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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Rites sanglants de la bourgeoisie » (Stewart Home)

Une satire acérée d’un certain milieu de l’art contemporain, à base de spams pornographiques invasifs.

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Rites sanglants de la bourgeoisie

Publié en 2010, traduit en 2011 par Maxime Berrée aux éditions è®e, le treizième roman de l’écrivain, artiste, activiste et provocateur notoire Stewart Home plonge avec une certaine réussite dans un imbroglio auto-proclamé entre art contemporain dans ses manifestations les plus extrêmes et les plus politiques, d’une part, et mélange détonant de pornographie sur internet, de spams au Viagra, au Cialis et aux améliorants de pénis, mâtinés d’arnaques nigérianes (ces dernières étant d’ailleurs joliment traitées et déconstruites dans le collectif « Hoax », chez le même éditeur), d’autre part.

C’est en découvrant Stewart Home dans l’excellent « Psychogéographie ! – Poétique de l’exploration urbaine » de Merlin Coverley que je me suis souvenu soudain que, dans ma confortable pile de lecture, « Rites sanglants de la bourgeoisie » (qui n’a rien en revanche de psycho-géographique) m’attendait depuis un moment.

Des géométries non-euclidiennes. Des voix vertes, violettes et rouges. D’étranges plis dans la matière spatio-temporelle. L’univers voilé, courbé et retourné en son envers. L’apocalypse ajournée, le temps filant à reculons, au ralenti. Tes mots ont développé une intolérance à l’alcool. Ils sont submergés par un sentiment de terreur existentielle et ne supportent pas d’être séparés les uns des autres. Ils se sont agencés spontanément en une seule et même phrase interminable aux proportions surnaturelles, inatteignables pour l’homme, lent écho balbutiant une réponse au monologue terminal de Molly Bloom à la fin d’Ulysse.

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Blood Rites

Autour d’une demande d’exposition dans un fameux musée d’art contemporain (qui a tout de la Tate Modern londonienne dont Stewart Home – paradoxe ironique – fut artiste en résidence) s’organise un terrible et machiavélique affrontement entre un curateur adjoint ambitieux, un (ou une) artiste iconoclaste, et peut-être d’autres forces mystérieuses, affrontement pour lequel beaucoup de moyens sont bons, des classiques faux et usages de faux aux infiltrations informatiques, des scandales orchestrés aux détournements séditieux, des contrôles financiers tatillons aux articles de presse ravageurs. Construit comme un étrange thriller entièrement rythmé de vagues de spams pornographiques de plus en plus insistants – dont le rôle n’a rien de gratuit, le roman conduit de plus en vite vers un paroxysme apparent qu’il serait dommage de dévoiler ici.

At Last, Sexual Satisfaction for Cosey Fanni Tutti with your Bigger and Better Cock!
Tu as reçu une proposition d’exposition de la part du Suicide Kid. Cela ne t’enchante pas mais il existe au Museum of Modern Art (Londres) un espace expérimental qui fait aussi office de toilettes unisexe où tu pourrais monter une exposition similaire à celle qu’elle te propose. Le financement public du MoMA risque d’être compromis si tu ne fais rien contre ton penchant pour les peintres masculins blancs et décédés. Le Suicide Kid correspond à plusieurs des critères que tu dois remplir à cet effet.
Le Suicide Kid est un charmant transsexuel fétichiste du pied et elle ressemble à un croisement entre Paco Ignacio Taibo et Paracelse lors d’une rave illégale. Tu te demandes si elle sort avec un mec ou une nana. Tu espères qu’elle a une petite amie susceptible de se laisser aisément convaincre que tu es bien plus « viril » qu’elle. Tu n’as pas de petite amie, même si tu aimerais te marier. Tu considères les curateurs comme des hommes invisibles corrigeant les erreurs des autres.

Home

Décryptant dans cette farce rabelaisienne et cybernétique toute une vision atrocement incisive du milieu britannique et mondial de l’art contemporain « à succès », on pourra toutefois sans doute reprocher à Stewart Home d’abuser largement des procédés de répétition dans son écriture, bien au-delà de l’arsenal légitime de la farce, et d’aboutir ainsi à certaines longueurs que la lectrice ou le lecteur aura du mal à considérer comme nécessaires.

Big Strong Erections for Victoria Gold!
Tu as infecté l’ordinateur du Time Server avec le virus ArtWhore, qui spamme tous ses contacts mails en générant aléatoirement des messages obscènes impliquant des femmes artistes. Le virus te forwarde également des copies de tous les mails entrant et sortant de la mailbox du Time Server, tu es à présent parfaitement documenté sur ce guignol.

On observera aussi avec curiosité, dans l’annexe fournissant plusieurs échanges musclés de commentaires sur le blog de l’auteur, accusé un temps d’être à l’origine du fameux blog puis du livre « Belle de Jour » qui défraya la chronique durant quelques mois, à quel point les querelles de chapelles post-situationnistes semblent encore avoir de beaux jours devant elles (ainsi que cela a aussi été noté à propos des réactions enflammées de certains gardiens auto-proclamés du temple debordien, il y a déjà un certain temps, aux canulars de Luther Blissett puis des Wu Ming).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « La madrivore  (Roque Larraquy) | «Charybde 27 : le Blog - 21 mars 2015

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