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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Seule la nuit tombe dans ses bras » (Philippe Annocque)

Une histoire d’amour virtuelle, une incision dans le pouvoir concret des mots en matière de réel et d’irréel.

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Il se souvient d’un mot, quand même. Attirant. Ca le concernait. Il était attirant. Comment avait-elle formulé sa phrase ? Elle ne lui avait tout de même pas sorti « Vous êtes attirant » tout de go, comme ça. Quand même. Oui, il croit bien se rappeler avoir pensé qu’elle n’avait pas froid aux yeux, de lui dire, comme ça, qu’il était attirant. Mais comment le lui a-t-elle dit ? Le mot s’est imposé, il a effacé tout le reste de la phrase. Il a juste retenu qu’il était attirant. Il a même dû se le dire : je suis attirant.

La lectrice ou le lecteur qui pratique Philippe Annocque depuis un certain temps sait qu’avec lui, souvent,  il s’agit de « Rien (qu’une affaire de regard », et que ses dispositifs singuliers, fidèles à un principe littéraire caché qui serait cousin de celui d’Heisenberg, sont allègrement conçus pour muter sous l’observation. L’auteur fictif Herbert Kahn est donc de retour dans ce nouveau roman paraissant chez Quidam en ce mois d’août 2018, pour se confronter à une expérience à la frontière de la réalité et de la fiction, sans doute pas aussi tranchée que celle de « Vie des hauts plateaux », mais partageant bien avec elle un terreau fortement électronique, puisqu’il s’agit de jouer avec les facettes potentielles d’une idylle virtuelle, conduite uniquement via les réseaux sociaux en général, et Facebook en particulier, avec le soutien occasionnel du courriel et du téléphone.

Il avait tellement d’imagination qu’il n’avait pas besoin de l’avoir pour avoir peur de la perdre.
Il relit sa phrase. C’est une belle phrase. Elle dit bien ce qu’il ressent, là. Il va la poster sur Facebook et comme ça elle va la voir, elle va comprendre. Ce sera comme un cri murmuré, ce phénomène acoustique qui permet à deux personnes éloignées de s’entendre à l’insu de la foule qui les entoure, d’un pilastre à l’autre du Pavaglione, dans La Tenda rouge de Bologne de John Berger. Et peut-être dans la réalité. Il va la poster sur Facebook et les autres, ses contacts, ses « amis », croiront juste qu’il écrit un nouveau roman. Après tout, peut-être qu’ils ne se tromperont pas ; peut-être qu’il écrit un nouveau roman. Oui : peut-être bien après tout qu’il est en train d’écrire un nouveau roman.

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Avec l’humour rusé qu’on lui connaît, Philippe Annocque nous offre bien entendu une histoire d’amour et une histoire érotique (voire pornographique – car il est bien question ici de libérations et de contraintes, de ce que la distance et l’irréel font à la parole, même lorsque l’irréel est tout à coup concrétisé par des photos licencieuses), évoluant joliment entre le pastiche et le travail en profondeur de ce qui se niche dans un cliché apparent. Mais là n’est pas son véritable propos. L’auteur nous en avertit d’ailleurs sans ambages, dans son propos liminaire, avant de céder l’écriture à Herbert Kahn : « Seule la nuit tombe dans ses bras » est, par bien des aspects, une expérience de pensée, joueuse, testant dans un contexte nouveau (mais pas totalement), celui des réseaux sociaux et de l’enchevêtrement des niveaux de communication (ce dont, par bien d’autres angles, « La Toile » de Sandra Lucbert explorait l’an dernier les liaisons dangereuses), la performativité des mots écrits ou prononcés. C’est le « Quand dire, c’est faire » de John Langshaw Austin qui est ici placé sur la sellette, ou plutôt sur le banc d’essai. Travaillant le matériau réel et sa mutation en matériau romanesque, c’est bien le pouvoir des mots qu’interroge in fine Herbert Kahn, utilisant d’ailleurs au passage le rôle qu’y tiennent la mémoire et l’effacement (rôle déjà interrogé par l’auteur dans son « Mémoires des failles » de 2015), et celui de l’interprétation, qu’elle soit sur-interprétation ou sous-interprétation (et l’on retrouve la terrifiante jubilation du « Pas Liev » de 2015 également). Et il n’est certainement pas innocent que Philippe Annocque propose, en un foudroyant clin d’œil et à la différence d’Herbert Kahn, de placer plutôt ce texte sous l’égide d’Alain Berrendonner et de ses « Éléments de pragmatique linguistique », en suggérant pour exergue « Quand dire, c’est ne rien faire ».

Ce qu’en dit Pierre Ménard dans Liminaire est ici, ce qu’en dit La Viduité, qui découvre ainsi avec une belle intelligence l’œuvre de Philippe Annocque, est ici,

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  1. Pingback: Limules de lecture : juillet-août 2018 – Raphmaj - 2 septembre 2018

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