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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture bis : « Pas Liev » (Philippe Annocque)

Osciller entre comprendre et se conformer, jusqu’à la folie.

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Pas Liev

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Publié en octobre 2015 chez Quidam, ce nouveau texte de Philippe Annocque use presque en secret de quasiment tout ce que l’auteur a écrit précédemment pour pousser toujours plus loin la mise en fiction poétique et déstabilisante du choc organisé entre conformisme social et étrangeté individuelle. De l’injonction diaphane à obéir et à épouser le sillon prévu de « Liquide » au dispositif d’ajustement structurel pouvant se gripper gravement sous ses dehors ludiques de « Vie des hauts plateaux », de la logique contournée mais implacable cherchant à donner un autre sens au langage de « Monsieur Le Comte au pied de la lettre » aux îles éparses du souvenir qu’il faut sans doute ravauder – mais en est-on bien certain ? – de « Mémoires des failles », Philippe Annocque a mûrement agencé les briques entrant dans la composition de ces 130 pages qui poussent dans ses ultimes retranchements « Le Château » de Franz Kafka, pour lui faire suinter malignement – et au-delà – ce qu’inachevé, il ne put peut-être pas pleinement exprimer.

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C’était en plein milieu des champs. Il n’y avait pas de relief. Juste quelques bosquets, assez loin.
À un angle du carrefour, la Croix Saint-Charles était petite, en fer forgé, coulée dans un socle en béton. La peinture blanche, sans doute récente, s’écaillait déjà. En arrêtant son véhicule, le chauffeur du car avait claironné : « C’est un arrêt exceptionnel ! » Liev l’avait remercié.
En regardant la croix, Liev s’était souvenu qu’il avait oublié d’aller aux toilettes, avant de sortir du cinéma. Il n’y avait personne en vue. Mais il ne pouvait pas faire là. Il a pris sa valise et il s’est engagé sur l’autre route, que lui avait indiquée le chauffeur.

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Olivier Deprez illustrant « Le Château ».

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Ce Liev qui n’est peut-être pas – au fond, vraiment, à coup sûr – Liev n’est en tout cas pas un K, mais bien un L ; il n’a rien d’un arpenteur mais tout d’un précepteur, même si les enfants auxquels il s’agirait d’enseigner se dérobent ici, à Kosko, comme les dimensions à mesurer se cachaient là-bas, au Village ; Magda, la servante, et Sonia, la jeune fille de la maison, ne sont ni Frieda, ni Olga, mais sont pourtant ici aussi les leviers essentiels d’une progression vers l’éventuel mur final d’escalade ; en se heurtant, un peu douloureusement ou presque voluptueusement, à un environnement et à un contexte qui lui échappent, il va construire pour la lectrice et le lecteur l’expérience intime, intérieure, de l’étrangeté, de la quête d’un conformisme volontariste, d’une acceptation sans bornes, que l’absence de compréhension condamne à l’absurde, à l’échec, à l’horreur peut-être.

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Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n’indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides. (Franz Kafka, Le Château, 1926, traduction Alexandre Vialatte)

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Olivier Deprez illustrant « Le Château ».

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– Qui suis-je donc ? demanda K. sans se départir de son calme. C’est bien là également l’enjeu central du texte, une fois progressivement dissipée l’illusion d’une identité qui tiendrait à une fonction ou à un métier. D’abord cartésien de choc, Liev questionne et doute en permanence. Écoutant ses interlocuteurs sans écouter leurs paroles, focalisant son attention sur les mauvais détails l’empêchant de saisir le sens environnant, ratant très fréquemment ce dont il s’agit, supputant et ratiocinant à contre-temps, à contre-emploi et à contre-circonstances, Liev se heurte sans même s’en rendre compte – ou en tout cas, sans se l’avouer ni en tirer de conséquences -, aux murs pourtant malléables qui l’entourent. Sans rien perdre, jusqu’au bout, de sa superbe intérieure, il se fait peu à peu jouet de sa propre imagination dévoyée et de volontés étrangères à lui, lui assignant des places à occuper, à chaque heure du jour et de la nuit, sans qu’une solution de continuité ou une cohérence qui le soulagerait peut-être ne puisse se dégager.

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– Magda me dit que vous venez pour la place ?
Liev s’était levé d’un coup. Sa tête tournait un peu. C’était peut-être parce qu’il avait été surpris : il n’avait pas entendu la porte du fond s’ouvrir. Ou c’était peut-être parce qu’il s’était levé trop brusquement de son fauteuil.
En regardant la dame, nettement plus petite que sa voix grave ne le laissait supposer, Liev en a voulu à l’autre femme, cette servante, cette « Magda », de l’avoir incité à s’asseoir dans le fauteuil. Il s’est dit que, sans doute, elle avait fait ça pour le mettre en difficulté devant sa patronne.
Au-dessus d’un chemisier blanc, celle-ci portait ses cheveux blonds parsemés de blanc relevés au-dessus de la tête ; cela évoquait vaguement une sorte d’édredon bien gonflé. C’était difficile de regarder autre chose que cette coiffure. Liev a voulu s’efforcer de baisser les yeux vers le visage de la femme. Celle-ci le toisait froidement. Liev s’est dit qu’elle devait être habituée à regarder en face des personnes plus grandes qu’elles, même si elles lui étaient socialement inférieures. Après tout, Magda était beaucoup plus grande.
– Vous n’êtes pas très bavard, a-t-elle constaté. C’est aussi bien. Mais vous pourriez tout de même répondre le minimum.

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Photo : ® livres-addict.fr

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C’est à une expérience fort rare que nous convie ici Philippe Annocque. Ajoutant aux souvenirs du K. de Franz Kafka, du Zacarias Khune d’Ignacio Padilla (« Impossibilité des corbeaux », 1994) ou du Hans de Klaus Hoffer (« Chez les Bieresch », 1979) la construction patiente, mais néanmoins enlevée en à peine 130 pages, de l’incongruité flamboyante naissant non pas de la présence envahissante d’une bureaucratie opaque, d’une conspiration occulte ou d’une tradition étouffante, mais bien – majoritairement voire uniquement – de l’oscillation mortelle qui naît et progresse en chacun, entre conformité au monde et compréhension de l’univers, jusqu’à la folie, stricto sensu. Et il le fait avec tout le brio d’une langue acérée qui conduit la lectrice ou le lecteur à osciller à son tour entre rire et larmes, entre complicité et effroi, entre glace et ténèbres de l’anodin tout-puissant.

Le lendemain, une question saugrenue a traversé l’esprit de Liev. Qu’avait-il fait hier ? C’était ça, sa question. Ça n’avait aucun sens. Il s’en souvenait parfaitement : il avait recopié les factures que Monsieur Hakkell lui avait apportées. Il l’avait fait pour rendre service. Pour rendre service à Monsieur Hakkell, pour rendre service en général. En attendant. C’était à ce moment-là que Magda était passée devant la fenêtre. Et puis il y avait cette jeune femme, à cause de qui Liev avait ouvert la fenêtre. Il n’était pas sûr d’avoir bien fait, en ouvrant la fenêtre. C’était un souvenir un peu inconfortable. Voilà ce qu’il avait fait hier. Il ne se souvenait pas d’autre chose. S’il ne s’en souvenait pas, c’est parce que ce n’était pas important.

Ce qu’en dit superbement ma collègue et amie Charybde 7, sur ce même blog, est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

10 réflexions sur “Note de lecture bis : « Pas Liev » (Philippe Annocque)

  1. On passe parfois à coté de textes remarquables. Heureusement il y a (certaines) critiques littéraires, ou plutôt des libraires (qui aiment leur métier) et qui attirent l’attention. Cela a été le cas pour « Pas Liev » de Philippe Annocque (Quidam éditeur, 142 p.). Petit livre donc, mais grand texte.

    Et puis comment ne pas résister quand un livre se termine par « et que la lumière noire du félé soit avec toi ». Ce n’est ni un incipit (dit-on excipit ?) puisqu’en dehors du texte, juste avant l’achevé d’imprimer… encore un tour des éditions Quidam qui font de si belles choses (me mettront ils en SP ?).

    Donc « Pas Liev ». Peut-on imaginer l’histoire d’un monsieur Liev, futur précepteur, qui a une envie pressante à la descente du car qui l’emmène à une certaine distance de Kosko. (Ne cherchez pas ce hameau, 1 maison ? peut être 2, cela n’existe pour sûr qu’à Pole Emploi. Et de plus pour cet engagement professionnel, 1) il n’y a pas (ou pas encore) d’enfants ; 2) il faut savoir faire du vélo. Les autres protagonistes : la dame avec les cheveux blonds coiffés en casque, Magda, Monsieur Hakkell, Mademoiselle Sonia, et accessoirement deux vélos de femme. Ce qui fait une moyenne d’une quinzaine de pages descriptives et narratives pour chacun des individus et de leurs pérégrinations (sans compter les dites et redites).

    Reste le texte, le plus souvent fort intéressant. Par exemple, ce texte en double colonne, identique dans la montée en vélo, mais qui diverge sur qui va ou ne va pas dépasser l’autre au sommet de la bosse. Tendances obsessionnelles de Liev ou méconnaissance des us de la vie. Doublons ou répétitions du texte (mais apparemment voulus à chaque fois). Au total, une histoire bien enlevée, mais « Il est rare que la réalité coïncide parfaitement avec l’idée que l’on s’en fait. ». Rien n’est simple, donc, mais tout ne se complique pas.
    C’était le neuvième titre de Philippe Annocque. Il me restait à commander (si disponibles) et lire les autres. (Quand on aime on ne compte pas). Et puis, rien qu’à voir les éditeurs, tout ne pouvait être mauvais.

    « Chroniques imaginaires de la mort vive » (2005, Melville, 112 p.) dans le village de Vauvert (où – Pyrénées, sinon au diable ?) les habitants ne finissent pas les livres, ils meurent avant. Un jeune homme relate les faits, tout en tutoyant le lecteur.

    « Monsieur le Comte au pied de la lettre » (2010, Quidam, 104 p.). Vaste ballade dans une région où « la Lune se doit de tourner autour de la Terre, la Terre autour du Soleil, le Soleil autour de Monsieur Le Comte, Monsieur Le Comte autour du pot ». Monsieur le Comte travaille pour la Soverse (serrurerie, cuisines inondées, fenêtres démolies et autres petits soucis de la vie), bref l’enthousiasmant labeur d’un noble quasi désargenté (noblesse du robinet). Et puis tout à coup, patatras, fin de la « calembredaine héroïque ». Visite au jardin zoologique, enfermement involontaire et gardiennage des alligators. Réfugié dans l’aquarium où il se place sous la protection d’une murène, portrait craché de son aïeule. Zoographie étrange « Monsieur Le Comte prit à droite et vit le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul, le bulbul… », de même que la litanie des 20 petits lits. Bref, de quoi satisfaire tous les mycologues, cynologues, alligatorologues et autres catalogues (science des catastrophes).

    « Rien (qu’une affaire de regard) » (2014, Quidam, 226 p.). Premier roman d’un jeune homme (Herbert) qui essaye de devenir adulte. Le remède : les jeunes demoiselles qu’il (ou qu’elles) séduit. De râteaux en déconvenues (mais est ce là l’important).

    « Mémoire des failles » (2015, Editions de l’Attente, 232 p). Mémoire, anti-mémoires, méta-mémoires, para-mémoires et autres nœuds à un mouchoir. Leur problème n’est pas le souvenir, mais le souvenir de quoi ? Donc ce quasi-essai : de quoi faut il se souvenir. « Surtout qu’il n’est pas question d’inventer, il faut rester le plus fidèle à la mémoire ». Le tout en albums successifs avec chaque fois son lot de pellicules, à la façon de séances cinématographiques. Le tout dans un ordre chronologique « à la Annocque », c’est-à-dire entre aléatoire et désordonné.

    Quant aux autres livres, il restent des poires pour la soif

    « Par temps clair » (2006, Melville, 208 p.)
    « Liquide » (2009, Quidam, 148p.)
    « Vie des hauts plateaux » (2014, Louise Bottu, 154 p.)

    Publié par jlv.livres | 17 janvier 2016, 20:52
  2. Il me restait effectivement « Liquide » (2009, Quidam, 156 p.) à lire.

    La vie d’un couple (Papa et Maman), de la fratrie et pièces rapportées (le narrateur, Alexandrine, Suzanne, Pierre) et petits enfants (Agathe, Flora), le tout traité selon la mécanique des fluides. Est-ce un flux laminaire, turbulent, tourbillonnaire ? Existe-t-il un nombre non dimensionnel, équivalent à celui de Reynolds qui puisse décrire le cours de la vie d’une famille ?

    Le livre de Philippe Annocque est à ce titre fort bien écrit, presque un long poème en prose. Avec ses séquences de fluides spécifiques (le fleuve, la douche, les larmes, la pluie, la perte des eaux, le fleuve à nouveau). A chaque fois un régime de flux différent. La vie n’est pas un long fleuve tranquille comme on a voulu le faire croire. « C’était une histoire d’amour sans personne » triste aveu. Et puis ce retour sur soi même, sur la vie sur la famille qui évolue, se modifie, le tout au rythme des changements d’habitation, (la rue Linné, Cholet, la Bretagne). Et à la fin « le même homme / qui ne parvient pas vraiment à en être un, une (être, personne) / – malgré tous ses efforts ? »
    L’image des brindilles qui illustrent le régime du fleuve dans les premières pages, reprise dans les dernières, est très significative brindilles « qui sans raison apparente, sans qu’aucun obstacle puisse être identifié s’arrêtent soudain en tournant lentement sur elles-mêmes » voire même « même parfois contre toute attente paraissent remonter contre le sens du courant de quelques centimètres. ».

    Bilan marqué aussi par le mariage, pas très réussi avec Suzanne. Oh que lui a-t-elle fait ?. A commencer par ces verres d’eau bien sur, en guise d’apéritif (grossesse oblige) et ses logorrhées téléphoniques avec sa mère (ah la belle mère !!!), ses envies de province (Cholet) mais de faste. Rien ne reste de tout cela, même pas le souvenir de « la couleur du papier peint de sa chambre à coucher », c’est dire.

    Mécanique des fluides appliquée ? compliquée ? expliquée ?
    Ce n’est qu’à la fin que l’on en a la réponse, mais hélas, il est souvent trop tard.

    Publié par jlv.livres | 24 janvier 2016, 09:54

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