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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Blockhaus » (Mathieu Larnaudie)

Retrouver la possibilité du lien social et de la parole politique au cœur du béton de l’Histoire réputée achevée. Une fabuleuse parabole contemporaine, pas du tout hors saison.

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En traînant ma valise, dont les roulettes sur le goudron humide me paraissaient commettre un vacarme du diable propre à déranger les riverains engourdis dans le silence – mais les volets étaient unanimement clos et il était peu probable, de fait, que mon bazar dérangeât quiconque -, je parcourus l’avenue qui mène en ligne droite jusqu’à l’étroite rue commerçante, laquelle trace une parallèle à la plage. Il n’y avait pas grand monde là non plus : quelques échoppes aux devantures ouvertes, des présentoirs à cartes postales avancés sur le pavé, une poignée d’âmes qui se battaient en duel et me regardèrent passer d’un air absent, moins par curiosité pour un nouveau venu ou par réprobation à l’encontre du boucan que faisait ma valise que par désœuvrement manifeste.
Je pris encore une ruelle, puis, juste avant d’arriver sur la digue, à main gauche, j’ouvris le portail de la petite cour arrière de la dernière bâtisse, ainsi que m’avait recommandé de faire l’amie qui m’en avait confié les clefs. Après que je m’étais ouvert auprès d’elle de mes affres du moment, elle m’avait proposé de passer quelque temps dans la maison de famille qu’elle possède au bord de la mer ; j’avais accepté l’aubaine de ce havre hors saison en espérant qu’une telle atmosphère marine et studieuse pourrait débloquer les choses, me relancer, et en me disant qu’au pire, cela ne me ferait pas mal de prendre l’air.

Un hommage discret au village balnéaire lorsque les estivants ne sont pas là, et comme un clin d’œil au « Hors saison » (voire, de manière plus diaphane, au « Nord-Nord-Ouest ») de Sylvain Coher : c’est d’abord ainsi que se présente, dès ses premières pages, ce « Blockhaus » de Mathieu Larnaudie, publié en mars 2020, cinq jours avant la fermeture provisoire des librairies et cinq jours avant le confinement, chez Inculte Dernière Marge. Mais le lieu précis de cette retraite (envisagée d’abord comme remède à un engourdissement de l’envie d’écrire, comme un possible tour de mécanique auto face au risque de panne blanche), de cette mise au vert (ou au bleu, c’est selon) n’a cette fois rien d’anodin, alors qu’il semble pourtant tout devoir au seul hasard des pieds-à-terre amicaux : même si les modalités précises de sa présence au front et au feu se dissipent doucement dans les pages des manuels, des récits et des traités, la modeste Arromanches, avec ses 489 habitants et ses 55 % de résidences principales, est puissamment chargée d’Histoire. Comme sur une bonne partie des côtes normandes et bretonnes, de celles de la Manche et de l’Atlantique, le béton est ici omniprésent, celui du Mur de l’Atlantique et de l’Organisation Todt, celui de ces défenses occupantes vaincues par Overlord à l’été 1944, celles explorées en socio-géographie par le Paul Virilio de « Bunker archéologie » et en mythologie par le Claro de « Bunker anatomie ». Mais il s’y ajoute ici un béton bien spécifique, celui amené avec lui, flottant sur la Manche, malgré son poids et grâce à un ingénieux système de ballasts, par le libérateur américano-anglo-canadien (il faudrait aussi mentionner les Français et les Polonais, mais l’adjectif composé y deviendrait insoutenable) sous la forme de deux mulberries, vastes ports artificiels en eau profonde destinés à pallier le défi logistique posé par le temps nécessaire pour reconquérir Cherbourg ou Le Havre. Le premier, devant Omaha Beach, n’ayant pas résisté à la tempête du 19 juin 1944, ce sont les vestiges du deuxième, celui de Gold Beach, qui pèsent de toute leur masse mémorielle sur les plages d’Arromanches-les-Bains, et sur les dioramas de son Musée du Débarquement.

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Le nom d’Arromanches est passablement oublié. Il n’a pas grand-chose en commun avec ces noms que le monde entier connaît, ni avec ces lieux que leur dénomination écrase, efface, disproportionnée par rapport au patelin qu’elle désigne ; ainsi de Verdun, de Waterloo ou de Gettysburg. Toutefois, aussitôt associée à quelques autres – à une petite constellation de noms fleurant bon le chewing-gum, le maïs en conserve et la cigarette blonde, venus se répandre à l’été 1944 le long des plages normandes, inscrits d’abord, avant de l’être dans les mémoires, sur des cartes d’état-major par des stratèges qui, de ces plages, de ces patelins, ne savaient que leur configuration dessinée sur du papier cassant et qui, dans l’indifférence aux vieux noms de pays les ayant précédés, sans égard pour les lentes sédimentations étymologiques ni les strates d’histoire vernaculaire dont ils sont formés, ne rebaptisaient les lieux que dans le but de transformer le paysage en théâtre des opérations, usant ainsi de noms qui devenaient noms de code et, en tant que tels, sont passés à la postérité : Omaha, Sword, Utah ou Juno Beach -, alors Arromanches s’agrège à nos souvenirs du récit usuel du débarquement allié. Et si ses sonorités évoquent moins l’odeur de tabac blond ou du chewing-gum que celle des étables et des embruns, elles y prennent leur place au même titre que celles des noms de guerre.
Ce nom, nous l’avons entendu prononcer dans des salles de classe où l’on pouvait suivre, sur des cartes aux contours cornés, aux couleurs fanées, punaisées au mur, les reliefs découpés des côtes sur lesquelles les événements s’étaient déroulés ; nous l’avons vu inscrit  dans des livres où, sur des plans mêmement colorés, un appareil schématique de flèches et de pictogrammes ajoutait au récit l’autorité d’une image experte. Enfant, on ne l’apprend pas vraiment, on oublie ça vite, une fois passée l’interrogation écrite qui atteste qu’on a pris la peine de se mettre cette page sous les yeux et qui semble alors le seul horizon de nos connaissances.

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L’Histoire. La grande Histoire. Le tour de force que réalise Mathieu Larnaudie dans les 100 pages de « Blockhaus » est de l’enregistrer, de la faire sienne (avec le talent d’imbrication des couches d’écriture qu’on lui connaît au moins depuis « Les effondrés », il est tout à fait capable de faire surgir au détour d’une phrase, sans le nommer, le visage halluciné de l’acteur Harrison Young dans « Saving Private Ryan »), mais de résister aux passivités et aux tétanies, aux résignations même que créerait si aisément son vertige. Échapper à l’immobilité de l’hypnose pour inventer, en ce lieu ô combien paradoxal, une nouvelle possibilité du lien social et de la parole politique, voilà le défi que nous suggère « Blockhaus ».

On devinait encore, au loin, les spectres de béton qui imprimaient une densité supérieure de noir sur le noir de la mer – à moins que ce ne fût le sentiment de leur présence, le fait de savoir qu’ils se trouvaient là, quelque part à l’horizon, qui me faisaient croire en distinguer les contours sur le fond uniforme de la nuit. Nous connaissons tous, je suppose, ces moments d’attraction hypnotique qu’exerce la mer lorsqu’on la contemple : le spectacle a beau nous en sembler immuable, la répétition du ressac lancinante, morne, ses variations immédiates peu perceptibles à l’œil, on peine à s’en extraire, on demeure médusé, encollé à sa monotonie, comme si une force magnétique nous y aimantait. Tout conscience du temps paraît s’être dissoute à travers l’infinie dormance océanique ; et dans l’obscurité, quand seules les oscillations les plus rapprochées de l’écume et les miroitements infimes du rivage parviennent jusqu’à notre regard, cette sensation narcotique n’en devient que plus intense encore.

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La danse cruelle d’un ivrogne en Zorba qui s’ignorerait, la brutalité possible des échanges en milieu alcoolisé, l’embrun qui dessoûle et le vent qui donne la bonne distance, ce sont là les ingrédients paradoxaux d’une re-création discrète – et pourtant inouïe – de la possibilité du lien social et de la fraternité, du mélange étroit de bienveillance et d’affrontement en une parole retenue, mais pourtant libérée et retrouvant d’instinct son caractère profondément politique. Entre un écrivain de l’Est parisien (qui pourrait par exemple avoir, il y a encore peu, scruté les énarques macroniens que sont « Les jeunes gens »), sa compagne se tenant au cœur des manifestations contre les lois qui bafouent et écrasent les « privilèges » des démunis, et un couple à la fois simple et complexe tenant ici un pub irlandais – mais qui pourrait aisément incarner tout un peuple des ronds-points –, il circule une alchimie aussi modeste que puissante, un lien qui est peut-être avant tout, comme l’écrirait en certaines circonstances un autre grand esthète du vertige social, Philippe Annocque, une affaire de regard. En fusionnant d’improbables et ténus matériaux arrachés aussi bien à Jürgen Habermas qu’à Pierre Michon, Mathieu Larnaudie nous offre une parabole contemporaine fabuleuse, potentiellement décisive, et absolument pas hors saison.

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Blockhaus » (Mathieu Larnaudie)

  1. Anna SEGHERS La Septième Croix

    Lu « La septième Croix » de Anna Seghers traduit par Françoise Torraille (2020, Anne-Marie Métailié, 448 p.), ou plutôt dévoré, car c’est très bien écrit, et l’histoire se suit avec un certain suspens. Il faut dire que cela faisait un certain temps que je voulais découvrir cette auteur, dans la lignée de Christa Wolf, de Paul Celan ou d’Ingeborg Bachmann et de cette génération qui a connu la montée et les méfaits du nazisme, puis la partition de l’Allemagne.

    L’histoire de ce roman est simple. Sept personnes s’évadent du camp de travail de Westhofen près de Mayence. Tout est mis en œuvre pour les retrouver afin qu’ils passent sur « La piste de danse » du camp, pour finir en croix sur un des sept platanes abattus pour la circonstance. Il faut dire que l’on est en automne 1936, c’est la saison des pommes dans cette région du Taunus, entre le confluent du Main et du Rhin à Mayence. Région de brouillards, qui reviennent souvent en début de chapitres. « Le brouillard s’était désormais levé au point de flotter tel un ciel bas et floconneux au-dessus des toits et des arbres ». Région de vignobles et de vergers. C’est surtout l’époque où le pouvoir se croit tout puissant et noyaute absolument tout, par des chefs d’ilots, ou délégués d’immeuble. Les minorités se cachent. On commence à distinguer les bons aryens des juifs, ou autres en marge de la société. Les majorités en profitent, qui tiennent enfin leur revanche sur un passé guerrier perdu. Mais la vie suit son cours. « Devant la porte de la maison, les voisins étaient déjà rassemblés, et il y avait une sentinelle en faction devant cette porte, et deux qui venaient de prendre leur faction à l’entrée de la rue du village ainsi que trois SA qui étaient à l’auberge, et les jeunes fiancés revenant de chez le curé ».
    Histoire d’une évasion d’un camp. Non pas seulement, car le fait même qu’il y ait eu évasion laisse supposer que le dispositif carcéral n’a pas fonctionné de façon optimale. Ces sept évadés vont suivre des chemins et de destinées différentes, on s’en doute. Ce sera prétexte à décrire aussi les comportements des personnes qu’ils vont côtoyer. Et bien entendu prétexte à montrer les différents types de réactions vis-à-vis des autorités ou des résistants à cette domination. S’ajoute à cela les conditions économiques de l’époque, dans un milieu rural et ouvrier. « Ce village tranquille, propre, est pauvre, d’une pauvreté extrême, comme tout village qui exhale la pauvreté par tous ses pores ». On voit fumer au loin les usines Höchst, près de Francfort, gros centre chimique qui a donné lieu à l’IG Farben en 1925. Très gros regroupement de l’industrie chimique, qui fera fortune avec la fabrication du Zyklon B, et financera des camps de concentration pour avoir de la main d’œuvre bon marché.

    Mayence et le Taunus, ce sont les régions où Anna Seghers a vécu juste avant de s’exiler en France, puis au Mexique en 1942. Cette partie de sa vie est retranscrite par les souvenir de son fils Pierre Radvanyi dans « Au-delà du Fleuve » (2014, Le Temps des Cerises, 152 p.), puis le séjour à Marseille et le départ pour le Mexique dans « Transit » (2018, Autrement, 400 p.) traduit par Jeanne Stern et Martina Wachendorff. Description assez surprenante du milieu cosmopolite de Marseille, où tout ce qui fuyait l’avancée nazie s’était réfugié, en attendant un embarquement improbable pour des contrées plus clémentes. Toujours à ce rayon bibliographie. « Traversée Une histoire d’Amour » traduit par Bruno Meur et Claire Mercier (2018, Le Temps des Cerises, 170 p.) narre les aventures amoureuses de Ernst Triebel, mécanicien allemand, exilé au Brésil, qui revient vers l’Allemagne après-guerre. Histoire qui change quelque peu des autres romans de Anna Seghers. Changement aussi dans la présentation des livres chez l’éditeur. Alors que le logo de la cerise est apparent sur le premier livre, il devient une double cerise sur la tranche du second. Je croyais me souvenir que les premiers livres de cette maison (poèmes et romans sud-américains) n’avaient eux aussi qu’une cerise. Il faut reconnaître que faire un logo pour « Le Temps des cerises » avec une seule cerise fait un peu mesquin. Après vérification, non, le livre de Jorge Amado « Suor » (1993, Le Temps des Cerises, 224 p.) a bien deux cerises.

    Bref, pour revenir à « La Septième Croix ». C’est un livre écrit en 1942 au Mexique, et publié simultanément aux USA (1942, « The Seventh Cross », Little Brown and Company, 338 p.). Premier tirage à 600000 exemplaires, c’est dire le succès du livre. Il est porté à l’écran en 1945.
    Revenir sur les sept évadés, Wallau, Beutler, Pelzer, Belloni, Füllgrabe, et Aldinger, ce n’est pas oublier Georg Heisler, qui entretiendra le suspens durant tout le texte. C’est surtout brosser les portraits des personnes qui vont aider ou tenter d’arrêter les évadés. Ce sont le couple de Paul Röder, amis d’enfance ou Fritz Helwig, a qui ont a volé une veste, le désignant comme possible complice. Ou ce seront le docteur Löwenstein, médecin juif. Mais aussi les autorités du camp Farhenberg, le commandant, avec son adjoint Bunsen et Zillich, le terrible Zillich, simple sergent, mais aux basses œuvres. Pourtant bien petit par rapport à Wallau. « L’espace d’un instant, Zillich resta figé à la porte. Personne ne l’avait jamais regardé avec un tel calme, dans un tel rapport d’égalité. C’est la mort, se dit Wallau. Lentement, Zillich referma la porte derrière lui ». Ou Oberkamp, le commissaire de police (Gestapo). « Il existe tout de même d’autres moyens pour venir par la ruse à bout d’une citadelle qui meurt de faim, rongée d’épuisement. Oberkamp les connaît tous, ces moyens. Il sait en user. Wallau de son côté sait que cet homme devant lui connaît tous les moyens possibles ».
    Et dans ce petit monde il y a Ernst, le berger, qui va et vient avec son troupeau. Il permet de décrire les paysages et la vie à la campagne. Des arbres, un peu partout. Des hêtres surtout, d’où le nom des villages : Buchenhau ou Buchenbach. On pense aussitôt à Buchenwald. Et puis ces sept platanes abattus lors de la première phrase. « Jamais peut-être n’ont été abattus en notre pays des arbres aussi étranges que les sept platanes plantés sur le côté de la baraque III ».
    Sur tous ces personnages, un destin et un passé. Une volonté, quelquefois peu révélée, mais qui le sera par la force des choses, comme ce couple du professeur Kress. De la lâcheté presque, comme cet évadé qui fanfaronne, mais va se rendre. « Georg, mon cher Georg ! Nous étions tous fous, et le plus fou de nous tous, c’était Wallau […] Maintenant assez de cette folie, en tous cas, moi je suis guéri. Je vais me rendre ». Ou cet autre, âgé qui revient mourir en vue de son village et évite ainsi involontairement peut être la torture. « Une clarté froide et austère se répandait sur le village, éclat et vent réunis, si bien que tout prit soudain une netteté inconnue et de ce fait, tout redevint étranger. Puis une ombre épaisse s’abattit sur le paysage ».

    « Traversée Une histoire d’Amour », ou une série de discussions entre Allemands, Polonais, vivants en Europe ou exilés il y a déjà plus d’une génération au Brésil. C’est long le trajet en cargo entre Bahia et Rostock. Cela laisse le temps de faire des confidences ou de laisser aller son discours. Surtout lorsque l’on sait retourner dans un pays dévasté. « Les millions de morts que la guerre avait faits. Des millions et des millions. Mais ce que je voyais là, de quoi était-ce le châtiment ? Des villes en ruines, des hommes aux yeux caves qui se trainaient, quand ils avaient encore la force de marcher, jusqu’à un point de ravitaillement quelconque pour y recevoir des sachets d’avoine ou d’orge, leur ration de pain ou une poignée de sucre ». Les villes voisines ne valent guère mieux. A propos de Varsovie. « La ville noire comme une houillère quand la Wehrmacht l’eut incendiée et évacuée ». Quant aux gens…. « Que toutes les professions faisaient encore cruellement défaut, et que celui qui le comprenait ne pouvait que se dépêcher d’enseigner. Car, dans les villes en ruines, les hommes brisés avaient besoin de cela autant que de pain ».
    Et soudain que vient faire là Goethe et son romantisme hors de saison. « Goethe ne représentait pas grand-chose à mes yeux. Je le trouve grandiloquent. […] Il me donne l’impression de ne penser qu’à sa postérité, alors que ses contemporains auraient eu tant besoin de paroles de réconfort, eux, qui dans leurs vallées, vivaient, obscurs, d’un travail misérable ». Il faut dire que Anna lui préfère apparemment Joseph Conrad, polonais notoire, qui a grandi dans la marine anglaise. C’est un peu aussi l’histoire, en filigrane, du capitaine du Norwid, qui fait la traversée. Ce livre est aussi celui de la multiculture de cette juive allemande qui a vécu en France, puis au Mexique, qui découvre les cultures de l’Europe centrale par son mari, et celles de l’Amérique Centrale lors de son exil. Puis retour dans une Allemagne désormais coupée en deux. Elle choisira la RDA, par idéalisme et restera jusqu’au bout fidèle à un communisme idéalisé. Et ceci malgré les batailles contre le fascisme, brun ou rouge.

    « Transit » traite du confinement de personnes en quête d’exil. Soit parce qu’ils ont déjà fui l’Allemagne ou simplement la France occupée. Soit parce qu’ils ont des opinions politiques (antifascisme, franc-maçons), raciales ou religieuses (juifs, tziganes) qui les rend indésirables sous le régime nazi. Toutes ces personnes se retrouvent dans le sud de la France en 1940-42, surtout à Marseille et Sète, ports d’embarquement pour d’autres destinées. C’est une attente de personnes désœuvrées qui attendent, qui un visa, qui un bateau, ou une somme d’argent, ou encore plus simplement des contacts. Ceux-ci arrivent ou pas, alourdissant l’ambiance.
    Tout commence à Paris, lorsque le narrateur rencontre Pau Strobel, dit Popol, allemand qu’il a connu dans les camps en Allemagne. Ils se sont enfuis tous deux et sont réfugiés en France. Paul demande à son copain de remettre un courrier en provenance de son épouse à Weidel, un poète résidant dans un hôtel. Mais Weidel s’est suicidé pour échapper à la Gestapo. Le narrateur récupère cependant une valise des objets personnels de Weidel. Et dans cette valise, se trouve deux lettres. L’une spécifie qu’un visa et une somme d’argent seraient disponibles auprès du consulat du Mexique à Marseille. La seconde est une lettre de rupture de son épouse. Le narrateur se rend donc à Marseille et décrit l’ambiance qui y règne. Le Vieux Port, le Cours Belsunce, le quartier d’Aumale, avec sa foule cosmopolite.
    C’est un peu l’histoire d’Anna Seghers, qui était à Paris, quitte la ville lors de l’invasion allemande. On pourra lire dans « Au-delà du fleuve » le récit de cet exode. Après juin 1940, « tu dois partir de suite avec les enfants et essayer de passer la Loire pour être en sécurité ». Les routes surchargées. La marche vers le sud jusque vers Pithiviers. Le fait de se trouver, Anna allemande, avec un léger accent, et deux enfants bilingues eux, dans une cohorte qui fuit la Wehrmacht et les réflexions des gens « Il y a de la cinquième colonne dans ce train ». Finalement tout le monde remonte à Paris, et trouve plus tard, une occasion de passer en zone libre, vers le camp du Vernet, à côté de Pamiers, où le mari Lazlo Radvanyi, hongrois, est incarcéré, puis au camp des Milles, en attente d’aller à Marseille. Puis, embarquement sur le « Capitaine Paul-Lemerle » en mars 1941. Weidel, c’est aussi Ernst Weiss, écrivain autrichien, d’origine juive, avant tout médecin. Il s’est réfugié à Paris et se suicide dans sa chambre d’hôtel à l’arrivée de la Gestapo. On lui doit « Le témoin oculaire », traduit de l’allemand par Jean Guégan (1991, Gallimard, 352 p.i). Pendant la première guerre, un jeune médecin juif reçoit un jour un blessé aux yeux du nom de Adolf Hitler qui voue déjà une haine profonde aux juifs. Ce caporal qui allait « engendrer en Europe des souffrances incommensurables », le médecin va le soigner et relève le défi. « Peut-être n’étais-je pas encore capable de l’aider, je n’étais que le témoin oculaire avide d’apprendre. Mais là, je n’étais coupable d’aucune faute, je n’avais nulle intention ». Au passage, on retrouve aussi Paul et sa femme, tout comme il y avait Paul Röder et sa femme Liesel dans « La Septième Croix ».
    Retour à Marseille donc, autour du Vieux Port, avec le narrateur, déjà désabusé. « Il fut un temps où je m’embarquais facilement dans des histoires dont j’ai honte aujourd’hui. Un tout petit peu honte puisqu’elles sont passées. Mais j’aurais terriblement honte si j’embêtais les gens. Pourtant, je voudrais pour une fois tout raconter depuis le début ». Un ton fortement désabusé. En fait il vient d’apprendre le naufrage d’un premier navire, le « Montréal ». Des gens prêts à quasiment tout pour s’échapper, quitte à usurper des identités. Au consulat du Mexique, il se rend compte d’une confusion de noms entre un Weidel et un Seidler, ce qui annule les formalités de visa. Par la suite, on suivra Seidler, alors que le dénommé Weidel est suspecté d’avoir écrit un papier sur les massacres des Rouges lors de la bataille de Badajoz pendant la guerre d’Espagne. Echanges tragiques de visas entre Seidel, Marie, la femme de Weidel, qui prétend son mari mort, mais qui avait des relations avec Weidel à Cologne où elle l’a rencontré sur le Hansa Ring. Tout ce beau monde doit embarquer sur le « Paul Lemerle » à la fin du mois.
    Une ambiance donc assez fermée, où on découvre toutes les compromissions entre les gens. Passé trouble, futur incertain, évènements qui varient au cours du temps et modifient constamment le cours des choses. Je n’ai pas vraiment accroché. J’en suis resté « Au Bord du Fleuve » à suivre l’aventure de Anna Seghers au Mexique. Elle y fait la connaissance entre autres, de Pablo Neruda, alors ambassadeur du Chili. Son roman « La Septième Croix » vient d’être édité directement en anglais. C’est un succès immédiat. Une copie du manuscrit est restée à Paris, entre les mains de Fernand Delmas, l’ami de la famille qui les a hébergés dans sa villa au Vésinet. « Chaque soir, il retirait le morceau de plinthe qui cachait le trou et prenait quelques pages du roman pour le traduire en français ». Le roman paraitra effectivement chez Gallimard en 1947.

    Tant que j’y suis de cette période, il me faut faire mention d’une pièce jouée très récemment au Théâtre Alsacien de Strasbourg. « Mordshunger », adapté de « Le Repas des Fauves » de Vahé Katcha (2014, L’Avant-Scène, 102 p.). La pièce, adaptée en dialecte par Julien Riehl, mais surtitrée en français, est mise en scène par Pierre Spegt. La pièce a été montée par Julien Sibre, après la projection du flim de Christian-Jaque « Le Repas des Fauves » avec Claude Rich, France Anglade, Francis Blanche, Antonella Lualdi. Belle brochette, il ne manque plus que Lino Ventura, Robert Dalban et Bernard Blier, et Frank Horst dans le rôle du commandant SS, pour en faire partie.
    La pièce se passe en 1942, lors de l’anniversaire de Sophie, la femme qui reçoit, avec son mari Victor Pélissier. Huit personnages en tout, avec le docteur Jean Paul Pagnon, Pierre militaire revenu aveugle du front, Vincent professeur de philosophie, Françoise jeune veuve résistante et André profiteur sans vergogne du marché noir. En face, le commandant Kaubach. C’est un repas d’anniversaire, avec des cadeaux (trois bas ou des vivres achetés au marché noir).
    Un attentat se produit dans la rue, au bas de l’immeuble, et deux officiers allemands sont tués. Le commandant exige deux otages par étage du bâtiment, donc deux parmi les invités. Mais comme il est amateur de livres anciens auprès de la librairie de Victor, il leur laisse le choix des otages. Cynisme très subversif. C’est l’occasion pour les protagonistes de révéler leur vraie nature et leurs fausses excuses. On s’en doute. Un point commun, la lâcheté et la pusillanimité. Je ne dévoilerai pas la fin.
    On retrouve donc les mêmes thèmes que dans « La Septième Croix », avec ce point commun du chiffre sept. Les mêmes excuses aussi de cette brochette de collabos, anciens combattants, profiteurs, résistants ou pseudo-résistants. Ce qui rend la pièce intéressante est qu’elle s’adresse à un public, alsacien de Strasbourg et environs, qui ont eu ce choix à faire pendant la dernière guerre. Les hommes, enrôlés avant 1940 sous les drapeaux français, sont ensuite à nouveau embrigadés dans la Wehrmacht. Quelles réactions doivent-ils alors adopter ? Sachant que les pressions sur les familles sont terribles, si bien décrites dans le livre d’Anna Seghers.

    Publié par jlv.livres | 24 mars 2020, 16:00

Rétroliens/Pings

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