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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture bis : « Kree » (Manuela Draeger)

La guerrière Kree Toronto, incarnation parfaite du versant magnifiquement et éternellement errant du post-exotisme.

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Kree

Le type balançait la tête lentement de côté et d’autre. C’était sa manière de montrer qu’il réfléchissait. Il avait une trogne de géant mal réveillé, sur le front une casquette rouge enfoncée jusqu’aux yeux, si on peut appeler yeux les deux petites taches grises qui luisaient au-dessus de son nez, humides de sommeil et de vin, rapprochées et comme perdues au milieu de sa face énorme. Il écarquillait ce qu’il pouvait, avec une mimique interrogative d’où les dieux avaient raboté toute trace d’intelligence. Un idiot concentré sur une réponse qui ne venait pas, un grand singe faisant face à l’inconnu, debout devant une femelle habillée en soldat. Sa corpulence impressionnante de lutteur de foire, son poids, une goutte salée qui lui coulait le long d’une joue. Il venait de sortir, la porte derrière lui s’était rabattue sur une touffeur nauséabonde, sur de l’obscurité, sur des odeurs de viande grillée, de peaux crasseuses et d’alcool. Il portait un bermuda aux motifs de fleurs hawaïennes et, sur le tronc, un tricot de corps qui avait été blanc des mois plus tôt. Tout le reste était nu, adipeux ici et musclé là.
Kree répéta sa question.
– Loka, je te dis. Tu sais comment qu’elle est morte ? C’est toi qui l’as tuée ?
Le type continuait à faire aller sa grosse figure, de l’épaule gauche à l’épaule droite et retour. Il donnait l’impression de ne pas comprendre la langue dans laquelle on lui parlait. Toute maigre ou fluette devant lui, en tenue de commando usée mais encore loin d’être en loques, Kree précisa :
– Tu l’as mangée ?
La nuit était épaisse, la rue silencieuse.
– Oui ? Non ? continua Kree.
Il était trois heures du matin et il faisait chaud. Bien qu’étoilé, le ciel n’éclairait rien. L’endroit où se tenaient Kree et le colosse avait été grossièrement recouvert de planches à la mauvaise saison, à un moment de l’année où la boue rendait trop pénibles la marche sur la chaussée, l’accès aux maisons. Sur le devant de la masure, les planches maintenant superflues craquaient dès qu’on faisait un pas. Elles accentuaient le caractère théâtral de la scène : deux personnages immobiles, un dialogue laborieux, un décor en bois, une lumière avare avec des effets d’ombre.
Le colosse était lourdement planté devant la porte, et, s’il préparait une réplique, il avait du mal à la faire sortir de sa bouche. Le hochement ralenti de sa tête se transmettait à tout son corps massif, à ses jambes massives, et, de temps en temps, alors que pourtant il ne changeait pas d’appui d’un pied sur l’autre, les planches craquaient.

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Kree Toronto est une force qui va, doucement. Dans cet univers post-apocalyptique, indéterminé et désolé, avec lequel certains courants du post-exotisme nous ont plus ou moins familiarisé, elle arpente les sentiers et les oasis, réelles ou figurées, combattante résiduelle et retraitée de guerres qui furent pleinement ou marginalement les siennes. Lorsque le monde tel que nous le connaissions et le bardo des errances entre les vies et les morts, désormais presque indistinctes, ont définitivement fusionné, le cheminement importe peu au fond, qu’il prenne la forme du franchissement sans fin des grillages de camps innommés à cisailler perpétuellement ou de l’étape plus ou moins provisoire dans quelque bourgade administrée tant bien que mal par des mendiants terribles, héritiers pâles et dégénérés de diverses aberrations à la khmer rouge.

Jeu affirmé, et toujours tragique dans son humour même, le post-exotisme s’incarne ici comme en écho secret aux deux plus récentes productions des collègues du mouvement littéraire à géométrie variable et secrète, rituels chamaniques oubliés et déformés prêtant aussitôt le flanc aux accusations de sorcellerie (le théâtre d’ombres vociféré du « Frères sorcières » d’Antoine Volodine n’est donc pas si loin), ou parcours résilients effectués dans le noir presque total (la patiente émergence et le temps toujours brouillé du « Black Village » de Lutz Bassmann seraient alors en ligne de mire). Parmi les personnages désormais habitués à errer dans ces limbes, dans ce bardo intemporel et insitué, où la fin de l’Histoire autoproclamée et les parodies sous forme de farce ET de tragédie de la mort de l’égalitarisme se disputent certaines dépouilles symboliques, la magie métaphorique de l’écriture bien particulière de Manuela Draeger fait merveille. Si la part belle est faite à nouveau à la tentation du chamanisme (à laquelle tant « Danse avec Nathan Golshem » chez Lutz Bassmann que « Herbes et golems » chez Manuela Draeger elle-même, par exemple, avaient su nous préparer), et que crécelles, tambourins et même tente tremblante sont bien présentes ici, on retrouve aussi avec bonheur, en bribes incertaines et comme feutrées, les immeubles aux trois quarts vides d’habitants et l’urbanisme déliquescent qui constituent le cadre crépusculaire et paradoxalement joyeux de la prose réputée pour enfants de Manuela Draeger, dans la série des aventures de Bobby Potemkine, de ses amies et de ses amis, étalée aujourd’hui en onze volumes, de « Pendant la boule bleue » (2002) à « Moi, les mammouths » (2015).

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Au même instant, une lueur jaune fulgura depuis une quelconque ouverture de la cabane, entre les volets fermés et la porte. L’éclair s’accompagnait d’une détonation qui se répercuta aussitôt dans la rue comme un grondement de tonnerre.
Non, pensa Kree.
Un coup de fusil. Un événement inimaginable. Si improbable qu’aucun combattant, ici, maintenant, ne se donnait la peine de le redouter. Une hypothèse purement fantastique. Les armes à feu et leurs munitions avaient disparu du paysage. D’une part parce que leur utilisation forcenée pendant la guerre terminale, pendant les guerres noires qui avaient suivi et pendant les troubles qui avaient couronné les guerres, les avait épuisées et raréfiées, et d’autre part parce que l’humanité était entrée dans le monde d’après l’agonie, parce que l’humanité s’était engagée dans l’errance sans espoir, dans l’errance loqueteuse, et que ce monde ne connaissait plus ni poudre, ni électricité, ni machines. L’humanité décédée et ses très infimes survivants et débris allaient à mains nues dans le bardo boueux.
Et pour Kree, l’idée d’être touchée par une balle appartenait à un folklore presque aussi reculé que son adresse menaçante à l’ennemi, son adresse préhistorique, Je vais à toi.
Or, aussi extraordinaire que cela puisse être, aussi invraisemblable, Marcus Grodon s’était procuré une carabine et il possédait au moins une cartouche. Et il venait de faire feu sur cette inconnue de malheur, sur la conne qui avait schniazé son frère.
Kree n’avait plus le temps de penser à quoi que ce fût. Elle sentit quelque chose de formidablement violent et perçant lui faire exploser la poitrine. Une brûlure et des vibrations insupportables. Elle fut projetée en arrière. Elle eut l’impression qu’elle se répandait en giclures rouges jusqu’au ciel. Cette gerbe, l’envie de crier, l’envie de vomir, puis elle sentit que la vie la quittait.
Puis elle ne sentit plus rien.

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(Vincent, 1973, 73)

Oscillant puissamment entre les stases et les cheminements, entre les mécaniques en mouvement absurde et les résignations stationnaires, Kree Toronto s’inscrit ainsi parmi les plus mémorables des personnages du post-exotisme. Si, selon les mots magnifiques de ma collègue et amie Marianne (dont on peut lire la chronique sur ce même blog, ici), « la littérature post-exotique forme un monde d’images et d’émotions intenses, un univers d’idéologie codée et d’humour du désastre, où les rêves d’égalitarisme survivent envers et contre tout, un monde de chaos obscur et d’humanité vacillante qui établit un rapport au temps singulier, où les femmes font preuve d’un courage irréductible, où rêve et réalité s’enchevêtrent, où la vie et la mort ne s’opposent plus »., Kree Toronto, dans les avanies et les avatars qu’elle partage, en est l’incarnation quasiment parfaite, souveraine et joueuse, ni vivante ni morte, impalpable et déterminée.

Kree encore. Quelques jours plus tard.
Le bruit de l’acier qu’on coupe dans le clair-obscur.
Quelques jours ou quelques semaines. À peu près la même année, en tout cas.
Elle attaquait avec une cisaille militaire le grillage qui lui barrait la route. Les fils de fer cédaient lentement l’un après l’autre. Une opération répétitive et mécanique, et elle en profitait pour essayer de se remémorer quelques-uns des moments qui avaient précédé. Même pas le passé. Juste l’avant. Rien ne venait. Elle fouillait dans sa mémoire, et rien ne venait. Elle s’était déjà interrogée à plusieurs reprises. Alors qu’elle marchait. Ou quand elle se reposait, assise sur la terre, comme ne connaissant pas le sommeil depuis toujours. Ou pendant qu’elle se battait contre les clôtures qui se succédaient. Aucun souvenir, pas le moindre détail qui lui eût permis de comprendre d’où elle venait, dans quelles circonstances elle avait rejoint l’espace noir. Une amnésie dont les failles restaient infimes. La nuit l’entourait en permanence et cette nuit était entrée dans sa tête. Sa cervelle fonctionnait, mais une bouillie opaque coulait derrière ses paupières, entre ses paupières et les domaines inconscients de son crâne. Elle n’avait rien à quoi se raccrocher, seulement des images illisibles, silencieuses et très noires.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

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