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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La voix des morts » (Orson Scott Card)

Alerte Spoiler

« La stratégie Ender » est avant tout (mais pas uniquement, loin de là) un roman d’apprentissage impliquant des enfants et des adolescents dans un contexte d’école militaire, face à une menace d’annihilation de l’humanité. « La voix des morts », qui en constitue la suite, est avant tout (mais pas uniquement non plus, très loin de là) une expérience de pensée anthropologique autour de l’incompréhension culturelle et des a prioris spécistes. Néanmoins, le contexte et les personnages du deuxième volume de la saga Ender développée par Orson Scott Card impliquent que la simple évocation de « La voix des morts » fait disparaître la surprise et la magie des 100 dernières pages de « La stratégie Ender ». Donc, comme indiqué ci-dessus, passez votre chemin et allez lire d’urgence le premier volume si ce n’est déjà fait. Vous voilà prévenu(e)s.

 

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L’une des plus intelligentes aventures anthropologiques de la fiction traite de xénologie.

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RELECTURE

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– Acrobate ? dit Rooter, mettant ce mot nouveau à l’épreuve. Ce que j’ai fait ? Vous avez un mot pour les gens qui font cela ? Alors, il y a des gens dont c’est le travail ?
Pipo soupira discrètement, tout en figeant son sourire. La loi lui interdisait formellement de fournir des informations relatives à la société humaine, de peur que la culture des piggies ne soit contaminée. Cependant, Rooter s’amusait toujours à extraire toutes les implications possibles des paroles de Pipo. Cette fois, cependant, Pipo était le seul responsable de l’ouverture de fenêtres inutiles sur l’existence humaine. De temps en temps, il était tellement détendu, parmi les pequeninos, qu’il parlait naturellement. Toujours un risque. Je ne suis pas fort à ce jeu qui consiste continuellement à obtenir des informations sans donner quoi que ce soit en échange. Libo, mon fils à la bouche cousue, est déjà plus naturellement discret que moi, et il n’est en apprentissage que depuis… – quand a-t-il eu treize ans ? – … il y a quatre mois.

 

Trois mille ans après que l’humanité ait battu et annihilé les « doryphores » dans ce qu’elle pensait à tort être une lutte à mort (ce sont pour l’essentiel les événements relatés dans « La stratégie Ender »), elle a essaimé dans la galaxie, colonisant une centaine de mondes, liés presque uniquement par la quasi-instantanéité des communications par ansible (hommage bien entendu à l’Ursula K. Le Guin de l’Ekumen, et peut-être au David Langford du fanzine bien connu), les voyages spatiaux eux-mêmes demeurant d’une lenteur désespérante (mais permettant néanmoins aux passagers des vaisseaux de « ne pas vieillir » par rapport à celles et ceux restés au sol).

Sur la planète Lusitania, colonie sous licence catholique, peuplée essentiellement de descendants d’immigrants brésiliens, l’humanité a rencontré une deuxième espèce intelligente, quoique n’ayant visiblement atteint qu’un degré extrêmement modeste de développement : les « piggies » (ainsi surnommés, sans intention péjorative particulière, du fait de leur visage rappelant celui d’un porcelet terrestre). Les cent planètes ont donc l’œil rivé presque en permanence sur le travail des deux xénologues chargés d’apprendre tout ce qu’il y a à savoir sur la culture de ces indigènes, sans interférer en les « contaminant » de connaissances humaines.

 

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Rooter perçut l’hésitation de Pipo, son silence prudent.
– Tu ne nous apprends rien, dit Rooter. Tu nous observes et tu nous étudies, mais tu ne nous laisses jamais franchir la clôture et aller dans ton village pour vous observer et vous étudier.
Pipo répondit aussi franchement que possible, mais la prudence était plus importante que l’honnêteté.
– Si vous apprenez si peu et que nous apprenons tellement, comment se fait-il que vous parliez stark et portugais, alors que je suis encore loin de dominer votre langue ?
– Nous sommes plus intelligents. (Puis Rooter se laissa tomber sur les fesses et pivota sur lui-même, tournant le dos à Pipo.) Retourne derrière ta clôture, ajouta-t-il.
Pipo se leva immédiatement. À quelque distance, Libo était en compagnie de trois pequeninos, essayant de comprendre comment ils tressaient les tiges de merdona séchée pour en faire du chaume. Il vit ce que faisait Pipo et rejoignit immédiatement son père, prêt à partir. Pipo l’entraîna sans un mot ; comme les pequeninos dominaient parfaitement les langues humaines, ils ne discutaient ce qu’ils avaient appris qu’après avoir franchi la clôture.
Il leur fallut une demi-heure pour rentrer et il pleuvait à verse lorsqu’ils franchirent la porte et longèrent la colline jusqu’au laboratoire du Zenador. Zenador ? se dit Pipo en regardant la petite pancarte fixée au-dessus de la porte. Le mot XÉNOLOGUE y était écrit en stark. C’est ce que je suis, je suppose, se dit Pipo, du moins pour les gens qui vivent sur d’autres planètes. Mais le titre portugais de Zenador était tellement plus facile à prononcer que, sur Lusitania, pratiquement personne ne disait xénologue, même en parlant stark. C’est ainsi que les langues évoluent, se dit Pipo. Sans l’ansible, qui permet aux Cent Planètes de communiquer instantanément entre elles, il nous serait impossible de conserver une langue commune. Les voyages interstellaires sont beaucoup trop rares et lents. Le stark se fragmenterait en dix mille dialectes différents en tout juste un siècle. Il serait peut-être intéressant de demander à l’ordinateur d’établir une projection des transformations linguistiques sur Lusitania, au cas où on laisserait le stark dégénérer et assimiler le portugais…

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Lorsque de manière incompréhensible aux observateurs, les piggies assassinent sauvagement le xénologue en chef de Lusitania, un mécanisme implacable, fruit des circonstances, des hasards ou de la providence (il va être beaucoup question de morale et de desseins divins, dans cette colonie catholique – Orson Scott Card démarrera l’année suivante sa série « Alvin le Faiseur », directement connectée – quoique généralement de manière très digeste – à la mise à l’épreuve de sa foi mormone) se met en route, impliquant un Porte-Parole des Morts (représentant d’une « religion non-religieuse » née juste après le xénocide des doryphores) bien particulier, qui se trouvait séjourner avec sa sœur sur la planète Trondheim, à vingt années-lumière de Lusitania, et qui se met en route immédiatement, appelé au lendemain du meurtre incompréhensible par un habitant de la planète. Lorsque le Porte-Parole arrive sur Lusitania, vingt ans plus tard, l’extraordinaire machine narrative de Card est lancée, et ne s’arrêtera plus désormais, nous offrant au passage l’un des plus puissants exemples que je connaisse de fiction anthropologique, digne du meilleur d’Ursula K. Le Guin ou d’Eleanor Arnason (« A Woman of the Iron People », 1991, non traduit en français) – et rejoignant le travail comparable à plus d’un titre que constitue la flamboyante théodicée de Mary Doria Russell, « Le moineau de Dieu » (1996).

 

Ce fut en cet instant de désespoir morne et déterminé qu’elle se souvint de La Reine et l’Hégémon, se souvint du Porte-Parole des Morts. Bien que l’auteur, le premier Porte-Parole, fût certainement enterré depuis des milliers d’années, il y avait d’autres Porte-Parole sur de nombreuses planètes, tenant lieu de prêtres pour les gens qui ne reconnaissaient aucun dieu mais croyaient cependant à la valeur de l’existence des êtres humains. Des Porte-Parole dont la tâche consistait à découvrir les causes et les motivations réelles des actes des gens, et à exprimer la vérité de leur existence après leur mort. Dans cette colonie brésilienne, les prêtres remplaçaient les Porte-Parole, mais les prêtres étaient incapables de la réconforter ; elle ferait venir un Porte-Parole.
Elle compris à ce moment-là qu’elle avait toujours eu l’intention d’agir ainsi, depuis qu’elle avait lu La Reine et l’Hégémon, fascinée par l’ouvrage. Elle avait même effectué des recherches, de sorte qu’elle connaissait la loi. La colonie était sous licence catholique mais le Code Stellaire autorisait tout citoyen à faire appel à un prêtre de n’importe quelle autre confession, et les Porte-Parole des Morts étaient considérés comme des prêtres. Elle pouvait appeler, et celui qui déciderait de venir, la colonie ne pourrait pas refuser de le recevoir.
Il était possible qu’aucun Porte-Parole n’accepte. Peut-être étaient-ils tous trop loin pour pouvoir arriver avant la fin de sa vie. Mais il était possible que l’un d’entre eux se trouve assez près et qu’un jour – dans vingt, trente ou quarante ans – il arrive au port spatial et entreprenne d’exprimer la vérité sur la vie et la mort de Pipo. Et peut-être, quand il aurait trouvé la vérité, et aurait dit d’une voix claire qu’elle avait aimé La Reine et l’Hégémon, peut-être cela la libèrerait-il de la culpabilité qui lui brûlait le cœur.
Son appel entra dans l’ordinateur ; il serait transmis par ansible aux Porte-Parole des planètes les plus proches. Décidez de venir, dit-elle intérieurement à l’inconnu qui entendit l’appel. Même si vous devez révéler à tous ma culpabilité. Même dans ce cas, venez.

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