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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Chez les Bieresch » (Klaus Hoffer)

L’incroyable chronique ethnologique d’une tentative villageoise de figer le réel en stase éternelle.

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Chez les Bieresch

Publié en deux tomes en 1979 (« À mi-chemin ») et 1983 (« Le grand potlatch »), traduit en français en un seul volume, en 2010, au Passage du Nord-Ouest par Barbara Fontaine, le premier roman de l’Autrichien Klaus Hoffer établit d’emblée une bien rare ambition, puisqu’il s’agit au minimum, comme le confirme Benoît Legemble dans une précieuse postface à l’édition française, de détruire, en un déluge très orchestré d’humour spiralé, la prétention d’une communauté humaine à disposer d’une identité stable dans le temps.

Je passai l’été chez une parente âgée qui vivait désormais seule dans l’une des provinces impraticables de l’est de l’Empire. Les jours, dans cette contrée plate et comme réduite en cendres, semblaient courts, fugaces et pratiquement oubliés dès la tombée des nuits sèches et froides durant lesquelles la peau des mourants éclate comme la glaçure.
Les tâches quotidiennes que je me mis bientôt à accomplir comme dans un rêve n’occupaient pas mon attention, mais seulement ma main droite, tandis que la gauche, le poing souvent fermé, reposait comme une pierre dans la poche de pantalon de mon uniforme. C’était le pantalon de mon oncle, le frère de mon père et de ma nouvelle logeuse, qui venait de succomber à une attaque cérébrale alors qu’il effectuait son service d’employé des postes.
Suivant une coutume de la population barbare de ce territoire désolé où les conquêtes de la civilisation n’avaient laissé que des traces négatives, le plus proche et l’aîné des parents masculins du défunt devait se glisser dans ses vêtements pour la durée de un an. C’était le sort qui m’était échu. Mon oncle et ma tante étaient restés chacun célibataire et sans enfants ; j’étais le troisième de quatre enfants, mais le seul du deuxième mariage de ma mère. Mon père était tombé à la guerre avant ma naissance.

Bei den Bieresch

À l’origine spécialiste universitaire de Franz Kafka, Klaus Hoffer a conçu ici, en 260 pages, une machine infernale associant des procédures détaillées qui ne dépareraient ni « Le procès », ni « Le château », ni « La colonie pénitentiaire », à des rituels culturels et linguistiques que les diverses sectes imaginées ici ou là par Jorge Luis Borges pourraient aussi revendiquer avec force.

Dans ce village obscur, ancré dans son terroir et dans ses traditions forcenées, le narrateur, Hans, citadin, étranger par définition, doit tenir un rôle à la fois très précis et pourtant curieusement obscurci par la variété des interprétations possibles que chaque habitant du lieu, ici, lector in fabula projeté à plat sur le décor, peut formuler, à chaque tentative de guider le nouveau venu au long de la mission impatiemment et nécessairement attendue.

« Le vin est bon », constata Moritz avec satisfaction en me faisant un signe de tête complice au-dessus de la table. « Gyanta, expliqua-t-il, un vin résiné. »
Il remplit à nouveau son verre et le but entièrement, mais en gardant le liquide dans la bouche un certain temps et en avançant les lèvres pour laisser passer l’air qu’il inspirait en sifflant. C’était le même bruit que j’avais entendu auparavant. Moritz me regardait tranquillement. Je savais qu’il attendait que je parle, s’apprêta lui-même comme je me taisais, à prononcer un mot ou une phrase, mais ferma finalement la bouche et se tut aussi.
« Vous ne nous facilitez pas les choses, À mi-chemin, finit-il par dire d’un ton grave, mais toujours aimable. À mi-chemin, répéta-t-il, puis il se racla la gorge. Moritz et À mi-chemin, reprit-il encore une fois, deux jolis noms. Il dodelina de la tête. Joli nom, chagrin précoce, n’est-ce pas ? »
Il fit une nouvelle pause. Il paraissait réfléchir à quelque chose qui remontait à très loin et finit par dire d’une voix rauque, pour ainsi dire depuis cette époque lointaine :
« J’avais autrefois un lièvre qui s’appelait comme vous. »
On aurait dit une moquerie. Je levai les yeux, mais il semblait complètement prisonnier de ses souvenirs. Il était là, perdu dans ses rêves, et écoutait, la tête penchée sur le côté, en direction du haut, vers une pièce dont je ne connaissais pas l’existence.
« Vous savez, poursuivit-il en me regardant d’un air songeur, c’est le désespoir qui nous inspire des noms impossibles pour des choses impossibles. » Sa phrase était une plainte chantée.  » « La ville est  à la fois folle et signifiante », dit-on. « Et si on ne rit pas d’une chose tandis qu’on spécule sur une autre, la vie est banale. »  » Il fit un mouvement indéterminé avec son moignon.  » « Tout n’a alors qu’une ampleur infime » « , cita-t-il encore sur un ton qui paraissait définitif, mais il ajouta ensuite sur le même ton : « Tout chose ne donne alors qu’un petit sens et un petit non-sens. »
Le manchot se leva encore une fois et fit quelques pas hésitants. Il se tourna vers moi :
« Ce sont des phrases dangereuses ! dit-il en signe d’avertissement. Des phrases criées depuis la fosse du désespoir, qu’on ne devrait pas prononcer quand on est sobre. »
Il s’interrompit et fit encore quelques pas.
« Elles permettent tout, dit-il en interpellant le mur, elles excusent tout ! » Il s’arrêta un instant devant le mur. « En même temps, elles comblent tout. »
Il se retourna à nouveau et dit calmement :
« Faites attention. »

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Couverture de la première édition.

Interlocuteurs dont les noms peuvent être transmis familialement ou muter, en fonction de complexes règles et machinations mémorielles, dépositaires de vérités historiques opposées ou superposées, aux jointures délicates, parents voraces, proches ou éloignés, proposant une aide qui n’est jamais ni fortuite ni gratuite, anthropologie du réel qui se dérobe sans cesse à l’observateur participant, objets beaucoup plus chargés symboliquement et rituellement qu’il n’y semble au premier abord, qu’ils soient brouette ou sac postal, sectes concurrentes aux débats indirects et plus ou moins feutrés, brimades obscures et vols orchestrés : tout concourt à définir avec une extrême précision, dans le très concret de ce village reculé, une irréalité qui cherche à exister et à triompher, siècle après siècle, mais qui échoue, sous les yeux caméras, prêts à témoigner, d’un narrateur qui comprend peu mais voit énormément.

« Le potlatch s’annonçait, dit-il. « La mule gratte avec les sabots », dit-on chez nous quand quelqu’un enfreint une loi non écrite, et c’est exactement ce qu’était en train de faire Lumière. Il est en effet interdit à un joueur fort de jouer avec un plus faible. C’est une infraction aux bonnes manières. Cela n’a aucun sens. Et puis, au bout d’à peine dix coups sur l’échiquier, ça y était. Stop ! Quelqu’un a annoncé un potlatch : soudain, au milieu du silence survenu comme sous l’effet d’un coup de poing, silence dans lequel tout le monde a regardé les deux joueurs, quelqu’un s’est écrié : « La clarté ! » Stitz a alors crié dans une inspiration, tout en brandissant une figure pour la laisser filer sur une case : « La vase ! » « 
Moritz se leva.
« Cela avait été convenu. Certains d’entre nous ont immédiatement suivi et échangé leurs verres. Votre tante, par inadvertance, a poussé un peu le sien avec le coude. Il est venu se mettre juste à côté du verre de Lumière, qui tenait par le pied une figure qu’il venait de prendre, comme s’il voulait prouver quelque chose. À ce moment précis, Le Myme, qui n’avait pas accordé la moindre attention à ce qui se passait autour de lui, frappa dans ses main. « L’œuf ! s’est-il écrié. L’œuf ! » Encore en plein potlatch, mais incapable de laisser passer un événement aussi sensationnel, tout le monde a tourné brusquement la tête et fixé le regard sur le sacristain. Le Myme avait écalé un des deux œufs et l’a mis sur l’ouverture de sa carafe, dans laquelle brûlait une petite flamme. C’était une lueur bleuâtre et mystérieuse, et on a eu brièvement l’impression que le cœur du temps s’était arrêté tandis que l’oeuf devenait de plus en plus étroit, qu’il s’étirait de plus en plus en longueur et glissait de plus en plus bas dans le goulot de la carafe, jusqu’à ce qu’il éclate au fond avec un bruit sourd et léger. »

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Quatrième de couverture de l’édition originale.

Découvert grâce à un ami grand lecteur et désormais éditeur de goût et d’audace chez l’Ogre, « Chez les Bieresch » mérite davantage que beaucoup de textes la qualification de « non identifiable ». Subtil et musical, étrange et drôle, vif et calculé, ce roman questionne les fondations du lien social et l’espoir heureusement trompé d’une conservation à l’identique avec une vigueur saisissante, en une langue qui trouble et enchante.

Ce qu’en dit Hugo Pradelle dans la Quinzaine Littéraire est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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