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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « La République d’Užupis » (Haïlji)

Rencontres asiatiques du troisième type aux confins lituaniens. Troublant et grand.

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Publié en 2009, traduit en français en avril 2016 au Serpent à Plumes par Choi Kyungran et Pierre Bisiou, l’avant-dernier en date des romans du Sud-Coréen Haïlji (son treizième) nous propose une déroutante et hilarante fable fantastique à tiroirs, se déroulant, de manière résolument improbable, en… un pays bien loin de la Corée.

Un Asiatique est descendu de l’avion. Dans son uniforme kaki, la jeune femme du bureau de l’immigration a semblé surprise. Cet étonnement disait assez combien il était inhabituel de voir débarquer des Asiatiques par ici.
Avec un sourire aimable, l’homme a présenté son passeport. La jeune femme en uniforme kaki a scruté chaque page, décrochant son téléphone après avoir achevé son examen. Quelque chose n’allait pas, semblait-il, et la jeune femme a composé rapidement un numéro. Après une brève discussion, elle s’est retournée vers l’homme.
« Monsieur Hal, je vais vous demander d’attendre un instant, s’il vous plaît. »
Peu après sont arrivés deux douaniers. Également porteurs d’uniformes kaki, ils arboraient en plus un pistolet au côté. L’un d’entre eux était un géant de presque deux mètres.

Il est délicat d’évoquer ce roman magnifiquement déroutant sans trahir des secrets de fabrication dont le dévoilement progressif fera la joie de la lectrice ou du lecteur, mais sachez (cela apparaît dès les toutes premières pages) que M. Hal (bénéficiaire du point de vue principal, s’il n’est pas tout à fait le narrateur), ressortissant d’un pays asiatique, arrive un jour à Vilnius, en Lituanie, pour retrouver le pays de son enfance – afin d’y enterrer les cendres de son père récemment décédé et jadis ambassadeur du pays en question -, la république d’Užupis, réputée proche de la capitale lituanienne, et dont l’existence, bien que fort confidentielle, semble attestée par un ensemble de souvenirs tangibles (cartes postales, timbres, photographies d’enfance,…) qu’il a amenés avec lui. Dans le froid et la neige, dans les méandres de contacts rendus délicats par le truchement souvent imparfait de l’anglais de chacun, après qu’un taxi croyant bien faire l’ait emmené à un endroit qui peut être le bon ou le mauvais, selon les prémisses et les interprétations qui seront acceptées par chacun, un étonnant labyrinthe immobile se met en place, construisant sans faillir ce que la quatrième de couverture du roman a entièrement raison d’appeler, littéralement, un ruban de Möbius.

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« Bonjour, où est-ce que je vous emmène ? » a demandé un chauffeur en s’approchant de Hal.
Il devait avoir la petite cinquantaine en dépit de cheveux déjà entièrement blancs. Il parlait un anglais presque sans accent, parfaitement intelligible.
« À Užupis.
– Užupis ? a répété le chauffeur, comme s’il entendait ce nom pour la première fois.
– Oui, à la République d’Užupis.
– La République d’Užupis ?
Visiblement perplexe, le chauffeur avait à nouveau répété après Hal. Alors celui-ci a sorti une carte postale de sa poche et la lui a tendue.
« Voici l’adresse. Ça ne doit pas être très loin, regardez le cachet de la poste, Vilnius, Lituanie. Vous voyez ? »
Le chauffeur a sorti des lunettes de lecture et les a mises sur son nez. Il a pris la carte postale que lui présentait Hal et l’a examinée minutieusement. Après quoi il s’est dirigé vers ses collègues regroupés plus loin autour de leurs véhicules. Leur montrant la carte, il s’est enquis auprès d’eux de la destination. Les chauffeurs de taxi qui piétinaient dans le froid en attendant le client se sont mis à discuter entre eux, la carte de Hal sous les yeux. De temps en temps, ils jetaient des coups d’oeil furtifs du côté de Hal. Ce dernier, saisi par le froid, avait posé sa valise sur le sol gelé, redressé son col, sorti ses gants de son manteau et les avait enfilés. Il promenait son regard aux alentours.
La neige tombait doucement et le crépuscule s’annonçait. Les bouleaux qu’il apercevait au loin semblaient flotter dans l’air. La ville devait se trouver quelque part derrière cette forêt. Ayant chargé ses derniers passagers, le car bleu quittait la place dans cette direction. Du fait de la neige sans doute, il donnait l’impression de disparaître lentement en flottant dans le vide. Après son départ, la petite place est devenue silencieuse, comme déserte.

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Haïlji propose un véritable miracle d’écriture fusionnelle avec ces 230 pages : bien rares sont les textes capables de mêler aussi étroitement le sentiment d’une quête fantastique et absurde, où se rejoindraient le Franz Kafka du « Château », le Philippe Annocque de « Pas Liev », le Klaus Hoffer de « Chez les Bieresch », le sentiment omniprésent d’un réel post-soviétique foisonnant, libéré et précocement décati – et/ou asservi à de nouveaux maîtres -, tels que le Viktor Pelevine de « Homo Zapiens » ou le Vladimir Sorokine de « La glace » ont su le maîtriser dans leur fiction, et la sensation d’étrangeté et d’incommunicabilité à la « Lost in translation » qui irrigue par exemple le fabuleux « La ligne des glaces » d’Emmanuel Ruben, comme le film même de Sofia Coppola ou le clin d’œil que lui adressait le « Ocean’s Twelve » de Steven Soderbergh.

« Pauvre étranger ! Vous ne savez rien, rien de ce pays. Il n’y a personne pour vous ici, personne pour vous venir en aide. Mais n’ayez pas d’inquiétude. »
Elle a fait une pause, puis :
« Demain, vous viendrez me voir. Vous me demanderez de l’aide. Vous pourrez venir à tout moment. Si vous l’acceptez, je serai votre amie. une amie sincère, à qui vous pourrez ouvrir votre cœur, une amie qui vous soutiendra, comme une épouse. »
Hal qui l’avait patiemment écoutée a encore demandé :
« Pourquoi voudriez-vous m’aider ? »
Vilma a semblé réfléchir à la réponse idoine.
« Parce que… Parce que vous êtes différent. Vous êtes un honnête homme. Comme tous ceux qui ont voulu se rendre en République d’Užupis. »
Stupéfait, Hal a bondi.
« Qu’est-ce que vous dites, Vilma ? Vous avez déjà rencontré des étrangers qui cherchaient à se rendre en Užupis ? »
Sans lui répondre, elle a porté la main de Hal jusqu’à sa joue. Ses grands yeux se sont emplis de larmes.

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« La République d’Užupis » est ainsi incontestablement l’une des plus belles surprises, surgies de l’angle dissimulé au coin d’une rue enneigée et d’un désir séculaire, de ces derniers mois, voire davantage : rêve et réalité absurdement, inextricablement mêlés pour notre plus grand bonheur de lectrice ou de lecteur.

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C’était en effet le même drapeau que celui qu’il avait vu la nuit précédente dans l’appartement de Jurgita la jeune. Pourtant il le regardait avec une immense émotion, comme s’il le découvrait après une éternité. La vieille n’avait pas remarqué le bouleversement qui avait saisi Hal. Elle était penchée sur les hirondelles, en train de leur chuchoter des petits mots. Peut-être leur disait-elle de bien se comporter aujourd’hui, car elles avaient un visiteur.

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Une rencontre avec Haïlji – qui parle parfaitement français, précisons-le – aura lieu le 17 mai prochain à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) à partir de 19 h 30. Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

4 réflexions sur “Note de lecture : « La République d’Užupis » (Haïlji)

  1. Vilnius et La République d’Uzupis.
    C’est toujours un quartier de Vilnius, Lituanie, de l’autre coté de la Vilnia, le fleuve qui traverse la ville. Ce quartier a proclamé sa quasi autonomie en 2000 (en fait c’est un quartier un peu bobo, assez folko (avec une constitution en français et traduite en 19 langues qui prône le droit à la paresse.

    J’y étais passé, sur recommandation d’un collègue Gédiminas M. autour d’une bonne bière (on était en juin) il m’avait longuement raconté la « libération » du pays a la fin de l’époque soviétique. Cet épisode m’est revenu en mémoire, quand j’ai lu Vilnius Poker de Ricardas Gavelis (à lire impérativement, un des meilleurs bouquins de ce début de siècle (Monsieur Toussaint Louverture, merci D. Bordes). Tout d’abord les prénoms, puis les endroits dans Vilnius.

    Bon, trêve de souvenirs. Revenons à Uzupis, (merci à P. Bisiou qui m’a fait découvrir le livre, c’est lui qui a revu la traduction du coréen). Alors pour changer de pied et prendre le lecteur de revers, je vais continuer sur la Corée. Tout s’abord sur cet essai que la librairie « Quai des Brumes » avait signalé il y a une paire de semaines sur son site.

    « Le parfum du temps » de Han Byung-chul traduit par Julie Stroz (16, Circé, 182 p.), un « essai philosophique sur l’art de s’attarder sur les choses ». il fait suite à un autre essai paru l’an dernier du même auteur, et même traducteur « La Société de la fatigue » (14, Circé, 120 p.). On constate d’emblée un certain détachement qui rejoint la philosophie de la république d’Uzupis. « Par manque de repos, notre civilisation court à une nouvelle barbarie ». Cette phrase, mise en résonnance avec ce que m’a raconté mon collègue lituanien me fait de suite penser à cette autre adage « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ». Autre réminiscence, autre époque, même gaz lacrymogènes.
    De ce regain (ou débordement d’activité), Han Byung-chul fait de l’homme moderne un « Animal laborans ».

    Laborans, laborans, est ce que j’ai une gueule de laborans ?
    Je sais, je ne fais que reprendre la fin du billet de début avril sur ce site, mais c’est mon droit à la paresse, droit appliqué, cela va de soi.

    Publié par jlv.livres | 11 avril 2016, 07:59
  2. pour me faire pardonner le billet sur la république d’Uzupis (pourquoi un pardon ?) une autre bonne nouvelle, celle du renouveau du Serpent à Plumes (comme si ce n’était pas un pléonasme) avec ces titres de Han Kang (et en plus on reste dans la Corée…

    « La Végétarienne » de Han Kang (2015, Le Serpent à Plumes, 260 p.). Une bonne nouvelle tout d’abord, le Serpent à Plumes nous revient. Il est vrai qu’avec un nom pareil, le Quetzalcóatl (le serpent à plumes de quetzal) ne pouvait que revenir. Et là, il revient avec une couverture verte décorée de feuilles de ginkgo, qui avec l’hibiscus, sont les symboles de la Corée. Seconde bonne nouvelle, la publication de ces livres de Han Kang, une excellente auteur, à la plume (décidément on reste dans la problématique de la création) à la fois très incisive et poétique.
    Scène de départ : Yônghye, femme d’une vingtaine d’années, mariée depuis 5 ans avec Chong, dort et rêve de scènes de boucheries atroces avec des cadavres d’humains et d’animaux. « J’étais en train de tuer quelqu’un. J’avais enfoncé un couteau dans son ventre que j’avais ouvert en y mettant toutes mes forces et j’en ai extrait les intestins. J’avais découpé la chair et les muscles pour ne laisser que le squelette, comme un poisson. ». Donc une nuit, elle se lève, pied nus pour sortir toute la viande du frigo. Par la suite, elle sera végétarienne, ne mangeant plus de viande, mais aussi tout produit d’origine animale, y compris le poisson. C’est sa vie que l’on découvre dans les trois parties, chacune vue par un narrateur différent : le mari, très banal, le beau frère de Yônghye. C’est un (artiste ?) vidéochose, surtout obsédé par la tache mongolique (lésion bénigne correspondant à un naevus pigmentaire ou hypermélanose) de Yônghye. « Au niveau de la fesse droite s’est épanouie une corolle vermeille, laissant apparaître de gros pistils d’un jaune éclatant. ». Et enfin la sœur de Yônghye, Inhye, qui va essayer de l’aider et certainement la dépasser.

    La première partie (« la Végétarienne ») est celle du mari, en pleine insatisfaction (sexuelle et amoureuse). Depuis qu’elle ne mange plus de viande, mais de la verdure et d’eau fraiche, sa femme ne s’intéresse plus à son mari, elle devient « végétale ». Plus d’amour, plus de sexe, et plus de seins. Il faut reconnaître qu’avant, ce n’était pas mieux. « Devant elle, je n’avais pas honte de mon ventre, qui avait commencé à se bomber dès l’âge de vingt-cinq ans à peu près, ni de mes bras et de mes jambes, que je n’arrivais pas à muscler malgré mes efforts, ni même de mon sexe, dont les modestes proportions m’avaient toujours inspiré un sentiment d’infériorité que je prenais soin de dissimuler. ».
    Minho, le beau-frère passe son temps à monter des films amateurs. Et ne voilà t’il pas qu’il tombe amoureux de Yônghye la fameuse tache mongolique au dessus de la fesse droite de Yônghye. Parties de jambes en l’air. « Il l’a couchée en rugissant. Une main agrippant son sein, il a léché toutes les parties de son visage qu’il rencontrait, les lèvres et le nez, et entrepris d’ôter sa chemise en arrachant les boutons du bas. Enfin nu, il l’a pénétrée en écartant brutalement ses cuisses. »
    Dernière partie, « Les flammes des arbres », raconte le point de vue de la sœur, Inhye. Elle n’est pas spécialement habituée ni préparée à une telle débauche de sens et de non-sens.
    En résumé, le retour à l’enfance, à l’innocence ( ??). Manger de la viande, Faire la guerre, Avoir un beau frère ou Faire l’amour. Ce n’est plus un dilemme. Le tout baignant dans un climat bouddhique prononcé. Et si manger la grand-mère donnait des cauchemars ?

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    De Han Kang, existait également une nouvelle dans le recueil « Les Chiens au soleil couchant » parue avec 7 autres nouvelles dans « Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée » (2011, Zulma, 384 p.). C’est l’histoire de Tae-ryeon, une fillette qui regarde par la fenêtre d’une chambre d’hôtel, pendant que son père cuve son ivrognerie de la veille et ronfle. La mère est partie sans donner d’explication, que ce soit au père ou à la fille. Seule, elle ne comprend pas et ne peut faire face à la dure réalité. « Elle se retrouve seule, seule dans une chambre d’hôtel avec un père plus enclin à la boisson qu’à la discussion, elle a du mal à accepter sa situation. ». Ne reste que le suicide (La Corée du Sud est un pays où le taux de suicide est très élevé). Sortie pour s’aérer, elle doit faire aussi face à des chiens agressifs. Comme il est normal d’agir, elle commence par avoir peur, mais comprend vite devant un autre chien qui se calme lorsqu’elle le regarde dans les yeux, que leur agressivité n’est pas forcément signe de méchanceté. Elle imagine alors que ces chiens changent aussi et deviennent gentils face à la beauté du soleil qui se couche. (D’où le titre). Moralité, il serait bien d’emmener les chiens un peu caractériels voir les couchers de soleil en Bretagne C’est évidemment la porte ouverte à la zoo-psychiatrie, séjour de réconfort au Mont Saint Michel inclus avec crêpe à l’os comprise (startup : http://www.la-mère-poulard-pour-tous.com).

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    « Pars, le vent se lève » (2015, Decrescenzo, 356 p.) toujours de Han Kang traduit par Lee Tae-yeon et Geneviève Roux-Faucart. Le livre aborde aussi le thème du suicide avec Jeong-hee, jeune femme qui veut comprendre pourquoi son amie Seo In-ju s’est suicidée, alors que sa vie d’artiste était brillante. Elle ne croit pas au suicide. « « In-ju » et « morte » : ces mots-là ne vont pas ensemble. Si l’une de nous deux devait mourir, c’était moi, avant elle. ». Dès lors le roman se travestit en un pseudo roman policier, mais c’est essentiellement une recherche de la mémoire et de la vérité. Quelles compromissions une artiste doit elle assumer dans un métier hors du commun et des convenances.

    J’avais été frappé, lors d’un voyage à Séoul en 08, depuis le Japon voisin, par l’aspect de la ville. Ville très vaste, peuplée, mais aux contrastes presque choquants. Une ville ancienne, avec ses marchés locaux très animés, et une périphérie dans lesquels les immeubles rendaient nos quelconques cités banlieusardes (type Nanterre ou du 9.3) presque idylliques par leur taille. Idem pour la campagne environnante, parcourue en TGV (modèle français) que l’on a été très fier de me montrer jusqu’à Daejeon à une petite heure au sud de Séoul.

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    Enfin, « Celui qui revient » (2016, Serpent à Plumes, 234 p.) vient de sortir sous une belle couverture grise à fleurs d’hibiscus dans une traduction de Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot. Un véritable choc littéraire que ce livre écrit en hommage aux morts des émeutes de mai 80.
    Cela se passe après la prise du pouvoir par la junte militaire, régime on ne peut pas dire plus autocratique avec quelques libertés vis-à-vis des droits de l’homme. Etait ce le prix à payer pour que les chaebols prennent (avec l’aide du gouvernement) le pouvoir économique du pays (et ceci au détriment de certaines règles démocratiques et à quelques libertés suspendues). Cela ne se passe pas sans heurts et les manifestations augmentent à Séoul, et à Gwangju, l’ancienne capitale de la province de Jeolla du sud. Les problèmes interviennent après l’assassinat de l’ancien président Park Chung-hee, semblant de libéralisation et en mai 80, grandes manifestations dans tout le pays. Répression impitoyable par l’armée, sous prétexte d’éradiquer le sursaut communiste (non vérifié). L’actuelle présidente Park Geun-hye est d’ailleurs la fille du président assassiné. Elle s’est timidement excusée pour les dégâts causés par son père sous son régime (c’est joliment dit, en tous cas). Il est frappant que 25 ans après, ces blessures liées à la répression ne soient toujours pas refermées. A cette époque (08) les étudiants étaient toujours en cités séparées par sexe.
    Le livre en soi est découpé en sept chapitres, ou nouvelles, qui constituent cependant un tout, comme autant de points de vue des manifestations, ou plutôt des résultats des manifestations qui ont secoué les lycéens et étudiants face à la junte militaire. La répression a été très brutale, avec tirs à balle. En particulier, à Gwangju, on estime les morts entre 600 et 2000 sur environ 200 000 manifestants pour une ville de 750 000 habitants. Les personnes arrêtées sont au nombre de 56 000 dont 39 000 envoyées en camps de rééducation. Ils seront gracié par les militaires sous des prétextes divers.
    Sept chapitres donc, avec un jeune garçon, Chinsu qui erre parmi les hôpitaux et morgues à la recherche de son camarade Chongdae. Un second chapitre « Des souffles noirs » insoutenable, vu du point de vue d’un cadavre, parmi des tas d’autres, en début de décomposition que les militaires vont faire bruler. Puis les tortures et interrogatoires musclés infligés à une fille correctrice de tracts dans une imprimerie. Tortures aussi infligées aux détenus pour les forcer à rédiger leur confession de la main gauche, la droite n’étant plus en état de tenir « le stylo-bille noir de la marque Monami ». Un chapitre, enfin poétique, dans ce grand déballage « On dit que la lune et la prunelle de la nuit ».
    L’épilogue revient sur diverses scènes du livre, en particulier sur cette junte militaire, qui a souvent combattu lors de la guerre de Corée tout d’abord, puis au Vietnam, avec cette haine inculquée du « rouge ». Alors que les manifestations du peuple et des étudiants n’étaient en fait dirigées que contre l’absence de démocratie et la corruption qui gangrenaient le pouvoir. C’est un peu l’histoire de Han Kang, qui avait 9 ans lors des manifestations, et qui découvre 3 ans plus tard, caché dans un album photo de famille le portrait de Tongho, jeune garçon, fils des anciens propriétaires de leur maison. Elle découvre peu à peu toute l’histoire des répressions. « J’ai découvert le visage d’une fillette défigurée après avoir été profondément labouré par une baïonnette ». Croyant que l’album recelait les réponses à ces exactions, elle réalise alors qu’il ne contient que des questions. Le lecteur réalise aussi qu’il a fallu une trentaine d’années pour arriver à écrire sur ces évènements.
    Il est aussi significatif que le titre anglais de « Celui qui Revient » (traduction littérale de Sonyeon-i Onda ) est « Human Acts », toute la barbarie de l’homme, que ce soit en Corée, en Bosnie ou à Auschwitz, où Han Kang est allée depuis. Il est vrai que la traductrice anglaise du livre Deborah Smith s’explique sur ce titre, finalement préféré à « Gwangjiu Elegy ». Le livre ne donne pas de réponse ou ne porte aucun jugement moral sur les actes. On comprend mieux, après la lecture de « Celui qui Revient » les rêves de barbarie qui ouvrent « La Végétarienne » (écrit 7 ans avant) ou sa préférence pour le bouddhisme. C’est une excellente initiative que de ressortir ces deux livres simultanément.

    Et dès que j’aurai un peu de temps, mes impressions sur des recueils de nouvelles de Corée du Sud, mais aussi du Nord. C’est plus compliqué à faire que pour des romans, avec des gros problèmes de reconnaissance des noms (ordre des noms, prénoms, mais aussi graphie des noms). Mais cela avance. Laborans, laborans…….

    Publié par jlv.livres | 11 avril 2016, 08:08

Rétroliens/Pings

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