale S, dans les luttes des intelligences pour leur survie vitale et idéelle, cette ville, cette île, Capitale S, disparaît dans l’océan.
Capitale Songe ? Capitale Sombre, oui, une ville trempée d’espoirs gluants où brilleront encore après sa submersion les glorieux néons alimentés par le feu nucléaire couvant sous Asavara.
Dans la nuit blanche polaire, les essaims de mouches tsé-tsé et des groupes de sternes mutantes verront toujours cette plateforme illuminée crachant ses lumières et ses appels au désir sans plus personne pour y répondre.
On ne s’éveillera plus de la veille, on ne s’évadera plus du sommeil, nous disent les prophéties antagonistes s’affrontant à Capitale S, mais, peut-être, un jour, entendrons-nous, stupéfaits, résonner une autre partition du sommeil. Rêvons.

Il n’est pas si fréquent qu’un roman parvienne à incarner à ce point, subrepticement et joueusement mais avec une intense détermination, les lignes de fuite essentielles de toute une époque. Le capitalisme tardif, férocement dominateur dans son chant de cygne grisâtre, cherche bien sûr de ses tentacules avides, étendus depuis un moment bien au-delà du raisonnable, les ultimes territoires à marchandiser pour maintenir sa croissance financière, en horizon toujours indépassable. Le sommeil – source d’efficacité paradigmatique – et les rêves – gisement de créativité pour gimmicks spectaculaires ou pour sauts quantiques rémunérateurs – constituent assurément l’une de ces dernières frontières à conquérir, et c’est ce Far West qu’explorait en ardent pionnier le Jonathan Crary de « 24/7 : Le capitalisme à l’assaut du sommeil » en 2013. Lucien Raphmaj se saisit, avec ce premier roman publié aux éditions de L’Ogre en août 2020, de cette matière première potentiellement vaporeuse, pour la transformer, avec une audace extraordinaire, en une expérience de pensée joyeusement hybride, littéraire, poétique et décapante.

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Vera regarde l’aiguille s’enfoncer et libérer en elle l’encre vivante du tatouage mobile. La douleur s’étend avec le plaisir, remontant tout l’écheveau de ses nerfs, dessinant de petites araignées dans le blanc de ses yeux, faisant glisser dans ses veines des milliers de vers électriques agités de spasmes. Sa peau est cette convulsion composant sans cesse de nouvelles formes à fleur de chair, apparaissant et disparaissant, devenant étoiles, visages, échos de ses pensées blanchies par l’instant. Le tatouage commence à s’étendre en elle.
– Injecte-m’en plus.
– C’est risqué.
– C’est la vie. T’occupe et pique.
A côté d’elle, les membres du Dreamsquad l’observent, elle le sait, ils guettent sur son visage les soupirs de douleur et les grimaces de renoncement à la grande fatalité à laquelle se promet la Vigilance. Elle ferme les yeux et sourit comme elle a appris à la faire dans cette clinique abandonnée, face aux cadavres de ses parents défoncés au liquidream. Elle sourit encore tandis que l’encre se met à remonter jusque dans sa gorge, à saturer ses ventricules jusqu’aux extrémités de son cortex, emplissant sa bave, ses rêves.
– Ça y est, l’emprise est réalisée. Tous vos petits camarades vont pouvoir observer vos pensées juste en regardant votre peau. Mais je préfère vous prévenir, ne vous attendez pas à des images, hein, c’est bien plus instinctif. C’est plutôt comme des rêves abstraits. Des motifs, des couleurs, des glissements et des substitutions, tout ça.
L’encre se déploie effectivement en elle hors de toute phrase, de toute image. Elle compose avec elle une synthèse vivante.

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Capitale Songe (« Capitale S », en abrégé et chez les habitués du lieu) fut d’abord l’une de ces îles artificielles issues des fantasmes libertaires extra-territoriaux de multi-milliardaires du début du XXIème siècle et des quêtes défiscalisantes d’entreprises transnationales aux actionnaires jamais rassasiés, de ces îles qui hantaient déjà le Hugues Jallon de « La base » ou les Éric Arlix et Frédéric Moulin de « Agora zéro ». C’est lorsque le territoire insulaire dévolu à l’ultra-libéralisme enfin pleinement débridé se croise avec la recherche avancée en intelligence artificielle, déjà, et avec le mélange détonant des quêtes de profit à chercher dans les recoins et d’immortalité – réelle ou virtuelle, précisément – à offrir aux nantis, que les choses ont commencé – ou déjà fini – de se gâter. C’est que tout y a proliféré, autour de cet enjeu de l’appropriation du sommeil et des rêves, bien au-delà des chemins tracés et des contrôles mis en place par les initiateurs de cette zone franche, désormais entrée en déliquescence, et dérivant parmi les icebergs de plus en plus menaçants, ses différents moteurs (mécaniques et idéologiques) plus ou moins fissurés.

Omega Terminus possède cette aura de fascination des derniers lieux où la nuit est préservée comme nuit. Où les qui suis-je ? n’ont plus cours et son nom à lui, son nom sans fin, n’a plus à être énoncé. Ici règne un silence vibratoire dont Avita semble le centre. Les humeurs changeantes des néons, les fictions toxiques, la traque du sommeil, la liste des zones quotidiennement interdites ont toutes disparu, et, pour lui, tout se fait l’immense et heureux écho de la vacuité.

(…)

Le sol spongieux ne demande pas beaucoup d’efforts pour céder. Les coups éclaboussent la peau lisse de son masque de mante religieuse ne laissant apercevoir aucun morceau de son propre crâne lisse, couturé de signes et de trous de punaises, de vieilles entrées de câble obturées et de tatouages sinueux. Elle essuie d’une patte ses capteurs optiques.

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Comme il nous l’avait déjà démontré en beauté il y a quelques mois avec l’essai romancé ou la poésie analytique de « Blandine Volochot », Lucien Raphmaj maîtrise comme bien peu de lecteurs et d’auteurs (en dehors bien entendu des différents hétéronymes d’Antoine Volodine) les codes et les heuristiques du post-exotisme (son usage discret et puissamment efficace de l’adverbe « très » dans des expressions telles que « une vie très enfouie », par exemple, témoigne de ce souci du détail qui compte, in fine) : s’il sait mobiliser en douceur et en ombres portées les motifs science-fictifs familiers qui servent son propos romanesque (du varelse d’Orson Scott Card à la musique du sang de Greg Bear, du dreamhacking de Norman Spinrad à la poésie réplicante du Ridley Scott de « Blade Runner » (« sa nouvelle peau de cosmos étoilé »), des créatures artificielles en quête d’identité du William Gibson de « Neuromancien » aux rituels chamaniques du Scott Baker de « Variqueux sont les ténias » (« la fluidité des vers planaires »), des attrape-rêves et des cliniques du sommeil du Josh Friedman des « Chroniques de Sarah Connor » aux ambiances pré-apocalyptiques d’un « Matrix » où la quête d’énergie électrique par les machines aurait été remplacée, fort logiquement, par un appétit d’imagination onirique, Lucien Raphmaj ne perd jamais de vue, au fil de ces 300 pages, l’agencement d’une véritable enquête à propos d’enquêtes, plus indiciaire que jamais dans son maniement des pages blanches dévolues à l’intrigue – et aux personnages mis en jeu – et des pages noires jouant pleinement leurs rôles de glossaires, de flashbacks explicatifs et de leçons de choses.

Cependant la commission dut faire face à une crise qu’elle n’avait pas prévue car la menace ne vint pas de l’intérieur, mais de l’effet de bord de la création des banques de rêves pour les IV : la secte des Vigilants fut en quelque sorte l’abréaction de la société à la constitution du Hortex. Car toute institution ne crée-t-elle pas son dehors, toute frontière ses contrebandiers et ses trafiquants ? Les Vigilants, que les mauvaises langues appellent les sans-sommeil, opéraient par commandos de quatre à cinq individus, détruisant les psychés, ponctionnant les rêves, laissant derrière eux sur les murs un œil éternellement ouvert comme un horrible attrapeur de rêves. Des corps qu’ils proclamaient libérés et qui demeuraient dans un état végétatif que l’on appelle plutôt coma. Leur action bouleversa malgré tout le marché, sans compter les attaques dans les différents data centers où ils vidèrent des millions de songes chaque fois.
Plusieurs banques durent se regrouper, et ce fut la création du puissant consortium d’Ananta. Il lâcha dans les terriers des Vigilants sa vague se serpents qui élimina la plupart des ultrarêveurs.
Depuis, on ne traîne plus dans les couloirs de nos rêves.
Ananta fut alors assez puissante pour ouvrir grande la mâchoire pour absorber la Sompo, et gloire aux Pythons ! La Commissaire générale de la Sompo à la tête fantôme fut nommée à la direction de la banque Ananta.
Le sommeil s’est anarchiquement réparti entre les espèces.
Les blattes respirent lentement.
Les mites courent toujours.

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Principalement aux côtés des entités variables que sont Kiel Phaj C Kaï Red et C-29 (dans cet univers insulaire déliquescent où les Varelse, Nergal, Avita, Joh Hatsu, Nova, Glitch ou Tristāne Esver nous rappellent en permanence à quel point le nom des singes est important – et comment un Ras al Nasyan peut prendre aisément les dimensions mythiques d’un Jacurutu), Lucien Raphmaj conduit de main de maître une inversion des pôles et des points de vue, défamiliarisant nos certitudes passées jusque dans le choix de certaines abrévations usuelles du lieu (IA, IAh, IV et I2 ne seront pas nécessairement, ici, ce que vous croyiez).

Le sommeil fut longtemps notre part maudite. Impensée. Impensable. La part du néant. Des anges du néant. Grande ivresse qui s’oublie. Qui n’est que l’oubli. Ce que l’on donne les yeux fermés. Il y avait là tout à penser. Cosmétique du rêve, hygiène du sommeil. Et tout ce qui s’est développé à Capitale S n’est que l’extension, certes vertigineuse, de cette idée. Ce n’est pas que la marchandisation absolue de tous ces produits pour façonner des rêves plus beaux, pour dormir à 120 %, et autres promesses diffusées nuit et jour par les néons – mais aussi la possibilité d’émergence d’une diététique du rêve et du sommeil.
Je reçois 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 pour un bilan complet.

La virtuosité est presque inquiétante chez cet auteur capable de nous entraîner dans une navigation haletante parmi les virus et les contagions comme parmi les hybridations généralisées (en un travail parallèle et très juste par rapport à celui conduit par Alain Damasio dans « Les furtifs »), parmi les mémoires cachées dans les mémoires comme parmi les oniromancies actualisées (telles que malaxées jadis par Antoine Brea dans « Roman dormant »), en utilisant jusqu’au bout un incertain devenir insectoïde comme une forme rare de métaphore supérieure et secrète, et d’encouragement souterrain à un vivant autrement inclusif.

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J’ai entendu parler de la disparition des IV. La seule disparition dont on peut se réjouir. Mais ça ne m’étonne pas. Leur existence de cancer immortel les avait rendues fascinées par ce à quoi elles avaient renoncé, les avait rendues nostalgiques de la mort. En un mot, mortalgiques.
J’aime bien ce mot. Mortalgie. On invente des mots pour conjurer le mauvais sort qui nous accable, les énergies qui nous vident.
« Les humains sont des déflagrations, puis des nuages de cendres de rêves, puis rien. Seule la nuit. », disent les IV.
Retour à l’envoyeur.
Et maintenant ?
Comment retrouver la vitalité ?
Comment retrouver le sommeil, la vulnérabilité ? Comment retrouver la nuit ?

Ainsi, oscillant subtilement entre un « Je suis une légende » et un « Je suis un rêve », lorsque la narration ressuscite in fine, transformée, sous l’incarnation (quoique le mot soit alors de moins en moins approprié) infatigable de C-30, « Capitale Songe » nous rappelle avec ruse que la tentation omniprésente du laisser-aller ou de la capitulation doit nécessairement s’effacer devant la triple conviction de la circonspection, simultanément tragique et amusée, de la résistance farouche et  de la lutte inventive – pour que précisément les combattants et combattantes éternellement défaites du post-exotisme, à l’image de « Kree », conservent une petite chance de ne pas advenir.

Il faut lire l’entretien avec Lucien Raphmaj sur le blog La viduité (ici), ainsi que la lecture attenante (ici), comme la belle chronique de Nicolas Winter dans Just A Word (ici).

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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