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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Pas Liev » (Philippe Annocque)

 Le troublant brouillard des mots et de la folie.

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pas lievLiev se rend au village de Kosko, pour y prendre un emploi de précepteur. D’emblée tout est étrange, bizarrement opaque : l’accueil de Liev, l’absence d’enfants, les conversations. Le rapport de Liev au monde est étonnant, est-ce parce qu’il est étranger, ou dominé par une introversion trop envahissante ?

 

Obsédé par des détails incongrus, Liev a l’air ne pas saisir la signification des événements et des paroles des autres, son regard et sa logique ont une allure bancale, évoquant ces patients de «L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau» d’Oliver Sacks. Liev semble perméable à sa propre vie, comprendre et dire les choses lui pose un vrai problème, en particulier dire les choses telles qu’elles sont.

«Magda lui avait dit de s’asseoir, en attendant ; mais il n’y avait pas de chaise.
C’était bien là qu’il devait attendre, pourtant. Il avait demandé à Magda où il pouvait trouver Monsieur Hakkell. Magda lui avait répondu « à l’intendance », sans même s’arrêter. Liev avait dû élever la voix pour lui demander où était l’intendance. Heureusement Magda passait juste devant à ce moment-là, elle n’avait eu qu’à lui indiquer la porte du menton (elle avait les bras chargés, mais de quoi ?). Heureusement qu’elle passait devant l’intendance juste à ce moment-là, parce que sinon elle n’aurait peut-être pas pris la peine de lui répondre. Ou sa réponse n’aurait pas été compréhensible. Elle n’était pas disposée à la conversation, de toute évidence.
C’était peut-être du linge, qu’elle portait. Du linge d’enfants. C’était sûrement du linge.
À quel moment Magda lui avait-elle dit de s’asseoir ?»

© René Magritte, Décalcomanie

Maladroit, incertain, mécontent de lui-même, Liev interprète tout de manière bizarre. Cet embarras absurde semble glisser au fur et à mesure des pages, laissant peu à peu entrevoir le gouffre d’une folie insurmontable, en particulier dans une scène de sexe où le lecteur reste médusé par la virtuosité de Philippe Annocque.

Mais comment en être sûr puisque tout est sujet à caution dans ce roman où Liev est le principal personnage en scène, où tout semble recouvert d’un voile déformant ou troublant, dans un dépouillement apparent du langage et des situations.

«Liev a répondu « oui » quand le jeune homme lui a demandé s’il savait faire du vélo. Il n’avait pas bien compris pourquoi le jeune homme lui avait posé cette question. Il se demandait si cela avait un rapport avec ce dont le jeune homme et Monsieur Hakkell parlaient devant lui, il s’est rendu compte qu’il n’avait rien écouté de la conversation. Ça l’a inquiété un peu. Peut-être avaient-ils dit des choses importantes, peut-être avaient-ils parlé de choses le concernant. Le jeune homme et Monsieur Hakkell devaient sûrement croire que Liev avait tout écouté de ce qu’ils avaient dit. Peut-être avaient-ils parlé de son travail de précepteur. Liev n’avait rien écouté. Il s’en rendait compte à présent. Il s’en mordait les doigts. Il lui semblait bien pourtant que si Monsieur Hakkell ou même le jeune homme avait employé le mot précepteur, cela l’aurait alerté. Mais ils pouvaient tout aussi bien avoir parlé de son travail de précepteur sans employer le mot précepteur. Oui : la chose était tout à fait possible. On peut très bien parler des choses sans les nommer.»

Liev dit-il les choses ? Vit-il vraiment une histoire d’amour ? Est-il fou ou pas ? Qui est-il ? Dans la prolongation de «Mémoire des failles», poursuivant cette exploration des identités fuyantes, utilisant les reprises et les variations obsessionnelles qui amplifient l’incertitude sur ce héros problématique, Philippe Annocque, en véritable orfèvre, sème le doute et la contradiction sur l’identité de Liev, aussi insaisissable que le récit lui-même, intriguant, réjouissant, captivant jusqu’à sa fin terrifiante.

«Les mots ont une vie indépendante de notre raison. Jouer avec eux nous révèle un monde étranger qui est pourtant le nôtre.» (Robert Pinget)

Pour acheter ce livre irrigué par les influences de Franz Kafka et de Samuel Beckett, et à paraître en octobre 2015 aux excellentes éditions Quidam, chez Charybde, ce sera par ici.

Annocque

 

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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