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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Le sauvetage » (Bruce Bégout)

Un moment de bravoure intellectuelle et physique, légèrement insensée, au cœur du Reich nazi de 1938.

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C’est un frère franciscain qui défait sa valise. À ce stade, on ne peut pas en dire plus. Il se trouve dans ce qui doit être une chambre, ou peut-être une cellule, puisqu’il s’agit d’un frère, franciscain de surcroît, et que ce genre de personnes ont l’habitude de dormir dans des monastères où, par tradition, on nomme les chambres petites, simples et sombres, « cellules ». On sait que c’est un frère franciscain, car on reconnaît tout de suite l’habit caractéristique de son ordre : la robe brune qui couvre tout le corps, la ceinture en cordelette blanche, et le fameux capuchon pointu qui donne à tous ces moines, depuis près de quatre cents ans, cette allure mystérieuse qu’exploitera, plus tard, au cinéma, le réalisateur d’une épopée galactique. Car, bien évidemment, elle permet de se couvrir la tête, mais aussi le haut du visage, plongeant ce dernier dans une ombre si impénétrable qu’on est enclin, même dans le cas des braves franciscains, à l’interpréter comme le signe d’une présence malfaisante. Il ouvre sa valise et range ses effets personnels dans un vieux coffre (il n’a pas vraiment le choix, c’est le seul meuble de la pièce), ce style de vieux coffre en bois, rongé par le temps et les xylophages, qu’une décoratrice de plateau aurait adoré dénicher dans un vide-greniers pour un film historique. Ses gestes sont sobres / précis en dépit du manque de clarté. L’obscurité ambiante pourrait en effet le faire hésiter, lui transmettre cette indécision générale des choses résultant de leur perte progressive de contours, mais ce n’est pas le cas. En même temps, il a tôt fait de ranger ses affaires. Il possède peu de choses et n’aspire pas à l’accumulation. La règle de pauvreté facilite les voyages et les installations.

Fribourg-en-Brisgau, 1938. Alors que les lois antisémites ravagent l’Allemagne, que la Nuit de Cristal déjà se prépare, que l’Anschluss et la crise des Sudètes occupent le paysage politique et militaire, Leo Van Breda, jeune franciscain étudiant en philosophie à Louvain, attiré sur place, dans le cadre de sa thèse en cours de rédaction, par la perspective de consulter certains inédits d’Edmund Husserl, le père de la phénoménologie, mort quelques mois plus tôt, auprès de sa veuve Malvina, découvre, stupéfait, l’existence de quarante mille pages de manuscrits sténographiés laissés par le grand philosophe. Pris d’une soudaine intuition légèrement illuminée, alors que rôdent la barbarie nazie et le danger de l’adaptation conformiste, qui menacent cette collection désormais réputée enjuivée, au cœur du IIIème Reich, il décide, contre tous aléas, d’en organiser le sauvetage.

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Edmund Husserl (1859-1938)

Cela faisait plus de dix jours désormais qu’il tentait d’entrer en contact avec la veuve Husserl. Il avait eu beaucoup de difficultés à retrouver sa trace. Personne, en ville, ne savait où elle vivait, ce qu’elle faisait, si elle était encore en vie, si son corps avait été incinéré comme celui de son mari quelques mois plus tôt pour éviter qu’on ne s’acharne sur leurs tombes à coups de graffiti et de maillets. On en était là. Au stade de l’urne. Tous les noms juifs avaient été rayés des annuaires, des registres, des documents, de la mémoire. Une impressionnante opération de raturage. D’occultation systématique. Comme si une immense bâche d’oubli avait été jetée d’un geste malveillant sur ces vies innommables. Avant de les faire disparaître physiquement, on les avait d’abord supprimées juridiquement. Avec des gommes en latex et des paires de ciseaux. Il ne fallait donc espérer aucune aide de l’administration, plutôt des tombereaux de bâtons dans les roues, des regards méfiants / glacials.
Van Breda s’en était vite aperçu dans le bureau D4 de la mairie (« État civil, 2e étage, couloir droit, c’est écrit sur la vitre »), où la figure engourdie et insensible de l’agent lui adressait une fin de non-recevoir. Le père franciscain aurait voulu insister, plaider sa cause, arguer de sa bonne foi, mais, sans émettre la moindre syllabe de protestation, il se ravisa. Saisi par l’odeur d’encaustique montant des parquets où se reflétaient des croix noires, il avait vite compris que cela ne servirait à rien. Cela aurait été aussi déplacé qu’une soudaine quinte de toux dans une nécropole antique. Il s’était pour une fois raisonné / censuré, se cantonnant de mauvaise grâce aux périmètres de la norme (norme qui, à ses yeux, n’avait rien de normal, il va sans dire, mais possédait déjà, et cela sans que l’on puisse deviner en elle toute la série infernale des crimes et des affronts qui allait s’ensuivre et qu’elle contenait pourtant comme une graine pourrie, un caractère absolument monstrueux).
Si ahurissant que cela puisse paraître à un étranger débarquant la bouche en cœur dans cette folie devenue la règle, les preuves d’existence de la famille du philosophe avaient été effacées. Une à une, savamment. Et ce avec l’aide complice de la loi et de la bonne conscience, et d’une large brassée de veulerie pro patria. Van Breda commençait à prendre conscience du drame qui se jouait depuis 33. Il avait du mal à y croire, comme devant une verrue faciale apparue pendant la nuit et qui siphonne tous les regards alentour, à se rendre compte par lui-même de ce qui n’était auparavant que des lignes typographiées dans des journaux, mais, pour autant qu’il puisse en juger sur le coup, cette révélation effrayante n’atténuait pas sa conviction qui demeurait ferme. Il était plus que jamais (dans ce jamais il fallait ouïr : chicanes, altercations, procédures, mesures de rétorsion, etc.) déterminé à poursuivre son action, à braver hardiment les intempéries. Ce n’étaient pas quelques tracasseries bureaucratiques, cadeaux empoisonnés de la sacro-sainte rationalité moderne à la soumission journalière des individus, qui allaient le freiner dans son élan.

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Construisant son roman à partir du récit de Leo Van Breda lui-même, publié en 1959 dans l’ouvrage collectif « Husserl et la pensée moderne », à propos des extraordinaires circonstances ayant conduit à la création de ce monument intellectuel presque unique que constituent les Archives Husserl de l’Université Catholique de Louvain, en organisant avec ruse et intelligence le subtil remplissage des interstices laissés ouverts par la mémoire du principal protagoniste, Bruce Bégout orchestre une belle métaphore, menée avec alacrité, entre boue des faits les plus concrets et rêves digressifs – à moins qu’ils ne le soient beaucoup moins qu’en apparence – des principaux acteurs de ce drame, qui résonne souterrainement avec les « Scènes de la vie d’un faune » d’Arno Schmidt ou avec les « Mythographes » d’Hanno Milesi, parcourant aussi bien la ferveur que l’abjection, le désintéressement le plus profond que le ressentiment le plus vindicatif, sur la somptueuse et cruelle toile de fond de l’indifférence coupable. Et cette métaphore multiforme est évidemment bien loin d’être aussi intempestive de nos jours que ce que l’on aurait pu s’imaginer voici encore une quinzaine d’années.

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Hermann-Leo Van Breda

Bon, on ne va pas faire durer le suspense plus longtemps. Nous ne sommes pas dans un detective novel – quoique ? -, mais dans une histoire minuscule / discrète / souterraine comme le siècle dernier en a produit à la pelle dans les interstices des grands événements, hors des téléscripteurs Murray à bandes perforées, des chroniques locales, des dépêches, ces petites trames de faits anodins et modestes qui ont, le temps d’une journée, entretissé sans le vouloir des milliers de liens invisibles et durables, plus solides que les vérités officielles, faisant dans l’ombre de l’amalgame physique une réalité vivable. Alors quoi ?

Si l’on est loin ici, en apparence en tout cas, des précédentes créations politiques-critiques rusées du « Park » (2010) ou de « On ne dormira jamais » (2017) comme des investigations psychogéographiques de « Zéropolis » (2002) ou de « Suburbia » (2013), il y a pourtant bien ici un subtil travail que l’on serait tenté d’appeler, si le mot n’avait pas hélas été détourné et approprié par Isaac Asimov, pour de toutes autres visées, dans les années 1940 des débuts du cycle « Fondation », psycho-historique. Science de l’occupation des interstices historiques, de l’écriture politique subreptice des « Vies minuscules », de la lecture indicielle des phénomènes isolés ou coïncidents (on songerait alors certainement à Carlo Ginzburg et à son « Mythes, emblèmes, traces »), c’est tout cela que Bruce Bégout mobilise comme mine de rien, conférant une singulière épaisseur à un récit qui oscille joueusement (et très volontairement, comme le ton adopté, avec ses anachronismes savoureux – comme une perche à selfie – notamment, en témoigne) entre la leçon d’histoire toujours aussi salutaire, la décisive mise en perspective des grandes pensées et des petites bassesses, et la réaffirmation du poids politique déterminant de ce qui ressort si souvent de l’infra-ordinaire.

On peut lire avec intérêt ce qu’en dit Christine Bini dans La Règle du jeu, ici, ou bien ce qu’en dit Georges-Arthur Goldschmidt dans En attendant Nadeau, ici.

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