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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Impossibilité des corbeaux » (Ignacio Padilla)

Une belle et troublante conspiration pour restaurateurs d’œuvres d’art.

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Publiée en 1994 au sein du recueil « Tres bosquejos del mal« , traduite en 2001 par Marianne Millon chez Mille et Une Nuits, cette novella du Mexicain Ignacio Padilla se place d’emblée sous le signe de Kafka, à qui est emprunté le titre mystérieux, issu de cette citation tirée des « Réflexions sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin », donnée en exergue du texte : « Les corbeaux affirment qu’un seul corbeau pourrait anéantir les cieux. Il en est certainement ainsi, mais cela ne prouve rien contre les cieux, parce que les cieux ne signifient pas autre chose que l’impossibilité des corbeaux. »

À bord d’un navire cherchant à échapper aux torpilles d’une guerre venant d’éclater, deux interlopes restaurateurs d’œuvres d’art, architectes charognards ayant bien souvent opéré aux frontières de la légalité pour alimenter musées et collectionneurs peu regardants tout en garantissant leurs revenus, se retrouvent curieusement, après des années de silence et d’oubli, pour évoquer ensemble une mystérieuse conspiration, autour d’une étrange construction visant à empêcher ou au contraire accélérer l’arrivée d’un Sauveur.

Dans une langue savoureuse, redoutablement précise, à laquelle la traductrice donne un je-ne-sais-quoi de gracquien, Ignacio Padilla tisse une toile dans laquelle Umberto Eco et Franz Kafka chuchoteraient un récit fantastique conçu à la fois pour égarer les amateurs de Dan Brown et pour réjouir les enthousiastes d’Alasdair Gray ou de Iain Banks, autour du mythique et mystique château de Qrenac, pont improbable entre des univers qui ne cesseraient plus de bifurquer.

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Château des Templiers. Ponferrada © Turespaña

« Je ne revis Zacarias Khune qu’une seule fois. De nombreuses années se sont écoulées depuis, mais je garde le souvenir d’un homme si ravagé que je ne le reconnus pas tout de suite ce jour-là. À une autre époque et en des circonstances plus souriantes, il m’aurait suffi d’un coup d’œil par-dessus le bastingage pour identifier son dos de galérien et cette chevelure rougeoyante, presque sanglante, qu’il agitait au-dessus de la foule dans le mouvement de va-et-vient nerveux de quelqu’un qui a beaucoup à faire, trop de lieux où se rendre.
Une vingtaine d’années auparavant, nous nous étions séparés froidement après la clôture d’un insupportable congrès de restaurateurs. À l’époque, aucun d’entre nous n’avait dépassé son premier quart de siècle et nous commencions tout juste à gagner du terrain dans ce cercle très fermé d’architectes de la mémoire. Mais Khune se comportait déjà avec l’assurance propre aux doyens : il riait aux éclats, prenait une voix affectée et conservait envers et contre tout un accent étranger qui l’aidait tout aussi bien à décrocher des contrats avec des musées sur le déclin qu’à séduire les très jeunes historiennes. Il se querellait  à la moindre provocation et ne perdait pas une occasion de se mettre en valeur. En résumé, sa présence était excessive. Et le côtoyer équivalait à devenir son ombre, à une condamnation à lui servir de comparse dans ses multiples conquêtes, en échange d’une grande claque dans le dos. Khune avait déjà, alors, l’air d’un ange tout-puissant, qui ne connaîtrait jamais la chute, un être extérieur au monde capable de dominer les constructions, avec un regard lucide et une amplitude de mouvements alimentant une course irrépressible vers un monde bâti pour son usage exclusif. »

« Comme je m’y attendais, la gare de Qrenac m’accueillit avec les mêmes toiles d’araignée et les mêmes couloirs poussiéreux dont j’avais pris congé trente ans plus tôt. Le chef de gare, à qui avait également échu le rôle de vendeur de billets et d’aiguilleur, me reçut comme n’importe quel autre habitant du village qui serait revenu après avoir passé le week-end en ville. Avec l’aspect négligé de mon manteau et la saleté générale de ma mise, j’étais dans le ton. De son côté, l’homme de la gare était un vieillard identique à celui dont j’avais gardé le souvenir, même s’il aurait tout aussi bien pu être son frère ou son fils. Il dut penser la même chose tout en me recevant avec l’indifférence de quelqu’un qui a vu des milliers de voyageurs comme moi quitter cette gare et y revenir. Je constatai ainsi qu’à Qrenac l’absence ne signifiait pas grand-chose, car il ne pouvait pas y avoir de distance définitive entre le village et ses habitants. Ce lieu fonctionnait comme l’énorme bouche d’un cétacé qui laissait par instants sortir les poissons qu’il finirait par dévorer tôt ou tard. Nous revenions tous à Qrenac, nous partions tous chaque jour, parfois simultanément, reproduisant tous les mêmes gestes comme en un cercle qui, nous le savions, se refermait et tournait sur lui-même bien que nous eussions essayé de nous éloigner le plus possible de son puissant centre de gravité. »

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Padilla

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  1. Pingback: Note de lecture bis : « Pas Liev  (Philippe Annocque) | «Charybde 27 : le Blog - 12 décembre 2015

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