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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Les diplomates » (Baptiste Morizot)

Un travail humble et révolutionnaire, appuyé sur les modalités pratiques de la cohabitation avec les loups, pour repenser fondamentalement notre rapport au vivant.

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Les diplomates

Il s’agit avant tout d’un problème géopolitique : réagir au retour spontané du loup en France, et à sa dispersion dans une campagne que la déprise rurale rend presque à son passé de « Gaule chevelue ». Le problème du loup a évolué à bas bruit. En 1992, un couple de loups italiens part en exploration, et fait royaume dans le vallon de Mollières, au nord de Nice, dans les Alpes du Sud. Ils reportent une partie de leur prédation sur les troupeaux de moutons peu protégés des Alpes Maritimes. Le conflit avec les éleveurs commence. Les loups dispersants partent fonder de nouveaux royaumes. Ils voyagent de nuit, passent les autoroutes, traversent les fleuves à la nage, invisibles d’être inconcevables. Un jour, le loup est aperçu dans les Vosges. Il vient du Mercantour. Un jour, on l’aperçoit dans le massif du Madres, loin dans les Pyrénées. Il est à Canjuers, dans la vallée de Bargème. Il est dans le Jura, dans le Massif central. Dans la Meuse. Un jour il est ici. « Le loup est là » disent à l’abri des cafés les forestiers et les ermites. Le loup est là. Le cri murmuré se répand et résonne d’affût en affût, de clocher en clocher, jusque aux abords des grandes villes. Des deux loups présents en 1992, la campagne française est parsemée, suivant les comptages officiels, de plus de 300 loups en 2015. Les populations sont difficilement localisées, quantifiées, référencées. Car le loup a cette particularité d’être présent comme invisible – sauf pour les éleveurs, dont les troupeaux subissent les attaques récurrentes. La saisie par les bergers et éleveurs du levier médiatique transforme le silence en problème politique.

Cinq ans après l’obtention de sa thèse de philosophie (« Pour une théorie de la rencontre. Hasard et individuation chez Gilbert Simondon »), l’enseignant-chercheur Baptiste Morizot publie chez Wildproject, en 2016, cet ouvrage retentissant, considéré par de nombreux observateurs spécialisés comme une véritable révolution en matière de philosophie animale, voire de philosophie tout court. En s’appuyant sur une observation minutieuse de dizaines d’éléments concernant la réapparition du loup en France, et sur leur confrontation à de nombreux témoignages et analyses provenant d’autres lieux (en particulier du Yellowstone Park aux Etats-Unis) et d’autres chercheurs (biologistes, éthologues, forestiers, anthropologues,…), il élabore, avec une réelle humilité, un ensemble de pistes, théoriques et pratiques pour « cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant » et, plus profondément encore, pour esquisser les possibilités  concrètes d’autres relations au vivant que celles de la domination brutale et cynique ou de l’idolâtrie béate et décérébrée, à travers ce qu’il nomme « diplomatie », en un superbe détournement sémantique.

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Or, du point de vue du loup, dans l’exo-rationalité lupine, à quoi sommes-nous assimilables, nous humains défendant les troupeaux ? Probablement à quelque chose comme une meute puissante. Qui occupe actuellement ce territoire. Et à qui ne pas se frotter. Mettre en place des marquages odoriférants portant l’odeur d’une meute assez nombreuse et effrayante pour tenir les loups à distance des activités humaines est donc paradoxalement un signal perspectiviste honnête. Il s’agit d’un dialogue perspectiviste, dans lequel nous agissons de telle sorte qu’ils nous voient comme il faudrait nous voir pour qu’une cohabitation pacifique soit possible. Les biofences ne trompent pas : elles nous font dormir à visage découvert.

Scandé par une « galerie des diplomates », présentant au fil de la réflexion les portraits succincts de quatorze personnalités ayant joué un rôle précurseur, chacune avec son angle particulier, en matière de relations entre l’humain et l’animal, parmi lesquelles on notera par exemple Konrad Lorenz, « le diplomate embarqué », Rick McIntyre, « le diplomate historiographe », Temple Grandin, « la diplomate du génie animal », ou Aldo Leopold, « le diplomate montagne », l’ouvrage de Baptiste Morizot nous entraîne à sa suite dans un véritable travail de modification douce et insistante de paradigmes centraux dans notre manière de voir notre environnement autre. On appréciera bien entendu les réjouissantes résonances qui se font jour tout au long de ces 300 pages passionnantes, mobilisant ainsi aussi bien l’Edward Abbey de « Désert solitaire » que l’Alain Damasio des « Furtifs », le Serge Quadruppani de « Loups solitaires » que le Philippe Descola de « Une écologie des relations », le Tony Hillerman de « Porteurs de peau » que le Carlo Ginzburg de « Mythes, emblèmes et traces », le Iain M. Banks de « La sonate hydrogène » que la Vinciane Despret de « Habiter en oiseau », ou encore que le Jakob von Uexküll de « Mondes animaux et monde humain ». Foisonnant d’intelligence sans jamais s’approcher du moindre dogmatisme, « Les diplomates » constitue assurément l’un de ces rares exemples de livre pouvant, au sens propre et fort, changer votre regard sur le monde.

Loin de l’opposition traditionnelle entre une attitude positiviste où la savoir désenchante (drapée dans le prétendu courage lucide de vivre dans un monde mort d’être objectivé), et une attitude qui renonce au savoir au nom des effets esthétiques et affectifs d’une surnature fantasmée – il s’agit de comprendre que c’est pour mieux savoir qu’il faut enchanter, et c’est parce qu’on sait mieux que l’enchantement advient.

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À propos de Hugues

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Les diplomates » (Baptiste Morizot)

  1. Spirou chez les Soviets

    Une BD pour une fois. Profitant des vacances, le supplément féminin d’un grand journal du matin a assorti son cahier de jeux d’une série de planches de « Spirou chez les Soviets » encore inédit et à paraitre le 04/09 (2020, Dupuis, 56 p.). Ecrit par le scénariste Fred Neidhardt, celui-ci utilise tous les codes, évidemment réactualisés de Blanche Dumoulin, mettant en scène Spirou dans son costume rouge de groom et son compagnon Fantasio, auquel il fait ajouter Spip, leur écureuil fétiche. Les dessins de Fabrice Tarrin reprennent ceux de Rob Vel et éventuellement Luc Lafnet, qui ont fait la renommée de ces personnages de la célèbre série « Spirou et Fantasio ». L’écureuil fétiche est lui aussi présent, sauvé des griffes d’un savant fou, du fait de la signification de spirou, soit écureuil, en wallon.
    L’intrigue est simple. Le comte de Champignac a disparu, enlevé par des agents du KGB, alors qu’il était sur le point de produire « le métodur, qui rend rigide tout métal ». Un autre savant fou est sur le point d’isoler « l’astalyne marxoïde » d’un champignon, « molécule capable d’activer le gène du communisme qui est en sommeil dans chaque organisme vivant ». C’est la raison d’être du « Communisicheski Cerebralni Chromosomu Programma » (CCCP pour ceux qui n’auraient pas compris le subtil jeu de mots).
    Spirou et Fantasio vont donc profiter « d’un grand reportage en URSS ! En cinq colonnes à la une ! » pour aller à la recherche du Conte et de Spip. Tout cela pour le compte du journal « Vaillant », qui tenu la vedette avec Pif le chien, journal financé par le parti communiste à l’époque. Mais avant de partir, ils bénéficient des gadgets que « Monsieur R. » leur a concoctés à la manière d’un vulgaire James Bond. La suite des clichés s’enchaine, avec la relation « des vacances à Sotchi du kamarad Kapitan » dans « une datcha de 300 m2 avec 2 salons et 3 toilettes ». Heureusement il y a Tanya, la petite fille du café qui va les aider à passer par les égouts et aller à l’institut du cerveau.
    Le problème du scénario et sa limite dans l’espace en 56 pages est de vouloir en faire souvent trop. D’où des successions de planches, dont il est quelquefois difficile de faire le raccord. Manque de cohérence général entre les épisodes donnant l’impression d’une accumulation de sketches plutôt qu’une histoire construite.
    Donc 6 fascicules de 8 planches, en couleur et petit format pour faire partager au lecteur les jeux de mots et autres caricatures (les R inversés pour faire plus cyrillique) qui reprennent tous les poncifs d’un anti communisme très primaire.

    Il était cependant important pour Spirou de faire pendant au « Tintin au pays des Soviets », de Hergé, paru en 1930. C’était le premier album de la série des Tintin dans laquelle Tintin et son fox-terrier Milou partent en reportage pour le compte de « Le Petit Vingtième ». C’est aussi une charge violente sur les conditions de vie en URSS, commandée par le rédacteur en chef du journal, l’abbé Norbert Wallez, ouvertement anticommuniste, qui veut montrer aux jeunes Belges toute l’horreur du bolchevisme.
    La comparaison entre les deux BD souffre évidement du décalage de date et d’évolution des idées en 90 ans. Cependant les charges de Hergé, dont les idées étaient plutôt droitières, justifiaient les dénonciations d’un régime fachiste et déjà fortement corrompu. La publication de la série du Spirou, fait plutôt l’impression d’une mauvaise resucée, aves mêmes idées droitières, d’un régime qui s’est imposé de lui-même. Caricature d’une caricature, qui à mon avis n’apporte rien, ni à la bande dessinée, ni aux idées. A la limite, le Spirou d’aujourd’hui fait plus penser à une récupération « capitaliste » dans la veine de certains films de superproduction qui rejouent des idées déjà éculées. Blockbuster ou suite de bandes annonces. Mais bon, quand c’est mauvais, c’est mauvais.

    Publié par jlv.livres | 28 août 2020, 09:11

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Mondes animaux et monde humain  (Jakob von Uexküll) | «Charybde 27 : le Blog - 3 septembre 2020

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