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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Mécaniques sauvages » (Daylon)

Dans une boîte à chaussures de la taille de l’Île-de-France, cernée de déserts et d’accidents physico-climatiques, un microcosme social, économique et politique – le nôtre ou presque – se débat et fait semblant. Une formidable expérience de pensée et de langage, à lire d’urgence.

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Daylon

À ceci près que, non, il n’avait jamais été question de légendes, de spectre traversant le désert, de machines supersoniques ou de l’éveil d’Amon. C’est une histoire de topologie, nous souffle-ton : la forme du monde, ses espaces. La courbure des choses et à défaut de courbure : la surface ultra-plane du terrain. Pas de dune, une étendue, du sable affiné à l’atome. Un sable clair peu abrasif barré d’une unique piste brouillonne.
Sur cette unique piste : le bouillon d’un convoi immergé dans ses moteurs puis, usé de parsecs, le voir changer de couleur, ce désert, et ainsi devenir une lave lisse, figée, ondulante, très organique et noire, ayant serpenté de lacs en fines rigoles. Maintenant ? Un minerai spéculaire d’où émergent bras et mains pétrifiés tout aussi noirs et luisants, innombrables et à perte de vue : crispés d’échec, de panique, de douleur. Des corps pris dans la lave depuis un certain epoch, peut-être mille ans. Le convoi passe et casse la lumière. Les bras clignotent au passage des ombres. Les dos disparaissent un instant. Les corps emmêlés implorent les vivants de leurs mains minérales. Des armées se sont noyées ici.

Dans un Paris d’ailleurs ou de très loin dans le temps, dans une Île-de-France réduite aux acquêts, cernée de déserts qui semblent progresser chaque année si ce n’est chaque mois, coupée d’un reste du monde dont on ne sait même pas vraiment s’il existe encore (et les rares indices sembleraient plutôt indiquer que non), la véritable denrée rare est devenue l’eau, que l’ingéniosité des scientifiques et des technostructures associées s’acharne à produire et recycler en quantités (juste) suffisantes pour la population de ce « monde ».

Tandis que d’étranges et menaçants phénomènes « naturels » se développent régulièrement tout autour de l’enclave, mettant en danger l’intégrité structurelle et physique de la réalité telle que nous la connaissons encore, forçant presque sans arrêt diverses équipes militaro-techniques d’urgence à intervenir pour mesurer et circonvenir, une formidable comédie du réel continue de se dérouler, comme inexorable et immuable : même réduits désormais à une échelle singulièrement petite, les gouvernants continuent à gouverner, les élus démocratiques continuent à représenter, les puissants économiques continuent à spéculer et à accumuler, les bureaucrates continuent – plus que jamais peut-être – à administrer, les policiers et militaires continuent à sécuriser, assistés ou concurrencés par diverses milices « populaires », les techniciens et les scientifiques continuent à mesurer, bricoler et chercher, les personnes situées « au bas de l’échelle » continuent à souffrir et à survivre parmi les rumeurs et les racontars, et les ordinateurs de plus en plus « intelligents » continuent à calculer et à prévoir. La révolte multiforme continue de gronder. Le microcosme ainsi brutalement, sauvagement, mis en scène, a-t-il donc atteint son stade terminal ?

Le détachement arrive aux midis, serpent de camions bâchés, de SUV brutaux tout en angles, en nombre, peinture noire imperméable aux micro-impacts. Un autre camion, compact, blindé, quitte son couloir symbolique pour entamer une série de cercles larges, décroissants, le long de la pente terrassée dans une matière plus épaisse, plus difficile à rendre aux atmosphères – les révolutions orbitent autour d’un œil ombragé et creux, des cercles centrés sur cette dépression à peine visible derrière les rouleaux de sable aéroporté. Nous glissons sans hâte vers cette pénombre. L’œil grandit, son pourtour contoure une gueule cerclée de crocs de roche qui nous avale bientôt.
Le reste du convoi s’est parqué non loin du gouffre. Les jeunes gars de la Phalange viennent se dégourdir les jambes au plus près du vide, testent la solidité du bord du bout de la botte, sortent des cigarettes de leurs poches ventrales qu’ils allument dos à la lumière d’Amon. Ils échangent des banalités, se tapent l’épaule en camarades à l’ombre des excavatrices. Ce sont des jeunes normaux si on excepte le crâne rasé et les bottes de combat bien cirées.

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Depuis ses cinq nouvelles de 2009 (parmi lesquelles la superbe « Penchés sur le berceau des géants », dans l’anthologie « Retour sur l’horizon » de Serge Lehman), Daylon s’était surtout consacré au graphisme et à l’illustration – et à des activités professionnelles résolument extra-littéraires, d’après la rumeur. Ce « Mécaniques sauvages », roman publié en avril 2021, inaugure avec trois autres titres la collection indépendante Courant Alternatif, au sein des éditions Moutons électriques.

La réussite de ces 230 pages est, pesons à nouveau nos mots, presque tonitruante, tant elle parvient à associer intimement la substance même de l’expérience de pensée socio-politique science-fictive et la puissance méticuleuse d’une écriture extrêmement travaillée, qui en décuple la puissance et la capacité à jouer.

Oh, la direction du Bureau exigeait des résultats ? Ils ne durent pas être déçus, car des résultats, ils en obtinrent et ils ne se firent pas attendre. Quelle fierté, Amaury, quel couronnement. Les premiers messages alarmistes traversèrent le courrier interne dès la fin de la première semaine. Des plaintes furent reçues le mardi suivant. La petite presse posa des questions avant jeudi. La chanson publique qu’on trouve en nombre à l’ombre des ballons hydrocollecteurs s’en fit l’écho sans recourir à l’exagération. Ah, quel bel ouvrage, Amaury.
Après deux semaines : on parle d’habitats évacués suite à une série de déformations structurelles pas plus grosses que le poing, anomalies individuellement jugées mineures, par conséquent non corrigées. Chez Conformité, on appelle ça un wontfix. Il qualifie d’un carré mat rose poudré les dossiers dont la criticité se révèle insuffisante pour être traitée. On le date, lui attribue un code, on le dépose sur le desk d’un stagiaire qui imprimera une étiquette innocente, appliquera le code dossier de sa plus belle plume ; ce sera transmis avant la fin de la journée au Courrier Interne. Un wontfix ne mentionne pas un civil blessé ou un immeuble condamné. Il ne responsabilise ni le génie d’Amaury ni la bienveillance courte portée de la Direction. Il s’agrège au limon de ses prédécesseurs ; le wontfix illustre les recommandations, les livres blancs, les bonnes pratiques, se trouvera très vite en tête des manuels d’aide dont on affuble les topographes ou se contentera d’une petite notule manuscrite près des encodeurs. En voilà, des résultats. Pendant ce temps, les chiffres sont positifs, l’encadrement se félicite. En interne, on parle de promotions.

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Assez loin somme toute du seul vertige collapsologue – mais en en utilisant certains mèmes et certaines bribes de contexte spécifique -, en incluant un joli clin d’œil au Cédric Klapisch de « Peut-être » et à son Paris ensablé, comme une belle insertion des imaginaires du désert célébrés ailleurs par Raymond DepardonDaylon construit ici avec minutie, mais sans perdre un instant son rythme nettement enlevé, une miniature presque simulationniste (au sens du Daniel F. Galouye de « Simulacron 3 ») qui condenserait physiquement, en un espace restreint avec ruse, les effets de sidération, d’accoutumance, de cynisme et d’illusion face au désastre annoncé qu’étudiait d’une tout autre manière le Kim Stanley Robinson de la « Trilogie climatique », de « New York 2140 » et de « The Ministry for the Future » (non encore traduit en français). Confronté à une adversité – quand bien même il déploie de véritables efforts pour essayer de la comprendre, mais sans pouvoir ou sans vouloir ajuster l’ampleur des moyens nécessaires à la taille et à la virulence de la menace -, notre monde occidental démocratique en apparence et consumériste dans les faits, ramené aux dimensions restreintes d’à peine une région-capitale française, poursuit sa route sur son erre, jusqu’au bout, jusque dans les détails des bullshit jobs à poursuivre quoi qu’il arrive.

Le monde anthropique gravite autour de Lutecia et de Lutecia seulement. À l’extérieur : l’amertume des délaissés, des midclass juste assez riches pour craindre la pauvreté, et l’esprit suffisamment lâche pour accueillir une pensée fascisante à bras ouverts.

Comme le Jean-Marc Agrati de « Le chien a des choses à dire » ou de « L’apocalypse des homards », Daylon sait créer à la perfection la langue capable aussi de rendre compte de l’absurde poésie des tableurs inutiles qu’il faut continuer à colorier proprement, des pénibles nécessités de la formation des juniors, des chicanes entre services, des rivalités entre entreprises et entre administrations, où chacune et chacun fait le job, ou fait semblant, et contribue ainsi, entre autres, comme l’Alain Damasio de la nouvelle « Serf-made man ? ou la créativité discutable de Nolan Peskine » dans « Au bal des actifs », à forger, aux côtés d’une petite poignée d’autrices et d’auteurs, une véritable science-fiction de l’âge des services – et du sursaut nécessaire qui devrait en découler.

À quelques mètres d’ici, dans le hall cette fois, derrière la frontière des standardistes, une seconde dalle énumère ainsi sur plusieurs mètres, toujours en portrait, le fil des étages : Accueil – Secrétariat, Formations, Services Professionnels – Mesures et Observations, Signaux Atmosphériques, Prévisions – Restaurant d’Entreprise – Mercatique, Communication Interne, Communication Externe – Service des Délégations, Bureau des Etudes, Comptabilité, Juridique – Archives – Conformité, Interventions Spéciales – Maintenance et Méthodes, Bureau des Topologies Avancées, Ressources Humaines – Direction.

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Dans cet univers en réduction du faire comme si jusqu’au bout, ce qui fermente et sourd, entre les phénomènes « naturels » et les prédations réflexes d’oligarchies solidifiées se passant désormais de masques, est une révolte d’un quatrième type, s’appropriant silencieusement aussi bien l’imaginaire de la Commune (entre « Paris » et « Versailles », avec désormais le vide de La Défense au milieu) et de la Révolution des Œillets que celui des « zones » où tout peut arriver, métaphoriquement et physiquement, celles du « Stalker » des frères Strougatski ou du « Annihilation » de Jeff VanderMeer, celles où règnent la lave et l’aberration, curieusement aussi mortelles que libératrices.

Tous hochent lentement la tête, regards rivés au sol dans un consensus pesant : les anomalies dites mineures ne disparaissent pas avec l’édit, elles demeurent dans le réel tangible du Creatura, l’histoire ne tient pas vraiment debout, on le sait, mais les actions du Directoire, trois personnes au sommet hiérarchique de la tour, ne se manifestent dans le quotidien que de loin en loin jusqu’aux directives récentes autrement plus radicales dont le champion arbore le très public visage d’Amaury.
À l’atelier, un peu de sable s’accumule aux angles des murs d’agglos sans peinture, les outils suspendus jaunissent ou se raillent, le plan des établis (tout le côté, dix mètres de linéaires) montre sa mâchoire entaillée et moulue de bois brut, un truc monté par un ancien du service parti à la retraite. Au sol, le béton n’a rien de particulier : c’est du béton.
Les odeurs, quant à elles, sont plus intéressantes : la sueur, oui, un musc de mécano occupé ; plus forte encore, une odeur de métal comparable au sang ; à proximité des véhicules, au centre, les relents carburés enfuis des moteurs à l’arrêt ; par endroits, un arôme citronné, manifestement artificiel, flotte dans les vapeurs d’alcool ménager ; enfin, celle du bois est lointaine, mais nous pouvons aussi sentir un souvenir de sciure. Il y a de l’histoire, il y a du mouvement, des actes plus concrets que les manipulations tabulaires de la Finance.
Autre impact : les ordres de mission se raréfient.

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Au creux de ces « Mécaniques sauvages », il y a bien un devenir machinique hautement paradoxal, incarné métalliquement et avec ruse dans le personnage central qu’est Monomachine, au nom naturellement hautement révélateur, mais suggéré avec peut-être encore plus de force par un doux travail sur le langage, celui d’une déliquescence insidieuse où les dissonances, les claudications peu à peu observables, entre micro-disparitions de mots et fautes secrètes de conjugaison, les programmations insidieuses, celui où le code qui s’impose dans les cerveaux est aussi risqué que potentiellement salvateur – car il pourrait bien contenir les germes d’une anarchie revisitée et efficace, par exemple. Entre le grand dessein joueur mis en scène par Iain M. Banks dans son cycle de la Culture (et dont on trouverait certaines clés essentielles sur le somptueux bas-côté confié à « Efroyabl Ange1 ») et la pragmatique de la lutte multifonctionnelle héritière du rêve zapatiste, portée en poésie combattante par l’Alain Damasio des « Furtifs » ou détaillée dans ses micro-mouvements par la Sandrine Roudaut des « Déliés » , il y a bien à déchiffrer le vertige de la tentation de l’intelligence artificielle bienveillante, technique ou métaphorique (il faudra alors songer aussi à se délecter du fabuleux monologue de la curiosité machinique obsessionnelle créé par Ian Soliane dans son « Basqu.I.A.t »). Dans l’expérience proposée par Daylon, les androïdes ne rêvent pas de moutons électriques, mais de mythologies et de divinités irascibles ou joueuses – à nos risques et périls, ou pour notre salut.

– Je suis localement un gagne-petit (après tout, il ne fait que poser des rustines sur le réel), on n’est que très peu de choses face aux dérèglements des lois physiques.

Pour tout vous dire, à peine refermé ce court roman à haute intensité, j’ai eu immédiatement envie de le relire – et de vous le citer presque intégralement, par ailleurs.

Instantanément, pour moi, ces « Mécaniques sauvages » entrent dans un petit cénacle exclusif, celui d’un laboratoire opérant juste à la frontière productive de la science-fiction et de la littérature dite générale, laboratoire qui est en train, plus ou moins insidieusement, de faire vraiment arriver quelque chose à la littérature et donc potentiellement à nos consciences.

Lucien Raphmaj et son « Capitale songe », Lucie Taïeb et ses « Échappées », Marie Cosnay avec son « Cordélia la Guerre » et son « Épopée », voire luvan avec son « Susto » et Alexander Dickow avec son « Premier souper », et désormais Daylon et ses « Mécaniques sauvages » (plus expérimentés sur ce terrain sans doute, mais me donnant des sensations fort voisines, Catherine Dufour, Pierre Alferi, Léo Henry et Alain Damasio ne se tiennent sans doute pas loin de ce petit territoire hautement magique), en intégrant en extrême profondeur le travail sur l’écriture, sur la langue, sur la poésie du verbe, à celui d’une authentique spéculation sociale et politique, sachant toujours demeurer joueuse, sont en train de nous fournir, si nous les aidons un peu par nos lectures, de formidables armes pour demain.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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