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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Vie des hauts plateaux » (Philippe Annocque)

Un grand dispositif poétique pour, encore et toujours, traquer ce qui peut s’échapper et vivre dans les interstices de la conformité.

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Publié en novembre 2014 aux éditions Louise Bottu, ce nouveau texte de Philippe Annocque développe l’un des plus étonnants dispositifs poétiques que j’aie pu lire récemment.

En apparence, tout d’abord, l’auteur semble produire un enchaînement de bribes de quotidien et de fatal, dans une joyeuse et opaque absurdité, qui rappellent tant ses propres travaux de 2010 dans « Monsieur Le Comte au pied de la lettre » que les vignettes magiques obtenues à grands coups de logique forcée par Henri Michaux dans son extraordinaire « Plume ».

Je n’arrivais pas à empêcher ma petite amie de mourir. Je retrouvais sa tombe au même endroit, dans son jardin, devant sa maison. Je ne comprenais pas, je ne comprends toujours pas pourquoi elle mourait ; elle était si jeune, encore adolescente, comme moi. Ça ne pouvait pas être un incendie. Sans doute mourait-elle de faim, je ne vois pas d’autres explications. Je n’ai pas vérifié s’il y avait à manger dans le frigo de ses parents. De toutes façons, je n’y peux rien, au contenu de son frigo.
Mais c’était agaçant, à la fin.
Alors ce que j’ai fait, je l’ai invitée chez moi avant sa mort. Et elle n’est pas morte.

Chocs poétiques incessants, auto-tamponneuses du nonsense, se télescopant toutefois à très haute fréquence, enchaînant à un rythme trépidant et prompt à l’auto-allumage aussi bien de vastes questions de vie, de mort, d’amour, de famille, d’éducation des enfants, que des préoccupations que l’on jurerait devoir être plus triviales telles que choix cosmétiques, décisions à propos de mobilier, problèmes de plomberie et besoins pressants : après quelques pérégrinations dans cet univers qui flirte à chaque page avec un chaos à décrypter, il est possible que quelques réminiscences, quelques images enfouies, quelques soupçons se faufilent dans l’esprit de la lectrice ou du lecteur. Même si, comme il a été dit ailleurs, la littérature est aventure plutôt qu’enquête, le doute s’insinue : le dispositif poétique ici à l’œuvre n’aurait-il pas l’étrange caractère d’un familier soigneusement défamiliarisé ? Le jeu perceptible – celui du joueur comme celui du menuisier laissant sa place au bois pour l’avenir – est-il vraiment là par hasard ?

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La présence régulière d’interludes, semblant dans leur étrange beauté se référer à d’autres logiques folles que celle du récit principal, renforce peu à peu ce sentiment que la « Vie des hauts plateaux », en nous offrant cette rare tranche de poésie, décrypte aussi quelque chose de nos vies – telles qu’un autre, incertain – mais à coup sûr maîtrisant les canons de la conformité – rêverait de les déconstruire et de les réassembler. Si vous ne souhaitez pas entrer maintenant dans la crypte, arrêtez votre lecture après l’extrait suivant, et précipitez-vous ensuite sur ce texte hors du commun de Philippe Annocque.

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Voilà : de ce côté-ci, j’ai massacré tout le monde. Les rues sont jonchées de cadavres, l’intérieur des maisons aussi. Je peux me promener tranquillement (mais je m’ennuie un peu).
Et eux, de l’autre côté de cette mince porte à claire-voie dont je n’ai pas la clef, ils continuent à faire les badauds, comme si de rien n’était, levant à peine vers moi, au passage, un regard indifférent.

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ATTENTION : UN GENRE DE « SPOILER » SUR LE CŒUR DU DISPOSITIF VA SUIVRE.

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Il n’est au fond pas si surprenant que Philippe Annocque, auteur de « Liquide », l’un des textes les plus incisifs et poétiques qui soient sur la conformité et le conformisme, ait eu envie d’expérimenter avec les limites, les failles, les creux et les bosses, les horreurs volontaires et les blocages involontaires d’un jeu vidéo universel, à grand succès, tels que « Les Sims », en parsemant ses explorations poétiques et néanmoins vertigineuses d’épisodes empruntés à d’autres jeux vidéo grand public, en guise de respirations.

Dans sa volonté première, « Les Sims » (2000) est une machine de guerre à normaliser les imaginaires. Vendu à 175 millions d’exemplaires dans le monde, avec ses extensions et ses déclinaisons, il s’agit bien de l’un des jeux les plus populaires de l’histoire encore récente des jeux électroniques.

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Beaucoup d’adeptes du jeu l’ont régulièrement – voire addictivement – pratiqué « au premier degré », se réjouissant sans fin de pouvoir se préoccuper à temps complet ou presque de leur « look », de leur cadre de vie, de leur standing, de leur « classe », et de déjouer les pièges sans fin tendus par le quotidien (de toilettes bouchées en frigo vide, de douches à réparer en accidents domestiques), à la recherche d’un bonheur dont le succédané – malgré les leurres soigneusement distillés par le moteur de jeu – est bien souvent l’argent, gage du succès dans la vie comme dans l’amour tel qu’il se présente ici. D’autres joueuses et joueurs, également fort nombreuses et nombreux, l’ont au contraire très vite pratiqué comme une sorte d’expérimentation permanente, de perpétuel passage aux limites, traquant avec une certaine gaieté songeuse aussi bien les espaces de délire secrètement disposés par les concepteurs geek de la chose commerciale que les bugs authentiques proposant une autre vérité, nécessairement surprenante, que celle initialement attendue.

C’est tout l’impressionnant mérite de Philippe Annocque que d’avoir su doter d’un langage propre cette quête expérimentale, cette authentique volonté ludique gratuite, en lutte constante qu’elle est avec une exceptionnelle machine de consommation érigée en but de vie et de conformité psycho-sociale à outrance. Et c’est ainsi que la poésie, en toutes circonstances, parvient à être grande.

Ce qu’en dit Claro dans son Clavier Cannibale est ici, ce qu’en dit Anna Valenn dans son mOOd est , ce qu’en dit Jacques Josse sur remue.net est là-bas.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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