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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Bandes alternées » (Philippe Vasset)

Secouer doucement les barreaux cotonneux de l’entre-soi esthétisant contemporain.

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Publié en 2006 chez Fayard, trois ans après « Exemplaire de démonstration » et deux ans après « Carte muette », le troisième ouvrage de Philippe Vasset poursuit son exploration de la déshérence mécanisée d’une certaine esthétique contemporaine et des forces sociales qui y sont à l’oeuvre, mais amorce déjà un virage psychogéographique qui engendrera, plus tard, « Un livre blanc » (2007) puis « La conjuration » (2013).

Comme une réaction plus ou moins spontanée à l’œuvre d’art devenue reproductible techniquement de Walter Benjamin, Philippe Vasset traque ici avec cette douce ironie pince-sans-rire qui le caractérisait déjà précédemment la subtile idéologie contemporaine de l’artisanat, du home-made, du do-it-yourself – et le cocon d’entre-soi que tout cela tisse irrémédiablement.

Nous avions complètement cessé de nous adresser à des inconnus : dans nos garages, pour un soir transformés en théâtre ou en galerie, il n’y avait plus que la famille et les amis. Attention : si un étranger s’était présenté pour le vernissage, la représentation, il aurait été bien reçu. On l’aurait invité à assister au spectacle, à déambuler parmi les œuvres, à se servir un verre de punch et l’artiste, abandonnant un instant ses proches, aurait même fait l’effort de venir lui demander son opinion, l’aurait écouté, remercié. Pourtant, malgré une aisance de façade, cette présence extérieure n’aurait suscité que gêne et malaise, obligeant l’assistance à regarder autour d’elle avec des yeux neufs, neutres, les yeux de quelqu’un qui ne connaissait personne ici et ne pouvait donc se raccrocher qu’à l’œuvre, sans arrière-plan : nous, nous savions toujours qui parlait.

Dans les contours de cette vie largement pavillonnaire, issue d’un repli plus ou moins organisé, plus ou moins en bon ordre, plus ou moins intériorisé (celui dont « Le nouvel esprit du capitalisme » (2000), de Luc Boltanski et Eve Chiapello, avec sa douillette absorption de la « critique artiste », nous fournit l’une des plus robustes grilles de lecture), Philippe Vasset ébauche avec brio les caractéristiques d’une esthétique de la résignation, d’une exaltation doucereuse et opiacée de l’auto-satisfaction modeste, autour de la célébration du photophore Ikea comme design porteur de sens, et d’une aliénation triomphante à force d’avoir masqué ses frontières et ses limites.

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Désordonnées, contradictoires, nos activités nous apparaissaient souvent déconnectées de nos aspirations : rémunéré, on se trouvait vite séparé de soi-même par une trame serrée d’obligations et de renoncements. Libéré, c’était l’impuissance qui gagnait, jusqu’à l’écrasement. Jamais véritablement gratifiants, toujours en deçà de nos attentes, travail et loisir finissaient peu à peu par se ressembler, on continuait chez soi des travaux que l’on avait commencés, sous la contrainte, et on n’entreprenait plus rien qui ne puisse, un jour, se transformer en activité rémunérée. Conscients que, d’obligations aménagées en désirs revus à la baisse, nos vies peinaient à s’enchanter, on se prenait régulièrement à rêver de cachets faramineux, d’insouciance et d’indépendance.

À la marge de cette sphère d’acceptation, Philippe Vasset offre un chuchotement, dans l’ombre, à un voyeur d’anthologie qui – anticipant sur le fantasme d’absorption / dissolution interstitielle de « La conjuration » -, depuis les fenêtres et les pelouses, saisit les détails de ces rituels confortables, de ces petites messes laïques de l’abandon des visées émancipatrices. Feutré en diable, distillant toute l’inquiétude subtile et difficile à situer précisément que l’on retrouve avec un égal bonheur dans « Le début de quelque chose » (2011) de Hugues Jallon, « Bandes alternées » nous montre, dans toute sa puissance délétère, l’appareillage auquel, de plus en plus, nous avons abandonné nos vies.

Mais si notre appareil permet de démultiplier les sensations, c’est pour, simultanément, les annuler et les vider de leur substance : l’univers dans lequel on est plongé est perpétuellement fuyant, s’éloigne dans toutes les directions et reste hors d’atteinte.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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