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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Blandine Volochot » (Lucien Raphmaj)

Un redoutable moteur d’inférence politique et poétique, né de fureur et de mystère par la collision des particules Blanchot et Volodine dans un accélérateur secret.

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Blandine, dis-moi à quoi je rêve avec mon cerveau-araignée
Avec mon cerveau mangé par l’inaction
Végétalisé par la peur
Cristallisé par l’amour
Irradié par l’imagination
Dans les mystères où je m’endors ne subsiste aucun effluve, aucun souvenir
D’où puis-je t’appeler ?
Pensée sans fonds ni fin, grand tournis
D’où viens-tu ? Nulle cité aux tours dentées, nul monde renversé, enlacé par des poulpes célestes ne t’a abritée, nul territoire n’est ton territoire si ce n’est celui que tu hantes, territoire sans âme de l’esprit rendu à la conscience de son vertige
Notre territoire
Blandine Volochot, Ur-fantôme des conditions imaginaires
Déshéroïne du chaos
Varan subtil de notre monde
Prophétesse saturnienne
Toi, cil du désastre qui vibre à des vents lointains et étrangers à notre nature
Je retire, les yeux fermés, la gangue de ton nom et je te découvre, délicate et puissante, née de toutes les possibilités qui nous abîment le souffle, incréée de tant d’espoirs, formée des mots étoilés dans tant de direction pour constituer ton nom – communauté impensable aux mutations indistinctes
Je te découvre, née de destins contraires, de nébuleuses bien méchantes, de pulsars orgueilleux, des désastres du temps, de la neutralité absolue de la fiction, sous les augures de constellations oniriques
Il faut imaginer ce corps très impur que tu n’habites jamais, dans les sphères improbables de ton imaginaire
Ton corps noir, ton corps d’astre, tes paroles d’éther
Je regarde ton double regard, un œil noir de corbeau, et un œil bleu de lémurien
Dans le creux d’une comète, tu es arrivée jusqu’à ce désert de diamants où commence ton histoire
Dans ce désert de nos solitudes où tu changes l’horrible vérité en tant de visages

Pour exprimer la force de proposition poétique et politique qui découle au fond presque naturellement (à condition, toujours, de vouloir lire) du cocktail explosif que composent, lorsqu’on les rapproche, Maurice Blanchot et Antoine Volodine, Lucien Raphmaj aurait pu choisir la voie de l’essai, de la leçon docte et référencée. Il a pourtant su saisir intimement que pour traduire véritablement pour nos sens d’aujourd’hui et de demain la vibration entretenue entre le théoricien du silence et le maître de l’humour du désastre, il fallait de préférence recourir, en phase avec l’écriture actualisée des autrices et auteurs post-exotiques, à une créature poétique hybride, prophétesse et poétesse, héraut et héroïne, incarnation et englobement, mobilité dans le mobile : « Blandine Volochot » est née ainsi, pour être publiée aux éditions Abrüpt en 2020, accompagnée d’un impressionnant entrelacs de compléments en ligne et de chemins de traverse numériques.

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Tout se répète et se boucle admirablement car Blandine Volochot est admirable, la plus admirable des prophéte.sse.s muet.te.s, la plus exquise des poéte.sse.s sans voix. Quelle pensée ! quelle vision ! Cela suffit amplement à brûler les ailes du ciel, les racines du monde, et à accomplir le bouleversement intégral de la vie. La vie intégrale et intégralement la vie.
Blandine Volochot sera venue d’ailleurs.
D’ailleurs comme on dit « du Dehors ».
D’un sommeil monstrueux où naissent et meurent les images les plus sauvages et les plus belles, sans n’avoir jamais parfois été saisies par le rêve d’un.e poète.sse.
Disons que Blandine Volochot était dans cet abysse sidéral d’où elle est tombée ici – ici c’est l’ailleurs – avec des insolences de météores.
On la vit depuis la demeure d’étoiles du désespoir, depuis la pensée ouverte comme une blessure à ce qui vient (on parle un peu comme Bataille, mais pas trop).
Elle vient peut-être parce que c’est la fin du monde.
Et quelque part c’est étrangement juste, car ce qu’elle offre, dans son corps-esprit, c’est la fin d’un monde. Telle sera l’altération que je porterai à ce requiem pour hirondelle spatiale.
Blandine Volochot arrive dans notre ciel avec des grâces d’apocalypse, mais ce qu’elle nous amène à penser c’est la nécessité de faire pulluler la fiction et les mondes dans les failles de ce monde qui se fissure. Ce qu’elle dit avec ses lignes magiques, avec sa traînée d’ombre et de glace dans le ciel arctique, c’est la nécessité de l’impossibilité, du rêve, et de la révolution, même effondrés. Et puis l’impossibilité de mourir – leçon obscure écrite dans le gouffre de toutes les fictions.

Si « Blandine Volochot » s’appuie très naturellement sur les deux auteurs qui lui donnent, ensemble, son nom, ainsi que sur quelques autres, plus fugitifs, tels Lovecraft , Doris Lessing (« Nous nous confiâmes à la Rhétorique ») ou Bataille, et qu’elle peut aisément entrer en résonance avec le Michael Roch du « Livre jaune », la Lucie Taïeb des « Échappées » (la fabuleuse Radio Levania, qui hante tout le volume, utiliserait-elle les mêmes étranges canaux sympathiques pour propager ses contenus parallèles à ceux des « Slogans » de Maria Soudaïeva ?), voire avec l’Éric Chevillard de « Palafox », le Scott Baker de « La danse du feu » ou les Léo Henry et Jacques Mucchielli de « Bara Yogoï » (« On n’avait pas de consignes »), il ne s’agira, dans aucun des cas possibles, de référence ou d’hommage, mais bien, selon la superbe expression de Jean-Philippe Cazier dans sa chronique chez Diacritik (ici), de mise en œuvre d’opérateurs de logique littéraire, opérateurs au sens quasiment mathématique du terme, ajouterais-je, pratiquant juste le détour nécessaire par la physique quantique pour être pleinement à l’aise – pour revendiquer, même – un principe d’incertitude. C’est bien par la grâce de ces opérations semi-occultes que l’ancrage science-fictif du post-exotisme (assumé presque à chaque page, depuis le titre de certains chapitres verno-volodiniens jusqu’à l’incarnation éventuelle de l’héroïne en commando de traqueuses kurdes ou assimilées) peut être doucement réaffirmé, que la dette pas si paradoxale de la spéculation littéraire et poétique vis-à-vis de l’imaginaire peut être rappelée, que Harry Martinson et Olaf Stapledon peuvent danser ici à la lisière des coulisses.

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Un étranger anonyme traînait sans cesse aux alentours de Blandine Volochot. Il parcourait pourtant les mêmes paysages dévastés. Il ne disait rien, monstre silencieux et invisible. On le sentait comme on sent l’orage et la nuit à venir. Derrière chaque mot de Blandine Volochot, derrière chaque geste, on sentait cette présence fantôme parfaitement imperceptible et pesant pourtant de tout le poids de sa présence.
Blandine Volochot se sentait attirée par ce mystère, et pour s’y livrer, s’en détournait, y revenant, dans une approche sans cesse renouvelée, sans cesse mise en défaut. Mais les derniers hommes s’inquiétèrent de cette présence. Ils en appelèrent à des conjurations magiques, sacrifiant quelques victimes afin de les libérer de ce regard neutre, abruti et patient, de ce regard où chacun voyait tantôt la frayeur, l’horreur, l’ennui ou la colère se déployer dans les globes soyeux pareils à des planètes, se résorbant bientôt en un trou noir qui les avalait. On procéda à toutes les battues, traquant les pierres, interrogeant les fourmis, démembrant les mots sans trouver jamais trace de ce tiers lecteur, errant au hasard des pages, toujours redoutable, marchant de son pas insensible sur tous les chemins inespérés.

C’est souvent dans les interstices ménagés ici par la guerrière poétique (« Kree » n’est bien entendu pas si loin) que le Tiers Lecteur, comme s’il réclamait subrepticement l’héritage d’une célèbre brochure de 1789, pourrait faire valoir ses droits, nous invitant à une lecture indiciaire (au sens des « Mythes, emblèmes, traces » de Carlo Ginzburg) du jaillissement qui s’orchestre sous nos yeux, et à se souvenir, toujours, avec le Baptiste Morizot des « Diplomates », sur un autre terrain apparent, que c’est la relation entre les termes qui importe, non pas les termes eux-mêmes. Et c’est ainsi qu’avance à peine à couvert une exégèse littéraire et philosophique devenant une poétique politique essentielle.

Toutes les étoiles glacées des univers qu’elle a incarnés, tout cela entrera dans l’espace congre, dans l’espace noir, infiniment long où s’étire le temps de la mort jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’à nouveau – de désert en désert – Blandine Volochot se sente aspirée dans l’univers.
Elle se rassemblera dans un regard d’outre-ciel. Elle arrivera dans un nouveau continent de l’inexistence.
Mais alors que tout recommencera, l’échec.
Alors que tout sera promis à des mondes multiples, l’entropie à la gueule noire conduira Blandine Volochot à se réfugier dans ce monde. Celui-ci. Non. Jamais. L’autre. L’ailleurs ? Jamais. Ici. Déportée. Transitionnante. Elle concentrera la noirceur en elle. Elle concentrera sa nébuleuse et formera une nouvelle nova, de nouveaux anneaux, de nouveaux systèmes. À nous l’histoire de cet ailleurs. À nous l’histoire de cette nébuleuse.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Capitale Songe  (Lucien Raphmaj) | «Charybde 27 : le Blog - 30 août 2020

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